Zeitgeist : le rock missionnaire

Publié le par Taïké Eilée

 


Zeitgeist est donc né. Le dernier bébé de Billy Corgan n'est pas le plus beau, mais il affiche tout de même une belle santé. Peut-être même est-il la plus tonique de toutes ses créations. La première moitié de l'album, de "Doomsday Clock" à "Starz", très homogène, est pleine d'énergie positive. Sans génie particulier, mais efficace. La deuxième partie, plus hétéroclite, s'ouvre avec le très pénible "United States", se poursuit avec l'un des points culminants de l'album, le touchant "Neverlost", et s'achève avec une série de titres plutôt légers qui n'emportent qu'à moitié l'adhésion.
 
 
Plus de spiritualité, moins d'âme


Très clairement, Zeitgeist est l'album le moins convaincant des Smashing Pumpkins. Même si, en l'absence de James Iha et D'arcy Wretzky, il vaudrait mieux parler de "demi-Pumpkins" ou de "nouveaux Smashing Pumpkins" (voire de "Zwan II"). Le moins convaincant, car on n'y vibre tout simplement pas autant que dans les opus précédents. Un peu d'âme s'en est allée. Avec le temps va, tout s'en va, chantait Ferré... Corgan a aujourd'hui 40 ans, un peu moins de tourments au fond de la caboche, un optimisme plus affiché. Et on ne va pas le lui reprocher ! Mais sans souffrance intense, sans le besoin presque vital de transcender cette souffrance, que reste-t-il de l'art ?

Depuis le début des années 2000, Corgan s'est ouvert à une forme de spiritualité (notamment aux côtés du théoricien en psychologie transpersonnelle Ken Wilber et de la parapsychologue Sonia Choquette), qui joue un rôle important dans sa vie, et qui, sans doute, lui permet d'aller mieux, de "positiver". Cela se sent dans sa musique. Cela se sentait dans Mary Star of the Sea, l'album (pas si mauvais que cela) qu'il avait créé avec Zwan en 2003, véritable profusion de bons sentiments et d'optimisme, dont l'emblème, très peace and love, était un arc-en-ciel plein de couleurs. Cela se sentait dans son projet solo, The Future Embrace, avec des morceaux d'une spiritualité très explicite (voire excessive dans "I'm Ready") et incitant à changer le monde. Zeitgeist se situe clairement dans le prolongement de ces deux albums.

Corgan l'avait déclaré il y a quelques années : il est en mission. Celui que Sonia Choquette qualifie d'âme mondiale veut oeuvrer à l'avènement d'une conscience globale (la "conscience universelle" promue par Ken Wilber), qui permettra un changement radical de comportement des gens et l'entrée de l'humanité dans une nouvelle ère. Le souci écologique manifesté dans Zeitgeist et sur sa pochette (avec une Statue de la Liberté victime du réchauffement climatique, qu'on voit les pieds dans l'eau et devant un soleil dangereusement radieux) s'inscrit dans le cadre de la mission spirituelle que Corgan s'est fixée.
 
 
La fin des chefs-d'oeuvres


Le très grand talent du géant chauve lui garantit de ne presque jamais tomber dans le mauvais goût et lui assure une production globalement de qualité. Mais, de la même manière qu'on ne fait pas de grande littérature avec des bons sentiments, on ne fait pas d'oeuvre musicale géniale avec ces mêmes ingrédients. La potion proposée peut satisfaire les papilles, avoir encore quelque chose, au fond du corps, d'excitant et de stimulant, mais ne vous transportera plus jamais dans la stratosphère du rock ultime qu'on avait fréquenté, comme un mystique qui fréquente l'absolu, dans Mellon Collie and The Infinite Sadness. L'âme désespérée et rageuse de ce chef-d'oeuvre musical de l'année 1995 n'est plus. Elle s'est remplie d'espoir et a opté pour la positive attitude.

Finie la prodigieuse puissance de "Bodies", "An Ode to No One", "X.Y.U.". Finie la beauté bleutée de nuit de "Galapogos" et de cette ravissante série de titres mélancoliques et romantiques qui terminent Mellon Collie and The Infinite Sadness : "We Only Come Out at Night", "Beautiful", "Lily (my one and only)", "By Starlight"... Finis le lyrisme, les mélodies sublimes, jusque dans les déchaînements les plus sauvages des guitares et les hurlements de Corgan. Envolée l'élégante noirceur de Adore, la perfection triste de "Blank Page"... On ne retrouve pas non plus l'ambition et la variété du projet Machina, en particulier avec le double album numérique Machina II/The Friends and Enemies of Modern Music.

Sans doute, parmi les albums des Pumpkins, Siamese Dream est-il celui qui se rapproche le plus de Zeitgeist. Les deux opus ont une certaine vitalité en commun. Il manque simplement au second les sommets du premier, ses perles rares, ses pépites : "Cherub Rock", "Today", "Hummer", "Disarm", "Soma"... ou même "Spaceboy" et "Luna". Bref, si le rapprochement est possible, il n'y a guère d'équivalence. Le rock efficace de Siamese Dream se retrouve dans Zeitgeist, mais pas son charme ni sa poésie. On en revient toujours à l'âme, celle de Corgan, qui n'est pas devenue tout à fait différente, mais qui n'est plus non plus tout à fait la même. Elle a mûri, elle s'est sans doute assagie, elle a vraisemblablement progressé sur le chemin d'une certaine spiritualité, elle a gagné en clarté ; mais elle a, du coup, un peu perdu en intensité, en profondeur, en méandres féconds. Elle a aussi bien sûr perdu en fougue adolescente : on n'écrit pas Gish à 40 ans...
 
 
De l'évidence extatique au plaisir contrôlé


Corgan invente moins, on a l'impression qu'il essaie parfois, sur Zeitgeist, de copier celui qu'il était il y a quinze ans, et immanquablement on sent le goût un brin fade de la copie. Les Smashing Pumpkins, cuvée 2007, font du bon rock, mais ils semblent l'habiter moins. C'est cela : Corgan n'habite plus autant son oeuvre, on y sent moins d'engagement intime. A moins que sa personnalité se soit tout bêtement édulcorée... On le sent sur la réserve. Contrôlant la situation et son énergie. Comme lors de son concert au Grand Rex le 22 mai dernier. Certes, la prestation était bonne, parfois encore excellente, probablement très au-dessus de la moyenne des groupes actuels, mais la magie des lives d'antan s'était dissipée. On n'était plus transporté et presque en extase, comme on pouvait encore l'être au concert de Bercy en 2000. On trouvait ça bien, mais pas beaucoup plus que cela.

On avait besoin de se poser la question de la qualité de ce qu'on avait entendu : était-ce bon, génial, mauvais, médiocre ? Le simple fait de devoir se poser la question est un signe : auparavant, on était frappé par l'évidence de l'excellence. A Bercy, en 2000, aucune question. Que des réponses : du plaisir vibrant et envahissant, les bras qui tombent tellement on n'en revient pas, tellement c'est au-dessus de tout ce qu'on avait pu imaginer, le sentiment physique d'une plénitude, l'impression de vivre un moment grandiose et rarissime. Le corps donne son verdict. Il sait qu'un summum a été atteint. En 2007, on a perdu l'évidence du corps, le jugement passe par la tête, et c'est là le signe d'un déclin.

Les Smashing Pumpkins nous ont conduit à être exigeants. Trop peut-être. Si on laisse de côté la nostalgie, si on prend Zeitgeist sans chercher à tout prix à le comparer à ses prédécesseurs, on y prendra un plaisir certain. En tout cas, pour la plupart des morceaux proposés.
 
 
De grosses bouffées d'énergie positive


"Doomsday Clock" est agréable et énergique, et donne bien le ton de l'album à venir. Bien sûr, l'inventivité n'est pas énorme. Mais c'est du rock efficace comme on l'aime et qui ne peut pas décevoir. Un peu comme, sur The Future Embrace, les titres "Mina Loy (M.O.H.)" et "Walking Shade" : l'efficacité (du style) sans la révolution (du style). 14/20
"7 Shades of Black" rappelle, à son démarrage, "The End is the Beginning is the End". Ambiance maison hantée. Après une première écoute difficile et confuse, on commence à se faire à ce titre plutôt original, qui devient même très vite entêtant, et de plus en plus ! 13/20
"Bleeding the Orchid" ne mérite peut-être pas le titre de chef-d'oeuvre, mais quel magnifique morceau tout de même ! On retrouve avec lui un peu de la profondeur sombre mêlée de puissance qui faisait la marque de fabrique des Pumpkins. Le seul nouveau morceau qui m'avait fortement impressionné lors du concert au Grand Rex. Point culminant de l'album, sans aucun doute. Et un futur classique, qui sait ? 17/20
"That's the Way (my love is)" est incontestablement un morceau agréable à écouter. Moment de détente optimiste, marqué par un formidable mur du son qui porte et rend heureux. Une plage lumineuse, teintée d'un amour très aérien. Sympa. 13/20
"Tarantula" : on continue dans la veine enthousiaste et enjouée... et bourrée d'énergie positive ! Ça ressemble à du Zwan. La guitare crisse, la batterie roule et cogne. Rien de très extraordinaire en réalité, mais ça s'écoute avec plaisir et ça fout gentiment la pêche ! 13/20
"Starz" est la jolie trouvaille de cet album. Inattendue, très originale, extrêmement entraînante, parfois même dansante, avec pas mal de changements de rythmes. Une innovation réussie et l'un des trois meilleurs morceaux de l'album. 15/20
"United States" : que dire de celui-ci ? C'est le titre un peu "enragé" et interminable de l'album : près de 10 minutes. Mais rien à voir avec d'autres longs morceaux comme "Porcelina of the Vast Oceans". On s'y ennuie ferme. On ne se sent pas concerné. On écoute par politesse. Et on se dit qu'il est loin le temps des vrais morceaux enragés (et magnifiques) du type "Bodies", "An Ode to No One", ou "X.Y.U.". 7/20
"Neverlost" arrive à point nommé pour relever le niveau. Calme, émouvant, touchant. Plutôt dépouillé, avec quelques envolées rythmiques tout de même. On ne peut pas dire que l'on soit absolument transporté et bouleversé, mais on apprécie avec plaisir la voix de Corgan, claire et sans artifice, sans de gros sons qui viennent - comme trop souvent - la camoufler. Dans l'émotion simple, Corgan excelle. L'un des titres à retenir. 16/20
"Bring the Light" a le mérite de l'originalité. Titre lumineux, comme son nom l'indique, débordant d'entrain et d'optimisme, qu'on aurait pu trouver sans problème sur Mary Star of the Sea, l'album de Zwan. A noter un petit solo de guitare qui semble vous lancer des arcs-en-ciel et des étoiles de toutes les couleurs aux mirettes et au coeur... Un peu trop léger néanmoins pour être vraiment convaincant. 12/20
"Come on (let's go !)" : encore un morceau très Zwan (ce qui n'est pas péjoratif pour moi). Entraînant. Mais pas très novateur. Ce n'est pas d'un niveau dont on peut se satisfaire pour les Smashing Pumpkins. Cela dit, l'écoute de ce titre reste plaisante (à défaut d'être transcendante). 12/20
"For God and Country" offre une atmosphère teintée d'asiatisme qui fait l'essentiel de son charme. Chanson empreinte de gravité et d'une certaine solennité. Intéressante. 13/20
"Pomp and Circomstances" constitue une fin d'album assez classique chez les Pumpkins, c'est-à-dire calme - ici, presque recueillie. Sorte de prière ponctuée par des lalalalalala. Et un long solo de guitare pour conclure... dans l'incertitude d'un espoir.
12/20


"Stellar" : ce titre bonus est très bon et aurait pu avantageusement remplacer "United States" sur l'album standard. On se laisse emporter par cette longue ballade, mélange d'inquiétude, de doute et d'espérance. Le son est clair. Aérien. Une belle réussite. 16/20
"Zeitgeist" : guitare acoustique et voix pour cet autre bonus. Jolie chansonnette signée Billy Corgan. Toute simple et sans prétention. Discrète. Mais bonne. Dès que Corgan fait simple, il est parfait. Pourquoi ne pas le faire encore un peu plus souvent ?
13/20


Note Album (standard) : 13/20

Publié dans Musique

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