Affaires Dieudo-Siné : flagrants délits de judéomanie ?

Publié le par Taïké Eilée

Tandis que Dieudonné créait la sensation en faisant de Jean-Marie Le Pen le parrain de sa petite fille Plume, Siné était remercié de l’hebdomadaire satirique Charlie Hebdo pour un papier critique sur la conversion annoncée de Jean Sarkozy au judaïsme en vue de son mariage avec Jessica Darty. Point commun entre ces deux affaires : les accusations d’antisémitisme, très rapides, qui sont tombées sur les deux principaux protagonistes. Des accusations qui posent question.


Il y a les pro et les anti Dieudonné. On ne les mettra pas d’accord. Les uns voient en lui un horrible antisémite, obsédé par le lobby sioniste et adepte de la concurrence victimaire. Les autres le voient plutôt comme un libre penseur, briseur de mythes et amoureux de l’homme dans son universalité. J’ai déjà dit ailleurs que, pour ma part, je le trouvais très drôle, souvent décapant et salutaire, sans être pour autant capable de sonder le fond de son âme pour en deviner la lumière ou les ténèbres.

Dieudonné est devenu un paria dans les médias suite à un sketch maladroit (mais qui sur le plateau de Fogiel n’avait choqué personne), où il jouait un colon israélien invitant les jeunes des banlieues à rejoindre l’Axe du Bien, "l’axe américano-sioniste", concluant sa tirade par un très dérangeant "Isra-heil", le salut hitlérien. Inutile de revenir sur toute l’affaire qui a suivi, avec sa part de désinformation médiatique ; le documentaire La Bête noire l’a bien résumée (1ere, 2e, 3e parties).

Très vite, le thème du "deux poids deux mesures" a émergé. Dieudonné avait, en effet, déjà égratigné toutes sortes de communautés, dont les chrétiens et les musulmans (souvenons-nous de "la fine équipe du 11"), mais c’est son sketch (pas drôle pour une fois) sur un extrémiste juif qui lui valut tous ses ennuis, le début du lynchage, et de nouveaux "dérapages".

 

 

Il y eut ainsi ces mots, qualifiant les fanatiques qui vinrent un soir agresser son public et le traiter de "sale nègre" : "ce sont tous ces négriers reconvertis dans la banque, dans le spectacle et aujourd’hui dans l’action terroriste..." Dieudonné essaya bien de les dissimuler lors de son passage chez Ardisson (voir à 7 min), mais ce dernier le força à relire sa phrase, parue dans un journal, in extenso. L’explication alambiquée de l’humoriste pour justifer ce propos n’était pas convaincante... Mais les mots avaient été prononcés dans un contexte très tendu, et qui peut assurer qu’il n’aurait pas "dérapé" dans de telles circonstances ?

Dieudonné fut sommé constamment par la suite de s’excuser, de se repentir. Non pour ses attaques passées contre les "Français racistes" ou les "musulmans terroristes", mais contre les "extrémistes juifs".

Au moment où Charlie Hebdo, appuyé par Bernard-Henri Lévy et toute l’intelligentsia, défendait la liberté d’expression face à la menace de "l’islamo-fascisme", la libre caricature des religions au nom des Lumières et de Voltaire, au moment aussi où cette même intelligentsia prenait unanimement la défense de Robert Redeker critiquant fermement l’islam, au risque, disait-on, de dire de grosses bêtises, eh bien dans le même espace-temps, Dieudonné M’Bala M’Bala ne trouvait aucune circonstance atténuante et devait expier ses fautes, devant supporter la censure, l’interdiction de ses spectacles et les accusations d’antisémitisme, par les mêmes qui dénonçaient le chantage à l’islamophobie dans le procès des caricatures de Mahomet.



La diabolisation fonctionnait à plein régime. Les agressions dont était victime l’humoriste étaient minimisées, voire tues, lorsque ses débordements verbaux étaient, eux, surmédiatisés.

Le rapprochement spectaculaire avec Le Pen de ces derniers jours n’est pas là pour faire s’estomper cette diabolisation... Claude Askolovitch ayant déjà interprété cette union par la haine des Juifs commune aux deux hommes...

Le "deux poids deux mesures" est de nouveau criant dans l’affaire Siné. Le caricaturiste de Charlie Hebdo vient en effet d’être viré de son canard par Philippe Val, au prétexte qu’il aurait commis un texte antisémite. Voici le "méfait", paru le 2 juillet 2008 dans Charlie Hebdo, sans que Val (remarquons-le) n’y impose son véto :

"Jean Sarkozy, digne fils de son paternel et déjà conseiller général de l’UMP, est sorti presque sous les applaudissements de son procès en correctionnelle pour délit de fuite en scooter. Le Parquet a même demandé sa relaxe ! Il faut dire que le plaignant est Arabe ! Ce n’est pas tout : il vient de déclarer vouloir se convertir au judaïsme avant d’épouser sa fiancée, juive, et héritière des fondateurs de Darty. Il fera du chemin dans la vie, ce petit !"

C’est Claude Askolovitch, le 8 juillet sur RTL qui, le premier, a crié à l’acte antisémite, n’omettant pas au passage de traiter Siné d’ordure... Pour réussir dans la vie, mieux vaut être juif : telle est l’interprétation de ce petit texte qu’a faite le journaliste politique. Mais voilà, tout le monde ne fait pas la même interprétation, à commencer par Siné, qui prétend dénoncer uniquement l’arrivisime et l’opportunisme d’un jeune homme qui, pour épouser une milliardaire, abjure sa religion et se convertit à une autre.



Éric Martin, Benoît Delépine et Lefred-Thouron, à l’initiative d’une pétition pour soutenir le dessinateur de Charlie, partagent la même vision : "Où est l’antisémitisme dans le texte de Siné ? Il y dénonce seulement, avec le ton fleuri qui est sa marque de fabrique, l’opportunisme du fils du président de la République." Et ils ajoutent, en référence sans doute à l’attaque d’Askolovitch : "Philippe Val et la direction de Charlie Hebdo se sont couchés devant Jean Sarkozy, grand bien leur fasse, leurs lecteurs apprécieront. D’autres continuent à la radio de faire des procès en antisémitisme comme certains, naguère, en sorcellerie."

Même jugement de la part de Gisèle Halimi : "La direction de Charlie Hebdo vient de licencier brutalement [Siné]. Motif allégué : propos antisémites. A la lecture attentive de ses quelques lignes, je suis en mesure d’affirmer - en spécialiste du droit de la presse - qu’il ne s’agit que d’un prétexte ; un procès pour antisémitisme n’aurait guère de chances d’aboutir. Cette opération participe donc des procès en sorcellerie qui se multiplient aujourd’hui pour maintenir une psychose du juif persécuté." Elle n’oublie pas de dénoncer le fameux "deux poids deux mesures" : "Charlie Hebdo s’est toujours posé en champion de la liberté d’expression. Rappelez-vous le tonitruant procès mis en scène, filmé, supermédiatisé des caricatures de Mahomet. Aujourd’hui il porte à cette liberté un coup terrible en tentant de museler Siné-le-libertaire."

Une attitude "totalement illogique" de la part de Val, également dénoncée par le blogueur politique Luc Mandret : "Lui qui défendait la liberté d’expression lors de la polémique sur la publication dans Charlie Hebdo de caricatures de Mahomet, ne défend-il donc plus la liberté d’expression de la plume de Siné ?"

Même Guy Bedos (qui avait jugé Dieudonné "infréquentable" en rejetant, il est vrai, toute idée de censure) s’en prend à Philippe Val : "Tu es à Charlie Hebdo ce que Sarkozy est à la France. À la différence près que lui a été élu ; toi, dans des conditions qui m’échappent et dont je me tape, tu as fait un coup d’État. [...] Je pourrais te mépriser, je te plains." Et lui non plus ne perçoit pas l’antisémitisme supposé de Siné.

Evident pour les uns, invisible pour les autres...

Mais si Philippe Val distingue dans les lignes de Siné de l’antisémitisme (ce qu’on peut concevoir), il n’a bizarremement pas perçu d’islamophobie dans ces autres lignes, elles aussi signées Siné, et parues le 11 juin dernier dans Charlie Hebdo :

"Je n’ai jamais brillé par ma tolérance mais ça ne s’arrange pas et, au risque de passer pour politiquement incorrect, j’avoue que, de plus en plus, les musulmans m’insupportent et que, plus je croise les femmes voilées qui prolifèrent dans mon quartier, plus j’ai envie de leur botter violemment le cul ! [...] Leurs maris barbus embabouchés et en sarouel coranique sous leur tunique n’ont rien à leur envier point de vue disgracieux. Ils rivalisent de ridicule avec les juifs loubavitchs ! Je renverserais aussi de bon cœur le plat de lentilles à la saucisse sur la tronche des mômes qui refusent de manger du cochon à la cantoche."

La diatribe anti-musulmane paraît pourtant assez explicite, mais Val n’a rien vu. Un "silence radio" dénoncé par Guy Birenbaum sur Europe 1. Même lui, l’un des premiers à avoir sauté au cou de Dieudonné pour le taxer d’antisémitisme, ne perçoit pas de manière évidente cette tare chez Siné, et pointe du doigt le "deux poids deux mesures" du directeur de Charlie Hebdo : "Critiquer les musulmans et les musulmanes c’est possible, mais il ne faut pas égratigner les juifs, sauf si c’est des loubavitchs ? Ça va pas...".

Comment comprendre cette différence de traitement ? de perception ? Comment être aveugle à une attaque anti-musulmane et hyper-sensible à une saillie anti-juive ? On peut aspirer à voir tous ces "débordements" réprimés, ou, au contraire, tolérés, selon que l’on est un tenant de la liberté d’expression totale ou, à l’inverse, encadrée. Les deux positions se défendent. Mais il ne paraît pas juste de tolérer ou non une attaque, une pique, selon qu’elle est destinée à une "communauté" ou à une autre.

La "judéomanie" est un concept qui a été inventé par un jeune intellectuel, Jean Robin (connu pour avoir dénoncé les plagiats massifs de Thierry Ardisson), et qui semble pouvoir rendre compte du phénomène observé dans les affaires Dieudonné et Siné. Telle est la définition qu’en donne son auteur : "La judéomanie est [...] l’admiration outrée pour la communauté juive, qui génère de l’antisémitisme par retour de boomerang. En d’autres termes, la judéomanie permet de qualifier la discrimination positive dont la communauté juive est l’objet en France, et comment ce qui peut a priori apparaître comme un privilège se révèle en fait être un piège pour les juifs de France" (extrait de l’interview de Jean Robin parue le 28 août 2006 sur L’Observatoire du communautarisme).

Robin a d’ailleurs illustré sa trouvaille conceptuelle avec une déclaration de Philippe Val durant l’affaire des caricatures de Mahomet...



Pour découvrir un peu mieux Jean Robin et sa thèse, qui peut paraître à première vue scabreuse, et qu’on aura sans doute vite fait de diaboliser, faute de l’avoir écoutée honnêtement et avec attention, voici un entretien de décembre 2006 où il évoque notamment le cas Dieudonné. Je ne présente cette thèse que comme une piste de réflexion, qui gagnera certainement à être critiquée et enrichie.





 

 

Publié sur AgoraVox

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