La conversation sur le 11 septembre continue (1)

Publié le par Taïké Eilée

1. L'art de la (non-) conversation
 
Un mois après la commémoration des attentats du 11 septembre, un mois après avoir moi-même déploré sur AgoraVox le silence des grands média concernant les remises en question citoyennes d'une histoire officielle pleine de trous et d'ombres, je crois bon d'administrer cette "piqûre de rappel". Internet se prête à merveille au traitement de l'actualité la plus chaude, mais aussi, grâce à son espace immense, incomparable à celui des autres média, à un traitement intempestif de l'actualité ; loin de l'impératif quotidien du nouveau et du chaud, l'exigence du ruminé, du retour sur le refroidi, surtout lorsqu'il concerne des sujets aussi importants que le 11 septembre.

Je vous propose donc un retour en quatre temps (à travers quatre articles) sur ce sujet définitivement brûlant, malgré cinq années d'étouffement. Pour commencer, une petite réflexion sur la "
conversation" qui s'est établie (ou non) autour du 11 septembre, et qui s'achève sur une sorte d'éthique de la conversation que je me propose à moi-même. Ensuite, je reviens sur l'essentiel des points qui, malgré toute ma prudence, ne cessent de soulever ma suspicion ; je les ai distingués selon trois catégories : faits, coïncidences, et mensonges.
 
Le cinquième anniversaire des attentats du 11 septembre a mis en évidence - plus que jamais - l'existence de deux mondes médiatiques : le monde des média traditionnels et celui d'Internet. Dans le premier monde, nul débat sur le 11 septembre ; la thèse officielle est admise. Dans le second, les débats brûlants pullulent ; et les thèses "conspirationnistes" triomphent globalement.
 
L'occasion pour d'aucuns de pointer du doigt les dangers d'Internet, et notamment du "journalisme citoyen", où chacun peut informer tous les autres, mais aussi les désinformer avec la plus grande facilité. Cette liberté nouvellement acquise est investie par une masse considérable d'individus, le plus souvent de bonne volonté et bien intentionnés, mais qui, à leur corps défendant, de par leur ignorance, peuvent propager le faux. Alors que le journalisme s'était construit contre la rumeur, Internet lui redonne vie et force, il en est comme le royaume. L'idée n'est pas neuve. Toute innovation est à double tranchant ; l'information sur Internet a son côté noir, la rumeur galopante, mais aussi son côté lumineux : la libre conversation, la correction permanente (de tous par tous), et, au final, l'auto-régulation. Cette ouverture potentielle à tous, ce bannissement de la censure, ces échanges généralisés, aussi risqués soient-ils, n'ont pas de prix. Ils sont beaux et dangereux, comme l'est la liberté.
 
Revenons au cas emblématique du 11 septembre. Pourquoi alimente-t-il autant d'échanges et de controverses sur le Net ? D'abord, parce que l'événement fut énorme (la première puissance du monde attaquée en plein coeur, sur son sol, aux points stratégiques et symboliques les plus forts), impensable même pour le commun des mortels jusqu'à ce qu'il survint, et, de surcroît, incroyablement spectaculaire (avec cette apocalypse au milieu des sublimes gratte-ciel de Manhattan). Face à un tel choc, chacun voulut comprendre, à la fois le comment et le pourquoi, il voulut, pour maîtriser sa peur, saisir dans le détail ce qui s'était passé, et il exigea (dans la mesure du possible) des réponses précises et sérieuses de la part de ceux qui étaient chargés de l'informer. Le désir de compréhension fut hypertrophié - "jusqu'au déraisonnable", diront ceux que ce désir ulcère - par l'ampleur du désastre, par cet impensable qui se réalise et impose à la réalité de nouveaux contours, nous rappelant, si nous l'avions oublié, que le pire n'a aucune limite et que nous sommes à tout moment sous sa menace. Or, précisément, le travail d'information incombant aux grands média ne fut jamais à la hauteur de ce que cet événement hors norme réclamait.
 
Une fois le traumatisme des premiers mois quelque peu digéré, certains citoyens retrouvèrent leur capacité à réfléchir sur ce jour maudit et commencèrent à se heurter à des bizarreries, des incohérences, des invraisemblances dans la version qui leur était donnée des événements... des choses "troublantes". On leur rétorqua parfois que leur bon sens avait beau être troublé par ceci ou cela, ils n'étaient pas aptes à juger par eux-mêmes de choses aussi complexes (ce qui n'est pas forcément faux) et que des experts le feraient plus opportunément à leur place.
 
Aux Etats-Unis, une commission nationale rendit son rapport le 22 juillet 2004, qui aurait dû clore le débat, mais qui, au final, le raviva. En effet, le rapport ne faisait pas - loin de là - l'unanimité. Des éléments majeurs comme l'effondrement de la tour 7 du World Trade Center, ainsi que les "wargames" qui apportèrent la confusion le matin du 11 septembre y étaient, notamment, complètement occultés. La commission était, en outre, critiquée pour son manque d'impartialité. Pour exemple, Philip D. Zelikow, son directeur exécutif, avait des liens étroits avec Condoleezza Rice, avec laquelle il avait oeuvré à la réorganisation du Conseil de sécurité nationale, et aussi co-écrit un livre. Il avait aussi été le président d'un "think tank" qui comptait parmi ses membres, outre Rice, Dick Cheney et Paul Wolfowitz. Une frange de l'opinion ne fut donc pas apaisée par les conclusions de cette commission et se mit à démonter avec acharnement la "théorie officielle", se risquant même parfois à élaborer de véritables théories alternatives.
 
Certaines d'entre elles étaient si farfelues qu'elles discréditèrent tout le mouvement de questionnement "citoyen" touchant au 11 septembre. Les média traditionnels ne se firent pratiquement pas l'écho de ces remises en question (en France encore moins qu'ailleurs). Leur seule réaction fut d'assimiler, sans réserve et sans nuances, tous les "sceptiques" à des "révisionnistes" ou des "négationnistes" (avec le parfum nauséeux qui accompagne ces termes infâmants), réunis sous l'effigie "diabolique" de Thierry Meyssan. Avec un tel traitement expéditif (et justement expéditif : on n'a pas à discuter avec le Diable), le débat sur le 11 septembre pouvait ainsi se clore, sans avoir été ouvert, avec, en prime, la bonne conscience de ceux qui savent qu'ils sont dans le bon camp (comme ici, où le journaliste semble traiter tous les "sceptiques" d'insensés et stigmatise leur irrationalité ou, au contraire, leur excès de rationalité. Pour ma part, je crois que l'on peut mal utiliser sa raison - comme Thierry Meyssan quand il croit pouvoir prouver qu'aucun avion ne s'est crashé sur le Pentagone -, mais jamais trop.).
 
Insuffisances de la version officielle et silence des grands média : telles furent donc les deux sources qui nourrirent les "dissidents" (terme neutre qui désigne ceux qui ne se contentent pas de la version officielle actuelle). Leur incrédulité put être renforcée par le souvenir des affaires qui entachèrent et discréditèrent encore récemment le journalisme professionnel ; aux Etats-Unis : affaires Jayson Blair, Jack Kelley, Dan Rather, propagande mensongère de la plupart des média américains au moment de la dernière guerre en Irak ; en France : affaires Patrice Alègre, du bagagiste d'Orly, des "pédophiles" d'Outreau, de Marie L. et de sa soi-disant agression à caractère antisémite dans le RER D, etc. Les "dissidents" se souvinrent aussi peut-être des manipulations (supposées ou avérées) dont avait déjà fait preuve par le passé le gouvernement américain pour rentrer en guerre : Pearl Harbor, Golfe du Tonkin, "Opération Northwoods" (lire le document original ou ceci), témoignage mensonger de la fille de l'ambassadeur du Koweit aux USA et mensonges de Colin Powell avant la première guerre d'Irak, armes de destruction massive imaginaires pour la deuxième guerre d'Irak, etc. La suspicion se développa ainsi naturellement à l'occasion des attentats inouïs du 11 septembre.
 
Sur Internet, se mirent en place deux camps, l'un défendant la version officielle, l'autre la critiquant. Combat rude, souvent poli, mais néanmoins violent. Guerre de tranchées, menée à coups d'arguments le plus souvent, mais aussi à coups de sarcasmes et d'injures. Radicalisation. Intolérance. Haine parfois. On put dire avec raison que les affrontements autour du 11 septembre ressemblaient à ceux qui auraient pu opposer des croyants fervents à des athées militants. Nouvelle guerre de religion par souris et claviers interposés. Communication de plus en plus impossible. Dialogue de sourds. Chacun campé sur ses positions, comme un bigorneau sur son rocher, ne voulant pas faire le plaisir à son adversaire de lui laisser récupérer le moindre bout de terrain. Et la passion la plus virulente qui agite le sang de toutes parts. Bientôt, ce n'est plus la vérité qu'on défend ; c'est son honneur, c'est son orgueil. Il ne s'agit plus de penser ensemble ; il s'agit de triompher de l'autre, de l'écraser, de lui faire sentir sa défaite. Aveuglement de celui qui a ses convictions bien ancrées, et qui ne peut plus s'en détacher.
 
Sur ce champ de bataille stérile, je me place sous le patronnage d'un sage, d'un amoureux de la conversation, Montaigne : "Quand on me contrarie [contredit], on esveille mon attention, non pas ma cholere ; je m’avance vers celuy qui me contredit, qui m’instruit. La cause de la verité devroit estre la cause commune à l’un et à l’autre. […] Je festoye et caresse la verité en quelque main que je la trouve, et m’y rends alaigrement, et luy tends mes armes vaincues, de loing que je la vois approcher." (Essais, III, 8 "De l'art de conferer") Qui est capable d'un tel état d'esprit ? Qui est capable de débattre, non pas pour imposer son idée, mais pour approcher de celle qui est vraie ? Qui est capable d'apprécier la contradiction qu'on lui apporte, de la considérer en mettant son amour-propre de côté, et, le cas échéant, de reconnaître sans honte et même avec bonheur son erreur, car cette reconnaissance aura été profitable au vrai, qui doit être "la cause commune" ? A chacun d'y répondre pour soi-même.
 
J'essaie, quant à moi, de me placer sur une ligne de crête difficile à suivre, entre ceux qui savent que la théorie officielle est vraie et ceux qui savent qu'elle est fausse et que telle autre théorie alternative est vraie. Cette position, qui consiste finalement à suspendre son jugement devant l'absence de certitude, est inconfortable. Chacun préfère se reposer dans la certitude. Chacun veut affirmer ses convictions. Chacun veut pouvoir conclure. Cadenasser une bonne fois pour toutes le discours. En prétendant chercher le vrai, nous recherchons bien souvent, en vérité, la paix de l'âme, et aussi un moyen d'affirmer notre puissance. Le vrai chercheur du vrai (si j'ose dire) accepte de ne pas avoir l'esprit tranquille sur tel ou tel sujet complexe, et ne pense jamais la vérité comme sa possession.
 
Cette posture idéale n'est, certes, dans la pratique, pas tenable très longtemps, chacun se laissant entraîner par des mouvements passionnels et obéissant au besoin irrépressible d'avoir une "conviction intime" (ou croyance), en guise d'oreiller douillet à ses états d'âme. Chacun ne peut s'empêcher de croire quelque chose, une version des faits plutôt qu'une autre, alors même qu'il doit reconnaître, s'il est honnête, qu'il n'a pas suffisamment d'éléments pour savoir. Chacun a donc son intime conviction, qui ne doit cependant pas l'empêcher de garder intact son pouvoir de penser contre lui-même, contre la croyance confortable qu'il s'est, presque malgré lui, forgée.
 
Je vais tenter de m'appliquer cette noble règle à moi-même dès maintenant, en rectifiant un argument que j'avais avancé dans mon précédent article, et qui s'est avéré fallacieux. Je faisais mention du témoignage de Mike Walter au sujet du crash du vol 77 sur le Pentagone. Ce journaliste déclarait avoir bel et bien vu un Boeing, mais en précisant que c'était "comme un missile de croisière avec des ailes". Ce témoignage m'apparut, dans un premier temps, susceptible de remettre en question la version officielle. Et puis, en réécoutant la confession de Mike Walter sur CNN, je me rendis bien compte que je n'avais pas affaire à quelqu'un qui remettait en question la version officielle. Quelque chose ne collait pas. J'émettais l'hypothèse que Walter avait parlé de missile pour décrire de manière imagée la trajectoire de l'avion et la très basse altitude à laquelle il volait. Je repris alors ma recherche et ne tardai pas à trouver ma réponse. Sur un site conspirationniste pur jus, celui consacré au livre de Thierry Meyssan, le Pentagate ! Voici ce que j'y lis (ici) : Mike Walter "s'explique sur le premier témoignage qu'il avait accordé à CNN dans lequel il déclarait «c'était comme un missile de croisière avec des ailes». Il a, en réalité, eu recours à une métaphore car pour lui, ce jour-là, ce jet commercial «était comme un missile ou une bombe puisqu'il était utilisé pour tuer des gens». Mike Walter s'emporte légèrement lorsqu'on essaie de mettre à l'épreuve ce qu'il a vu. Il est catégorique. «Ce n'était pas un missile, ce n'était pas une bombe, c'était un avion de ligne American Airlines et je l'ai vu foncer dans le Pentagone»." Il est dès lors étonnant de voir le témoignage tronqué de Mike Walter figurer encore sur un autre site conspirationniste, Asile.org (ici), qui n'est autre que celui de Raphaël Meyssan, le fils de Thierry Meyssan... Problème de mise à jour ou de malhonnêteté incurable ?

Cette rectification est pour moi déterminante. Le témoignage de Mike Walter était le seul, à ma connaissance, qui semblait suggérer qu'un missile avait été vu. Des témoins simplement auditifs ont, certes, dit avoir entendu un bruit strident, comme celui d'un missile ou d'un avion de chasse. Un seul autre témoin (Steve Patterson) a dit avoir vu un avion ayant "une contenance de 8 à 12 personnes" ; mais ce témoin était positionné à plusieurs kilomètres de la scène du crime, ce qui réduit la portée de son observation. Cela pèse finalement bien peu face aux nombreux témoignages visuels qui décrivent un gros avion de ligne. Je n'ai pris connaissance de ces témoignages que récemment, sur le site d'Eric Bart (plus précisément ici). L'idée qu'aucun Boeing n'a frappé le Pentagone me paraît aujourd'hui dépassée et quasiment insoutenable. D'aucuns continueront à arguer que le trou fait dans le bâtiment était trop petit... D'après Jean-Pierre Desmoulins, un ingénieur de formation qui a largement étudié la question (ici), les dégâts ne sont pas anormalement faibles. Le trou (un carré d'environ 6 mètres de côté) correspond à la dimension de la carlingue d'un Boeing 757 ; quant aux ailes, elles se seraient en partie repliées.
 
Signalons que Jean-Pierre Desmoulins conteste tout de même la version officielle. Selon lui, l'avion a été commandé à distance (l'hypothèse de la prouesse technique réalisée par Hani Hanjour, le pilote présumé, ne lui paraît pas crédible) ; il avance aussi l'idée qu'une charge explosive était disposée à l'avant de l'appareil. Pour mieux découvrir ses travaux, vous pouvez écouter une excellente émission de radio à laquelle il a participé le 11 septembre 2006 en compagnie de deux membres du site REOPEN911.info. Ça dure 5 heures, mais c'est passionnant.
 
Cette rectification faite, et ma posture anti-dogmatique affichée et revendiquée, je peux en venir aux faits, coïncidences et mensonges qui suscitent mon trouble (et celui de millions d'observateurs à travers le monde). Prochain article : des faits têtus...

Publié dans 11 septembre

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