Complet manque d’enquête : L’effroyable montage

Publié le par Taïké Eilée

Article publié sur AgoraVox et Yahoo! Actualités

Que vaut l’information sur Internet ? Rien, ou pas grand chose, selon Thomas Horeau et Régis Mathé, auteurs d’un reportage surréaliste diffusé en fin d’année dernière dans Complément d’enquête sur France 2. Un reportage qui avait pour but de ramener les brebis égarées de l’Internet sur le droit chemin cathodique. Effet inverse garanti !

Au delà de l’exemple précis que je donne dans cet article, c’est une attitude plus générale des médias traditionnels vis-à-vis d’Internet qui est questionnée.


Derrière l’agressivité et la haine, il y a souvent une souffrance, une peur, une fébrilité. De nombreux journalistes, dans leurs reportages, font montre depuis plusieurs années d’une attitude très négative, faite de méfiance, de suspicion, presque de haine, lorsqu’ils traitent d’Internet. Des échanges qui s’y déroulent, des informations qu’on y trouve. Est-ce à dire qu’Internet les mette en danger, les inquiète, leur inflige une souffrance ?

Un certain nombre d’entre eux entretiennent un mauvais rapport au Net, d’abord parce qu’ils y perçoivent une concurrence à leur travail, jugée inacceptable, une source de critiques aussi, auxquelles ils ont bien du mal à se faire. Ensuite, tout simplement, parce qu’ils ne semblent pas bien connaître l’objet de leur courroux ; ils développent alors la peur classique que l’on éprouve devant l’étranger, l’inconnu, ce qu’on ne comprend pas, et qui nous dépasse, et met à mal les cadres figés de notre monde. Alors on attaque, on se défend, on mord, on montre les crocs.

Cette attitude désastreuse a pu être constatée, de manière particulièrement claire et caricaturale, dans un reportage abracadabrantesque de l’émission Complément d’enquête
sur France 2, le 1er décembre 2008. D’aucuns auront dû se pincer pour croire ce qu’ils voyaient, tant ce reportage semblait avoir été fait par des hommes d’un autre temps, d’un autre siècle. Internet y était présenté comme le mal, le lieu de toutes les perditions en matière d’information, du moins lorsqu’il est le terrain de jeu, libre et sans contrainte, des amateurs, non encadrés par les professionnels des médias.

Biaisé d’entrée. Le reportage, signé Thomas Horeau et Régis Mathé, était intitulé "La vérité est ailleurs" et présenté ainsi sur le site de France 2 : "Ils ne font plus confiance aux médias traditionnels. Désormais ils s’informent uniquement sur Internet. Sites d’infos indépendants, débats citoyens, échanges de vidéos, mais aussi rumeurs, mensonges et films truqués ; pourquoi le web est-il devenu leur unique référence ?" D’emblée on remarque un présupposé : les aficionados d’Internet auraient rompu avec les médias traditionnels, ils ne s’informeraient plus que sur le seul média Internet. Et ils seraient de ce fait en grand danger, car soumis aux fausses informations, qui pullulent sur Internet, tandis que les médias traditionnels en sont, eux, comme chacun sait, exempts.



Crescendo. La construction du reportage parle d’elle-même. C’est un passage en revue de différents sites : d’abord Hoaxbuster, qui déniche les fausses rumeurs du Net, pour rétablir la vérité. Le ton est déjà donné : Internet est le royaume de la rumeur et du faux. Attention danger. Puis, le site ReOpen911, qui recense des informations sur les attentats du 11-Septembre et milite pour la réouverture d’une enquête indépendante, et que le reportage présente, en gros, comme ce qui se fait de pire sur Internet en matière de propagation de fausses informations. On est là au coeur de la Rumeur, presque dans l’antre de la folie... La séquence qui traite de ce site est d’ailleurs introduite par une accumulation d’informations, plus risibles et ridicules les unes que les autres : "Nicolas Sarkozy et Carla Bruni chantent en duo à l’Elysée... la preuve en image de visiteurs venus d’un autre monde..."

Puis vient le tour d’AgoraVox, "autoproclamé le média citoyen" (on continue dans le registre de l’imposture), où l’on ne trouverait que "très peu d’info, et beaucoup, beaucoup de commentaires". Si le site ne propose, en effet, que peu d’informations inédites, il est faux de dire qu’il ne contient que peu d’informations ; il en regorge. Même dans une analyse, une critique, un point de vue, l’auteur se base en général sur des informations (souvent sourcées) ; en outre, il peut en effet participer aux commentaires de son article, pour éclaircir certains points et débattre, ce que Thomas Horeau et Régis Mathé ne peuvent pas faire suite à leur reportage ; heureusement pour eux, tant ils se feraient vraisemblablement incendier.

Combat d’arrière-garde. Ensuite, la raison d’être d’AgoraVox serait, nous dit-on, qu’un nombre croissant d’internautes ne se fient plus aux journalistes - jugés "paresseux et suivistes" et soumis à "une censure qui ne dit pas son nom" - et ne se fieraient "plus qu’à la toile pour s’informer". Dans cette curieuse assertion, le journaliste semble oublier que tous les médias sont aujourd’hui sur Internet, que nombre d’individus regardent la télévision, écoutent la radio et lisent la presse traditionnelle sur la toile, sans plus passer par les canaux anciens. La distinction rigide entre médias traditionnels et Internet est donc absolument désuète aujourd’hui et vient créer un antagonisme qui n’existe pas en réalité, ou qui est largement exagéré. Internet met simplement tous les médias, professionnels ou non, au même niveau, les rend sujets à la critique et à l’enrichissement de chacun, ce que les mauvais journalistes continuent de vivre comme un scandale et une souffrance, au lieu de comprendre que c’est au contraire une chance pour eux, comme l’a montré le journaliste de la Silicon Valley Dan Gillmor, dès juillet 2004, dans son livre We the media - et dont la célèbre devise est : "Mes lecteurs en savent plus que moi" (alors coopérons !).

Silences coupables. Le reportage nous présente l’un des rédacteurs d’AgoraVox, Manuel Atreide (appelé ici simplement "Manuel"), pour nous dire que lui, ce qu’il n’aime pas, ce sont les journalistes qui ne paient pas leur place à l’opéra (sans préciser pourquoi) et que ce qu’il aime, c’est de ne pas avoir un rédacteur en chef qui lui dit sur quoi écrire. Un peu court comme description... lorsque l’on sait que l’équipe de France 2 a passé 2h30 en sa compagnie ! En effet, invité le 6 décembre dernier des Immédiatiques sur France Culture, pour parler de son expérience de rédacteur sur AgoraVox, Manuel Atreide n’a pas manqué de se plaindre du montage - d’une minute - que les journalistes de Complément d’enquête ont fait de son interview... longue de 2h30. Avait-on intérêt à taire les motivations du "journaliste citoyen" pour faire apparaître sa démarche comme puérile, relevant du simple caprice ?

Le critique littéraire Pierre Assouline, qui débattait avec Manuel Atreide, a jugé que celui-ci était "tombé sur un mauvais journaliste" : "Votre type de France 2, il était pas bon, et c’est pas parce que vous êtes tombé sur quelqu’un d’approximatif et qui était pas un très bon journaliste qu’il faut en faire une règle".
Certes, pas de généralité ; même si, lorsque l’on traite d’Internet, les reportages équilibrés se font rares. Un récent reportage d’Envoyé spécial (France 2) sur Facebook a ainsi, à son tour, défrayé la chronique, prenant le parti de mettre l’accent sur tous les dangers potentiels du célèbre réseau social, et en passant sous silence ses aspects positifs. De très nombreux internautes ont vivement réagi à ce reportage, décortiquant notamment ses approximations, au point que France 2, ébranlée par ce tollé, leur a proposé de faire eux-mêmes un reportage sur le sujet, que la chaîne a promis de diffuser sur son site Internet.

Mensonges par omission. Des approximations, il y en a, et pas qu’un peu, dans le reportage de Complément d’enquête. Ainsi, on laisse penser que, sur AgoraVox, les articles passent en ligne selon la seule volonté des internautes qui votent "sous pseudonyme" (ce qui est le cas de certains, mais pas de tous). Le choix du plus grand nombre, d’une marée d’anonymes... laisse-t-on penser. Sans autre préalable. C’est tout simplement omettre l’ensemble du processus de modération, dont les étapes sont pourtant décrites sur le site, et dont on peut imaginer que Carlo Revelli, le fondateur d’AgoraVox, a parlé aux reporters venus l’interroger. Le reportage veut laisser entendre que tout peut passer en ligne, et qu’aucun filtre n’existe. Faux. Au lieu de s’intéresser aux inévitables imperfections d’un système en constante évolution, on fait croire que le système de filtrage n’existe tout simplement pas. On parle d’information "sans contrôle"... Et on préfère mettre l’accent sur une déclaration faite manifestement en off par Carlo Revelli, où il dit en blaguant craindre "l’horrible montage" que les "horribles journalistes" feront de son interview... Il s’agit de faire passer les internautes pour des paranoïaques, qui craindraient sans raison les montages des vertueux journalistes : en revenant, dans un instant, sur le cas de ReOpen911, on verra que cette crainte est malheureusement plus que justifiée. Notons encore que le reportage affirme que la "une" d’AgoraVox résulte du choix des internautes, alors qu’elle relève, jusqu’ici, de celui de la rédaction. On n’en est plus à une approximation près...

La rumeur de Val. Le reportage traite enfin de sites d’information indépendants, mais animés par des journalistes professionnels : Rue 89 et Mediapart. Le salut de l’information sur Internet ? Comme s’il fallait choisir entre les uns et les autres... Mais on peut même en douter, puisque Thomas Horeau et Régis Mathé, entre la présentation de ces deux sites, donnent la parole, sans réserve apparente, à Philippe Val, qui ne dirige pourtant aucun site, mais un journal papier, Charlie Hebdo, et qui vient nous dire que l’information crédible sur Internet, "c’est juste une bonne blague dans le royaume du n’importe quoi" (l’homme est connu depuis janvier 2001 pour sa position farouchement "internetophobe" [1], qui explique sans doute son intervention dans ce reportage au parti pris assez explicite). Pour illustrer sa brillante idée, Philippe Val lance face caméra : "Y a jamais eu d’avions sur les Twin Towers, et en plus y avait pas de juifs dedans et c’est les Américains qui ont envoyé les avions, mais tout ça doit tenir ensemble. Mais sur Internet, ça tient, ça touche un peu les murs, mais ça tient". L’humanité la plus élémentaire aurait sans doute voulu que ces propos incohérents soient coupés au montage... tant ils ridiculisent leur auteur.

Selon Philippe Val, ces propos existent sur Internet ; on aimerait lui demander où. La première idée qu’il lance n’est soutenue par personne, si ce n’est par quelques illuminés qui se comptent sur les doigts de la main. La deuxième est une rumeur que celui-là même que l’on présente comme le pape du complotisme, Thierry Meyssan, a démontée dans son livre L’Effroyable imposture... dès 2002 ! Sur Wikipédia, on peut lire : "L’historien Pierre Rigoulot écrit dans son livre L’Antiaméricanisme : « Meyssan n’hésite même pas à relancer les plus odieuses rumeurs sur la responsabilité du Mossad car "les juifs avaient été prévenus et étaient peu nombreux dans le bâtiment" ». Ce livre a été condamné en diffamation par jugement de la 17e chambre du TGI de Paris, le 13 avril 2005, Pierre Rigoulot ayant inventé de toutes pièces cette fausse citation de Thierry Meyssan alors même que celui-ci réfute cette thèse dans L’Effroyable imposture" (voir aussi ce débat sur LCI, le 21 mars 2002, à partir de 8min30). Val est aujourd’hui l’un des seuls à continuer à donner vie à cette rumeur, enterrée depuis longtemps, au moins en France.
 
De précieuses images. Arrêtons-nous justement, un instant, sur la séquence du reportage consacrée à ReOpen911 (que l’association a "débunkée" en vidéo, et que l’éditeur Arno Mansouri a aussi décryptée longuement sur le Réseau Voltaire). Nous avons la chance de disposer de la quasi intégralité de l’interview, que les personnes interrogées ont eu la bonne idée de filmer. Et le décalage entre ce film de 53 minutes et les 2 minutes sélectionnées par les journalistes de France 2 est saisissant. Ce qui est extraordinaire, c’est que la voix off du reportage introduit la séquence en disant : "Une défiance jusqu’à l’excès, jusqu’à l’obsession du complot. Ce jour-là, ils acceptent de nous recevoir, mais en filmant l’entretien. Ils se méfient des journalistes, de leurs questions et de leurs montages..." Et, alors qu’on s’attendrait à un montage irréprochable, fidèle, honnête, compte tenu de la dénonciation qui précède d’une défiance injustifiée, le reportage va nous présenter le montage le plus malhonnête qui soit, le plus à charge, le plus biaisé, le plus mensonger même. A noter que c’est la deuxième fois, avec le passage de Carlo Revelli, que le journaliste ironise sur la crainte injustifiée de ses interlocuteurs vis-à-vis de son futur montage... ce qui ne va pas l’empêcher de commettre son méfait. C’est ce qu’on appelle le culot.



A bas la complexité ! Ici, Thomas Horeau et Régis Mathé veulent faire passer un message simple, "sans ambiguité" : les "jeunes militants" qu’ils mettent en scène sont des "révisionnistes", qui "nient le 11-Septembre" ; on n’en fait parler qu’un seul, censé représenter tous les autres, et censé être aligné sur les premières déclarations maladroites de Jean-Marie Bigard. En regardant l’interview dans son entièreté, on est sidéré d’une telle manipulation. On y entend des gens réfléchis, qui ne pensent pas tous exactement la même chose ; l’un dit qu’il ne croit pas à la thèse de Thierry Meyssan du missile sur le Pentagone, qu’il adhère plutôt à l’idée d’un crash de Boeing, même si des questions subsistent. Un autre dit qu’il serait prêt à admettre qu’il se trompe, qu’il fait fausse route, qu’il en serait même heureux si on le lui montrait, mais qu’il souhaite un dialogue à base d’arguments, et pas d’insultes. Impensable d’intégrer de tels passages dans le montage final...

On remarque que le journaliste pose des questions souvent fermées, qui veulent simplifier le débat, comme s’il était à la recherche de la petite phrase définitive qui lui permettra de cataloguer une fois pour toutes ses interlocuteurs. Mais de manière sans doute assez désespérante pour lui, les personnes interviewées demeurent prudentes et appellent toujours à complexifier les problèmes. L’un dira à la fin que le point commun de tous les membres de son association, c’est qu’à un moment dans leur vie, ils ont eu la chance d’avoir du temps pour s’informer et prendre du recul ; Thomas Horeau et Régis Mathé n’avaient manifestement pas de temps à perdre dans la réalisation de leur reportage. Ils avaient une idée préconçue à faire valoir, une thèse, et n’ont pas démordu de leur projet ; au lieu que l’expérience ne les pousse à construire un angle à leur reportage, c’est l’angle, décidé manifestement en amont, qui a plié l’expérience pour qu’elle s’en accomode. Un journaliste devrait être ouvert à l’expérience, à l’imprévu, être réellement disposé à s’enrichir des rencontres qu’il fait, et non pas vouloir de manière forcée imposer ses préjugés. 

Un joli roman. Au final, ce reportage de Complément d’enquête nous a-t-il proposé de l’information ? Cette denrée si rare sur Internet, à ce qu’on nous dit ? J’ai posé la question à Manuel Atreide. Voici sa réponse : "Le reportage est habilement fait. C’est plaisant, c’est rythmé mais ce n’est pas de l’info. C’est une histoire scénarisée, construite, pour laquelle on assemble des bouts d’interviews pour aller dans le sens qu’on veut donner. L’information, c’est raconter une histoire ou donner des faits pour que les gens se fassent leur propre idée ? Il n’y a rien à redire au reportage en lui-même, en ce qui me concerne, pas de déformation de mes propos. Mais c’est tout le montage que j’analyse comme problématique. Et je peux le faire puisque je sais ce qui a été dit, au moins en partie. C’est cela qui m’inquiète au fond. Thomas Horeau a fait un joli roman video. Pas de l’info. Selon moi !

Ce reportage est un comble : il dénonce la désinformation sur Internet, et pratique lui-même la désinformation. Il pointe la paranoïa des internautes, inquiets des montages malhonnêtes des journalistes, et (pour mieux leur donner raison ?) pratique le pire montage qui soit. Un reportage à diffuser assurément dans toutes les écoles de journalisme... comme contre-exemple à ne surtout jamais suivre !

Vigilants. Si Internet (sous-entendu : l’Internet amateur) diffuse inévitablement du faux (on se demande par quel miracle il en serait autrement), les médias traditionnels (c’est une autre évidence à rappeler) en sont aussi les vecteurs. L’article d’Ignacio Ramonet, "Médias en crise", publié en janvier 2005 dans Le Monde diplomatique, est une bonne piqûre de rappel, qui rappelle justement quelques-uns des plus retentissants bidonnages médiatiques aux Etats-Unis et en Europe, ou de simples erreurs, qui ont largement participé à remettre en cause la crédibilité des médias installés. Il rappelle aussi comment ces médias se sont parfois transformés, notamment en temps de guerre, en véritables organes de propagande et d’intoxication. Internet, qui n’est ni le média idéal ni le média du mal, aura eu au moins le mérite de mettre en lumière certains des mensonges ou des simples erreurs propagés dans les grands médias.

L’un des derniers exemples en date est la révélation, dans la blogosphère, qu’une vidéo-buzz, censée montrer les ravages causés par les bombes israéliennes sur des civils palestiniens début janvier à Gaza, datait en réalité du 23 septembre 2005 et faisait suite à l’explosion accidentelle d’un camion contenant des roquettes du Hamas dans un camp de réfugiés à Jabalya. Ce qui n’empêcha pas le 13h de France 2 de l’utiliser dans un de ses reportages, lundi 5 janvier, avant de s’excuser le lendemain de l’erreur.


Note :

[1] Philippe Val, éditorial de Charlie Hebdo du 17 janvier 2001, cité par ACRIMED : "A part ceux qui ne l’utilisentque pour bander, gagner en bourse et échanger du courrier électronique, qui est prêt à dépenser de l’argent à fonds perdus pour avoir son petit site personnel ? Des tarés, des maniaques, des fanatiques, des mégalomanes, des paranoïaques, des nazis, des délateurs, qui trouvent là un moyen de diffuser mondialement leurs délires, leurs haines, ou leurs obsessions. Internet, c’est la Kommandantur du monde ultra-libéral. C’est là où, sans preuve, anonymement, sous pseudonyme, on diffame, on fait naître des rumeurs, on dénonce sans aucun contrôle et en toute impunité. Vivre sous l’Occupation devait être un cauchemar. On pouvait se faire arrêter à tout moment sur dénonciation d’un voisin qui avait envoyé une lettre anonyme à la Gestapo. Internet offre à tous les collabos de la planète la jouissance impunie de faire payer aux autres leur impuissance et leur médiocrité. C’est la réalité inespérée d’un rêve pour toutes les dictatures de l’avenir."

Annexe :

Il n’est pas inintéressant de mettre ces propos en rapport avec ceux tenus par Caroline Fourest sur France Culture
le 30 janvier 2009. Dans les deux cas, on a affaire à des personnalités qui supportent mal certaines dérives facilitées par Internet, et qui - là est leur dérive propre - tendent à faire de comportements certes répréhensibles mais minoritaires le comportement-type de l’internaute moyen.


Fourest s’en prenait, dans sa chronique, à un phénomène "en vogue sur Internet" : "la haine des médias, du système médiatique, qui semble devoir jouer le même rôle que la haine du lobby judéo-maçonnique ou que la focalisation sur l’immigration, celui du bouc-émissaire". Selon cette pensée, "les médias seraient tous un peu sionistes, manipulateurs et vendus au pouvoir". Cette "pensée complotiste", qui règne selon Fourest sur Internet, se caractérise par "l’absence délibérée de discernement et de raisonnement : le réflexe, l’amalgame et le préjugé remplacent l’analyse". On remarque ici qu’à une pensée simpliste (tous les médias nous manipulent), on en oppose une autre du même acabit (la foule des internautes est dangereusement paranoïaque).

Fourest en vient à justifier "l’allergie" d’un certain nombre de journalistes "à la pensée bouc-émissaire en vogue sur Internet". En effet, quoi que feraient les journalistes, ils seraient immanquablement critiqués. Et la fondatrice de la revue ProChoix, dont l’objet, rappelons-le, est la défense des libertés individuelles, de rêver tout haut à quelques freins à la liberté d’expression : "Autant l’avouer, il y a des moments où l’on se prend à regretter le temps où il fallait au moins prendre sa plume, rédiger une lettre, payer un timbre et aller à la Poste pour vous donner des leçons...". Le parallèle avec les nostalgiques du suffrage censitaire serait ici tentant... De la même manière que le peuple, sous le règne du suffrage universel, vote parfois mal (la dernière fois c’était en 2005, paraît-il...), il commente aussi parfois bêtement sur les forums. Est-ce une raison pour le lui interdire ?

Selon l’analyste de France Culture, "l’internaute possède sur le journaliste un avantage qui ne sert pas forcément le débat public : en un clic anonyme, le moindre redresseur de torts peut mentir, tronquer et insulter sans avoir à se justifier
." On pourrait dire exactement la même chose (à la question de l’anonymat près) des journalistes ; le reportage de Complément d’enquête l’a illustré : des journalistes peuvent mentir (au moins par omission), tronquer, insulter (l’air de rien), sans avoir à se justifier. Caroline Fourest, en opposition frontale avec la conception de Dan Gillmor, semble regretter la prise de parole du plus grand nombre sur Internet et l’ascendant qu’avait autrefois sur lui la classe journalistique.

La journaliste dit ensuite son malaise face aux innombrables commentaires sur Internet, qui auraient jusqu’au redoutable pouvoir de nous faire perdre "tout courage de penser"  ; car "les redresseurs de torts" (les gens qui postent des commentaires) "sont les meilleurs chiens de garde de la pensée unique et molle. Si vous les écoutez tous, vous ne direz plus rien sur rien." Mais qui a dit qu’il fallait les écouter tous ? Par ailleurs, les "chiens de garde" n’existent-ils pas aussi parmi les journalistes ? Serge Halimi, auteur des Nouveaux chiens de garde, avait pourtant fait le boulot sur cette question... Déjà oublié ? Les "chiens de garde" sont partout, y compris en chacun de nous. Pas sûr cependant que "les meilleurs" d’entre eux (les plus puissants et efficaces) soient les commentateurs du web...

Rejetant finalement la tentation de haïr l’interactivité et l’outil web en lui-même (ouf...), Caroline Fourest reconnaît que les "miracles" existent parfois : "des commentaires constructifs, qui vous signalent une erreur ou vous mettent sur une piste et contribuent à ouvrir votre horizon de journaliste". Enfin un peu de positif... "Le propre du journaliste, proclame-t-elle, c’est d’avoir le cuir assez épais pour discerner le commentaire imbécile de l’alerte utile". On pourrait dire que c’est le propre de tout internaute, journaliste ou non, qui écrit sur Internet.

Conclusion : "[Internet] n’est qu’un média. Il n’existe aucun grand ordonnateur, nous sommes tous responsables de ce que nous en faisons". On le voit in fine, avec ces toutes dernières paroles modérées, qui tranchent avec l’attaque initiale : Caroline Fourest n’a rien contre Internet et la libre expression qu’il permet ; elle est seulement atterrée par la bêtise qui y règne parfois, et qui est la bêtise humaine (rien de neuf sous le soleil...), seulement plus visible qu’à l’époque du courrier des lecteurs. Une visibilité accrue qui lui fait grossir le phénomène et minimiser, à l’inverse, les manifestations de l’intelligence (collective ou non), qu’elle va jusqu’à qualifier de "miracles".

Face à Internet, Fourest verrait donc simplement le verre à moitié vide, quand d’autres le verraient à moitié plein... Quant à Philippe Val, un brin plus extrémiste, ses propos suggèrent qu’il n’a pas trouvé la moindre trace de liquide au fond du verre. Aurait-il tout bu ?




référencé sur ACRIMED


Publié dans Nouveaux médias

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