"L’homme le plus dangereux" du monde, Mumbai et le 11-Septembre

Publié le par Taïké Eilée

Hamid Gul a fait un passage remarqué sur la chaîne d’information américaine CNN dimanche dernier. Digne de Jean-Marie Bigard. Mais cette fois-ci, aucun écho dans les médias français. Il faut dire qu’Hamid Gul n’est pas humoriste ; il est seulement l’ancien chef des tout-puissants services secrets pakistanais, l’ISI.

Interview exceptionnelle, dimanche 7 décembre, sur CNN. Fareed Zakaria reçoit l’ancien directeur de l’ISI Hamid Gul. L’homme a dirigé les services secrets militaires pakistanais entre 1987 et 1989. Il a collaboré avec la CIA dans la lutte contre les Soviétiques en Afghanistan. Depuis la fin des années 80, sa relation aux Etats-Unis a sensiblement évolué...

Interrogé sur les récents attentats de Bombay, mais aussi sur ceux du 11-Septembre, Hamid Gul affirme qu’il s’agit, dans les deux cas, de "complots intérieurs". Les "sionistes" et les "néoconservateurs" sont, d’après lui, les planificateurs des attentats de New York et Washington. Si les opinions du général Gul sur le 11-Septembre étaient connues depuis longtemps, il les a réaffirmées ce week-end publiquement, dans un contexte très particulier.

Contexte de l’interview. Dans l’enquête sur les attentats de Bombay du 26 novembre 2008, c’est la piste du Lashkar-e-Taiba qui est privilégiée par le renseignement indien. Ce groupe terroriste a entretenu, on le sait, des relations très étroites avec l’ISI, qui se trouve, par conséquent, également soupçonné.

Concernant Hamid Gul plus précisément : selon un membre important du gouvernement pakistanais, témoignant sous couvert d’anonymat, l’Inde chercherait à le faire arrêter en raison de ses liens avec le Lashkar. L’ancien chef de l’ISI ne serait certes pas impliqué dans les attentats de Bombay, mais aurait néanmoins joué un rôle de "proche conseiller" dans de nombreuses attaques récentes ; il est, par ailleurs, considéré comme le "parrain" d’une certaine politique pakistanaise consistant à utiliser des groupes comme le Lashkar pour combattre les Indiens au Cachemire.

Les Etats-Unis ont, de leur côté, transmis au conseil de sécurité des Nations Unies quatre noms d’anciens hauts officiers de l’ISI, qu’ils souhaiteraient voir placer sur une liste de terroristes internationaux : parmi eux, le général Hamid Gul. En cause, ses liens avec Al-Qaïda et les Taliban, et surtout l’aide qu’il leur aurait apportée. Les trois autres noms seraient : Javed Nasir, Zahirul Islam Abbasi et Aslam Beg. Par ailleurs, Khalid Khawaja a déclaré qu’il suspectait les Américains de vouloir le rajouter à leur liste ; Khawaja est, selon Roland Jacquard et Atmane Tazaghart, le membre de l’ISI qui avait manipulé Richard Reid, cet Anglais qui avait essayé de faire exploser l’avion du vol Paris-Miami le 22 décembre 2001 à l’aide d’explosifs cachés dans ses chaussures.

Mercredi 10 décembre, le Pakistan a bloqué la résolution américaine à l’ONU, et fait savoir que "si des sanctions doivent être prises à l’encontre de Gul, ce sera sous les lois pakistanaises". Gul, pour sa part, a demandé au gouvernement pakistanais de prendre sa défense.

 

 

Venons-en à l’interview.


Et si c’était... ? Hamid Gul nie d’emblée avoir jamais soutenu logistiquement Al-Qaïda et les Taliban, même s’il dit soutenir moralement toutes les résistances à l’invasion américaine de l’Afghanistan, qu’il qualifie d’"agression". Interrogé ensuite sur les attentats de Bombay et leur organisation apparemment militaire, qui suggère, selon Fareed Zakaria, l’appui de forces spéciales ou de services de renseignement, Gul affirme qu’il pourrait s’agir d’un "inside job", une opération menée à partir de l’Inde.

Pour justifier son idée, il se base sur un précédent : l’attentat contre le Samjhauta Express, le "train de l’amitié" reliant Delhi à Lahore, au Pakistan, et qui avait fait 68 morts le 18 février 2007. D’abord imputé à des militants islamistes et à l’ISI, il avait ensuite été suggéré, début novembre 2008, que ses véritables auteurs étaient des extrémistes hindous appuyés par un officier de l’armée indienne, le lieutenant-colonel Shrikant Purohit. C’est Hemant Karkare, le chef de l’ATS (Brigade antiterroriste de la police de Bombay), tué dans l’attaque du 26 novembre, qui avait soulevé cette piste. Karkare avait aussi mis en cause Purohit dans d’autres attentats anti-musulmans, notamment ceux de Malegaon en septembre 2006, qui avaient aussi dans un premier temps été imputés à des groupes comme le Lashkar.

Infiltré. L’arrestation, samedi 6 décembre, de Mukhtar Ahmed, ravive chez certains l’idée que l’opération de Bombay n’a pu réussir sans complicités au sein de l’appareil d’Etat indien. Mukhtar Ahmed, "l’un des deux Indiens arrêtés pour avoir illégalement acheté des cartes SIM (pour téléphones portables) utilisées par les assaillants dans les attentats de Mumbai (ex-Bombay)", est en effet "un policier du contre-espionnage qui pourrait avoir été en mission secrète, selon des responsables de la sécurité". Selon la BBC, "sa mission était de procurer des cartes SIM aux combattants du Lashkar-e-Taiba et de transmettre les numéros à la police de sorte que les appels en provenance de ces numéros puissent être surveillés par le renseignement". Time ne voit dans cette affaire qu’un signe supplémentaire de la défaillance du système de renseignement indien. Bakchich, sans supposer l’intervention de barbouzes indiens, note cependant que "si l’on admet que le Lashkar-e Taiba a organisé l’opération, il n’a pu le faire qu’avec des complicités locales à tous les niveaux – par exemple organiser ce type d’opération à Mumbai exige la collaboration de la mafia – et également avec l’aide d’un ou de plusieurs groupes indiens."

Le rôle exact du policier indien dans les attentats de Bombay reste à déterminer. Son infiltration au sein du Lashkar n’a, quant à elle, pas à nous étonner. Le procédé est classique. Al-Qaïda, avant le 11-Septembre, était également infiltrée, selon Mohamed Hassanein Heikal, ancien ministre des Affaires étrangères égyptien, par les services secrets américains, pakistanais, saoudiens et égyptiens. C’est un de ces agents infiltrés, le Marocain Hassan Dabou, qui avait d’ailleurs alerté les autorités marocaines et américaines qu’Oussama Ben Laden préparait "des opérations de grande envergure à New York dans l’été ou l’automne 2001" : "les deux tours du World Trade Center" devaient être attaquées, selon lui, "à l’aide d’une voiture bourrée de 6 tonnes d’explosifs".

Gul, bis repetita. Venons-en justement, à présent, aux déclarations de Gul au sujet du 11-Septembre. Exprimées une première fois dimanche 7 décembre sur CNN, elles l’ont été de nouveau le lendemain, et même approfondies, au micro du journaliste et activiste Alex Jones, connu pour ses convictions sur le 11-Septembre ; pour lui, il s’agit d’un "inside job".

Hamid Gul accuse les "sionistes" et les "néocons" d’être à l’origine des attentats. L’accusation est ancienne. La première fois que Gul l’a formulée, c’était dès le lendemain des attaques, alors que Ground Zero fumait encore. A l’époque, l’ancien chef de l’ISI était plus explicite : dans un entretien à United Press International, le 26 septembre 2001, il accusait sans détour le Mossad israélien d’être le principal instigateur des attentats.

Diversion ? Dans La Face cachée du 11-Septembre (éd. Plon, Pocket, 2004, p. 218), Eric Laurent note que Gul "fut le premier, dix jours après le 11 septembre, à évoquer publiquement la thèse d’un complot entre le Mossad et la CIA". Le grand reporter ne semble pas faire grande confiance à sa parole. Ainsi rajoute-t-il : "Le Pakistan et ses dirigeants sont des maîtres de l’ambiguïté. Les propos de Gul sur le 11 septembre visaient sans doute à détourner l’attention des révélations sur les liens entre Mohamed Atta et son protecteur, le général Mahmood". En effet, quelques jours seulement après les déclarations de Gul, était révélé dans la presse le transfert d’argent qu’aurait ordonné le chef de l’ISI Mahmood Ahmed en direction du chef des kamikazes Mohammed Atta. Au même moment, Ahmed quittait la tête de l’ISI sous la pression américaine, probablement suite à ces révélations.

Au terme du très long entretien qu’il a accordé à Alex Jones, Hamid Gul eut à répondre justement au sujet de cette supposée implication du chef de l’ISI. Gul répondit que ce n’était là que désinformation, précisant même qu’Ahmed était son ami, qu’il l’avait récemment rencontré à Lahore, et qu’il avait catégoriquement démenti cet acte qu’on lui prête. Toute autre réponse aurait indéniablement surpris.


Ripostes. Pure diversion ou non, les sorties d’Hamid Gul coïncident toujours, dans le cas du 11-Septembre comme dans celui des attentats de Bombay, avec des attaques dont lui-même ou l’ISI font l’objet. Ce sont des ripostes. Des contre-attaques. Cette guerre de l’information se fait étonnamment, notons-le, dans une grande discrétion : le grand public n’a jamais entendu parler des opinions d’Hamid Gul sur le 11-Septembre, pas plus que des résultats de l’enquête indienne, confirmés par le FBI, qui "mouillaient" le chef de l’ISI. Ces résultats ont été écartés du rapport de la Commission d’enquête.

Hamid Gul, s’il n’a pas été personnellement mis en cause au lendemain des attentats du 11-Septembre, comme ce fut le cas de Mahmood Ahmed, l’a néanmoins été quelques années plus tard, au travers d’un document saisissant reçu par la Commission d’enquête... la veille de la publication de son rapport le 22 juillet 2004... et qui, de ce fait, n’a pas pu être pris en compte. Ce document, qui émanait d’une source haut placée au Pakistan restée anonyme, indiquait que "l’ISI était pleinement impliquée dans la conception et le soutien de toute l’affaire" du 11-Septembre, et aussi que l’ancien chef de l’ISI Hamid Gul était un acteur central du complot. Un ancien leader politique pakistanais y déclarait : "J’ai des raisons de penser qu’Hamid Gul était le cerveau d’Oussama Ben Laden". Le document précisait que Gul était considéré par la CIA comme "l’homme le plus dangereux" du Pakistan. Lorsqu’on se souvient que Thomas Kean, le président de la Commission d’enquête sur le 11-Septembre, avait qualifié le Pakistan de "pays le plus dangereux du monde", on n’est pas loin de conclure, par syllogisme, que Gul est pour les Américains l’homme le plus dangereux du monde.

Preuves ? Mais quels sont donc ses arguments pour défendre la thèse du complot "américano-sioniste" ? Pas de scoop en la matière ; ce sont ceux qu’ont déjà fait connaître les membres du "Mouvement pour la vérité" : extrême et anormale lenteur de la réaction de l’US Air Force le jour des attaques, improbable manoeuvre d’exception réalisée par le piètre pilote présumé Hani Hanjour pour venir frapper le Pentagone, etc.

Les raisons qu’auraient eu les néoconservateurs pour mener ces attentats ? Profiter d’un moment très particulier dans l’histoire post guerre froide, où la Chine et la Russie ne sont pas encore devenues ou redevenues les grandes puissances qu’elles seront bientôt, pour s’implanter militairement dans des zones stratégiques, le Moyen-Orient et, de plus en plus, l’Asie centrale et le bassin de la Caspienne, et contrôler les robinets d’hydrocarbures de la planète... tout cela sous le prétexte de la "guerre au terrorisme".

Les arguments donnés par Gul ne prouvent évidemment rien. Ils soulèvent néanmoins de vraies questions. Quant aux motifs invoqués, ils ne prouvent rien non plus, si ce n’est que les Etats-Unis de George W. Bush et Dick Cheney ont profité de la tragédie du 11-Septembre pour mettre en oeuvre le plan de domination mondiale du PNAC (le groupe de réflexion néoconservateur Projet pour le Nouveau Siècle américain) ; cela, tout le monde peut l’admettre (c’est la "stratégie du choc" de Naomi Klein), mais ne prouve pas pour autant que les profiteurs (les plus visibles) sont les organisateurs.


Gul doute, KSM avoue. D’ailleurs, Gul rejette-t-il toute implication d’Al-Qaïda ? Selon lui, les preuves n’ont pas été apportées, et l’affaire du 11-Septembre demeure "enveloppée de mystère". Gul, incontestablement, met le doigt sur certaines failles de l’histoire officielle, les preuves de la culpabilité de Ben Laden n’ayant jamais été clairement montrées, bien que promises. Notons cependant que sur CNN, Gul reprend à son compte l’idée que le complot a été organisé en partie en Allemagne, faisant ainsi implictement référence à la cellule terroriste de Mohammed Atta à Hambourg... ce qui le ramène à la piste Al-Qaïda...

Coïncidence : tandis qu’Hamid Gul doute encore de la responsabilité d’Al-Qaïda, l’ancien numéro 3 de l’organisation terroriste et "cerveau" présumé du 11-Septembre, Khaled Sheikh Mohammed (KSM), s’apprête à passer aux aveux à Guantanamo. Lui et deux de ses co-accusés, ont en effet décidé, lundi dernier, de plaider coupable. Les deux autres accusés, qui souhaitent aussi plaider coupable pour, dit-on, mourir avec leurs "frères", devront au préalable subir un examen psychiatrique.

Certains s’interrogent sur la valeur de ces aveux, dont on se demande s’ils n’ont pas été extirpés sous la torture, le chef de la CIA, Michael Hayden, ayant reconnu que KSM avait été soumis à la pratique du waterboarding, une simulation de noyade. Remarquons tout de même que KSM, ainsi que Ramzi bin al-Shaibah, l’un des accusés de Guantanamo, avaient revendiqué l’organisation du 11-Septembre lors d’une interview accordée à Al-Jazeera en août 2002 (quelques mois avant leur arrestation), et reproduite dans El Mundo et le Guardian, le 9 septembre 2002. Apparemment ce n’était pas là sous la torture. Les deux hommes avaient présenté le 11-Septembre comme la réplique raffinée de l’opération Bojinka. L’authenticité de cette interview a-t-elle été mise en doute ?

Si Al-Qaïda n’était nullement impliqué, comme le suggère Hamid Gul, il serait également difficile de rendre compte des avertissements, très nombreux et d’origines fort variées, reçus par le renseignement américain dans les mois précédant le 11-Septembre, et qui concernaient tous un énorme attentat à venir d’Al-Qaïda sur le sol américain (impliquant des avions).

Un allié ? Si Hamid Gul peut séduire certains "chercheurs de vérité" (auxquels il fait d’ailleurs un petit clin d’oeil sur CNN... avant de se faire inviter chez Alex Jones), car il pointe assurément certaines zones d’ombre de l’enquête, il ne faut néanmoins pas se méprendre : la vision qu’il propose ne colle pas avec l’ensemble des éléments dont nous disposons à l’heure actuelle ; rien n’indique, par exemple, une implication du Mossad (seulement une possible anticipation de l’événement). La désinformation existe sans doute de tous les côtés dans cette affaire, et Hamid Gul n’y échappe pas. Son discours doit être soumis à un examen critique. Aucun discours politique n’est neutre, encore moins généreux envers le public ; il répond à des intérêts, à une stratégie qu’on n’expose pas au grand jour.

Le dessein politique d’Hamid Gul n’est pas le nôtre : au cours de son interview à UPI en septembre 2001, il se déclarait opposé à la démocratie, et appelait de ses voeux un "système étatique post-moderne", qui serait "un village global soumis à la loi divine". Son refus affiché du capitalisme inégalitaire pourrait l’apparenter, de loin, à notre Besancenot national... d’autant qu’il propose de le remplacer par un islam "égalitaire", "tolérant" et "progressiste". Seulement voilà, son modèle, ce sont les Taliban : "Ils représentent l’islam dans sa forme la plus pure", nous dit-il. "Jusqu’au 11-Septembre, ils avaient un ordre public parfait..." Destructeurs des bouddhas millénaires du Bamyian, misogynes et obscurantistes patentés... Ceux qui nous les proposent en modèles sont, au moins, à considérer avec prudence.

Accepter l’obscurité. Pour finir, j’aimerais citer Mariam Abou Zahab, qui écrivait dans Bakchich au sujet des attentats de Bombay : "Accuser le Pakistan et désigner le Lashkar-e Taiba comme unique responsable permet aux autorités indiennes d’occulter bien des aspects d’une réalité qui, comme tous les observateurs avertis de l’Asie du Sud le savent, est toujours beaucoup plus complexe qu’on ne l’imagine a priori." La même remarque vaut pour les attentats du 11-Septembre (en remplaçant "Pakistan" par "Afghanistan", "Lashkar-e-Taiba" par "Al-Qaïda", "autorités indiennes" par "autorités américaines", et "Asie du Sud" par "Moyen-Orient"). Fuir les visions simplistes. Toujours. La vérité ne se donne pas... et ne sort probablement pas, cristalline, de la bouche d’Hamid Gul.

 

Publié sur AgoraVox et CoZop

Publié dans 11 septembre

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