Le 11-Septembre et la Spirale du Silence

Publié le par Taïké Eilée

Le huitième anniversaire du 11-Septembre fut marqué, comme le précédent, du sceau de la polémique, et Mathieu Kassovitz fut, cette année, notre victime expiatoire. Sacrifiée pour l’exemple. Dans le même temps, le journaliste Bruce Toussaint nous laissa entendre qu’il avait tout compris du 11-Septembre. On l’appelle désormais l’Oracle de Canal. Kassovitz n’avait qu’à le consulter avant d’aller l’ouvrir chez Taddeï... Plus sérieusement, comment comprendre la sévérité de nos médias face à la sortie du sceptique Kassovitz ? Quel mécanisme permet d’en rendre compte ? Et quelle attitude, justement, les sceptiques doivent-ils adopter s’ils veulent sortir de ce conflit, qui les oppose aux médias, par le haut ? Ces derniers jours nous ont permis de nourrir une petite analyse à ce propos.

 

La critique qui suit n’épargne aucun camp, et seuls ceux qui n’ont pas la vérité comme seul horizon en seront, j’imagine, irrités.

La sortie du livre d’Eric Raynaud sur les Vérités cachées du 11-Septembre aurait pu être l’occasion d’un grand débat en France, à la manière dont la télévision russe en avait organisé un l’an dernier. En guise de débat, nous eûmes droit - c’est une habitude - à de la polémique stérile. Et à une formidable chasse aux sorcières dont, cette année, après Marion Cotillard et Jean-Marie Bigard, le réalisateur Mathieu Kassovitz fit les frais. Son crime : avoir considéré, en direct sur France 3, que l’on devait continuer à se questionner sur le 11-Septembre, au regard de nombreuses bizarreries et zones d’ombre, et que ce travail devait se faire à la télévision, et pas seulement sur Internet.
 
"C’est votre droit de ne pas nous le répéter"
 
Inutile de revenir en détail sur le lynchage dont le cinéaste fut l’objet (une compilation vidéo en fait déjà le tour). On en soulignera simplement le caractère odieux lorsque les journalistes Renaud Revel (L’Express) et Nathalie Levy (France 5) comparèrent Mathieu Kassovitz au négationniste Robert Faurisson.
 
On n’oubliera pas non plus comment Nicolas Poincaré (France Info) essaya de piéger Frédéric Taddeï, l’animateur de Ce Soir ou jamais, lieu du "scandale", en tentant de lui faire dire - en vain - qu’il était d’accord avec son invité : "Merci Frédéric Taddeï, même si vous n’avez pas voulu nous dire le fond de votre pensée, moi j’avais l’impression en vous regardant un peu, que vous aviez l’air un peu d’accord avec Mathieu Kassovitz, mais c’est votre droit de ne pas nous le répéter". Cette remarque fait inévitablement penser à l’oeil de Big Brother dans 1984 de George Orwell, sur le point de mettre à nu un crime par la pensée... On imagine que la carrière de Taddeï aurait pu s’arrêter sur-le-champ s’il avait laissé échapper la moindre parole hétérodoxe.
 
Bruce Tout-Puissant : omniscient...
 
Ce qui fut le plus frappant ces derniers jours, dans les réactions médiatiques au pseudo "dérapage" de Kassovitz, c’est l’ignorance crasse de nos journalistes sur le "sujet interdit". Certes, on le savait déjà, mais c’est encore plus flagrant aujourd’hui. La Palme de l’Ignorance revenant sans conteste à Bruce Toussaint, animateur de L’Edition spéciale sur Canal Plus, qui déclara le 17 septembre, accrochez-vous, ne pas savoir où se situeraient les soi-disant "zones d’ombre" du 11-Septembre, auxquelles faisaient référence les internautes qui, durant son émission, le submergeaient de mails.
 
 
Cette déclaration, sortie de la bouche d’un journaliste de ce niveau, est absolument surréaliste. Pour Bruce Toussaint, le 11-Septembre ne comporte aucune zone d’ombre. C’est ce même journaliste qui, rappelons-le, avait mis en scène l’an dernier dans un "vrai-faux JT", Breaking News, une fausse arrestation de Ben Laden, dans le "but de créer une interrogation sur le pouvoir des images", "sur la vérité des images que l’on peut détourner si facilement".
 
 
Comme je suis charitable, je le renverrai à un seul livre : La Face cachée du 11-Septembre du grand reporter Eric Laurent, où il en découvrira un certain nombre, de zones d’ombre... Le 11 septembre 2006, Eric Laurent était l’invité de 2000 ans d’histoire sur France Inter pour discuter de son livre. En moins de 30 minutes, Bruce Toussaint pourra acquérir un peu plus de lucidité.
 
 
Les joies de la caricature
 
Il est intéressant justement de s’arrêter sur le cas d’Eric Laurent. Car il incarne une forme de contestation de l’histoire officielle qui refuse en même temps le "conspirationnisme", tel qu’il est dénoncé dans nos médias. Voici ce qu’il écrivait, il y a trois ans, sur AgoraVox : "Cinq ans après les attentats du 11 septembre, les nombreux mensonges et silences officiels qui entourent cette tragédie n’ont toujours pas été levés. Désormais, deux lectures de l’événement dominent. La première (...) reprend sans sourciller la version officielle, sur une grave lacune des services de renseignements américains dûment avertis de l’imminence d’un attentat mais incapables de réagir à temps. Une thèse aussi fausse que celle défendue par certains « conspirationnistes » qui voient, par exemple, dans le détournement des quatre avions de ligne un complot monté par les autorités américaines avec la complicité même d’Israël, afin de créer un choc dans l’opinion qui ouvrirait la voie à une intervention militaire en Irak. Ces deux lectures opposées me paraissent également ineptes et dangereuses. Dans le premier cas, elles accréditent une vérité tronquée et dans l’autre, elles ouvrent la voie au pire délire, tout en laissant de côté des faits réels et troublants."
 
Or, lors des polémiques médiatiques autour du 11-Septembre, comme celle que nous venons de vivre avec Mathieu Kassovitz, on remarque que la position d’Eric Laurent, que l’on qualifiera de modérée, n’est jamais évoquée, nos médias réduisant tous les esprits critiques à des "conspirationnistes", dont la croyance serait : Al-Qaïda n’est en rien mêlée au 11-Septembre, et ce sont les services secrets américains, voire israéliens, qui ont tout organisé. La simplification permet ici le mépris. Et c’est alors que l’accusation de "négationnisme" tombe (ils nient le 11-Septembre, lit-on parfois), qu’on appuie souvent par l’idée, défendue par certains, selon laquelle aucun avion de ligne ne se serait écrasé sur le Pentagone... Quand on est malhonnête comme Philippe Val, on avance aussi l’idée selon laquelle aucun avion ne se serait écrasé sur les Twin Towers, ou encore celle selon laquelle aucun Juif ne s’y serait trouvé (Complément d’enquête, France 2, 1/12/08). Des idées absurdes, partagées par à peu près personne, mais bien utiles pour calomnier et s’éviter toute discussion sérieuse.
 
Ceci posé, on peut ensuite affirmer, comme le fait encore Val, que les tenants de la "théorie du complot" ont un but : "aider Al-Qaïda", et sont de "purs criminels", animés par la "haine de l’Amérique", la "haine du Juif", la "haine de la démocratie" et la "haine de l’autre" (Soirée Théma « De quoi j’me mêle : Tous manipulés ? », Arte, 13 avril 2004). On peut aussi les traiter de "sales cons"... Récemment, c’est Franz-Olivier Giesbert, organisateur, non pas, comme il le prétend, d’un débat avec Eric Raynaud, mais d’un traquenard, qui osa ranger les "conspirationnistes" dans "la même famille" que les "scientologues" et les "Témoins de Jéhovah".
 
 
La religion des faits
 
Eric Laurent, lui, n’a jamais défendu de "thèse" ou de "théorie" sur le 11-Septembre. La lecture de son livre laisserait bien imaginer qu’il se situerait plutôt du côté de celle du "laisser-faire". C’est l’impression qu’il fit à Annie Lemoine, chroniqueuse dans On a tout essayé il y a quelques années : "Vous sortez de la lecture de ce livre avec une seule question : Pourquoi les Américains ont laissé faire le 11-Septembre ?", lui avait-elle demandé. C’est aussi l’impression qu’il fit à Bruno Gaccio sur le plateau de Tout le monde en parle, le 23 octobre 2004 : "Vous êtes en train de dire, en gros, qu’ils ont laissé deux Boeing rentrer dans des tours plutôt que de les intercepter, alors qu’ils pouvaient le faire", avait fini par lancer l’auteur des Guignols, agacé par la prudence du journaliste, qui s’en tenait à sa "religion des faits", refusant d’en rien déduire. Même Patrice Gélinet, au début de son entretien avec Laurent dans 2000 ans d’histoire, lui avait demandé si c’est parce qu’on avait laissé faire ou provoqué l’attaque, comme possiblement celle de Pearl Harbor, qu’on avait menti sur le 11-Septembre. Jamais Laurent ne répondra à cette question qui brûle toutes les lèvres, ne livrera la moindre intime conviction...
 
L’enquêteur rapporte des faits, il a inévitablement des soupçons, à moins de s’empêcher de penser, mais il peut ne rien croire - ce que nos journalistes médiatiques ont du mal à comprendre, cherchant toujours la "théorie" se cachant derrière le questionnement.
 
Théories piégées
 
Cette prudence permettra à Laurent de ne jamais être attaqué, comme le fut par exemple Aymeric Chauprade, qui ne défendit certes aucune "théorie", mais en exposa une tout de même, dans Chronique du choc des civilisations : "Si l’on fait la synthèse de ces trois volets, chacun ébranlant fortement la thèse officielle, on voit alors s’esquisser une sorte de complot – pas nécessairement à un niveau gouvernemental ou présidentiel, mais associant obligatoirement des composantes du renseignement américain et (ou) israélien – se superposer au complot islamiste. Une conspiration chargée de réussir un attentat sous « faux drapeau » de façon à justifier des choix politiques américains forts. Al-Qaïda, dont la responsabilité dans le 11 septembre proprement dit n’a jamais vraiment été établie, ne serait dès lors que le réseau exécutant et le responsable visible de cette conspiration. Des avions pilotés à distance auraient été téléguidés sur des tours qui devaient s’effondrer sous l’effet de destructions contrôlées à l’explosif, orchestrées à partir du centre de contrôle du bâtiment 7. Le vol AA 77 aurait atterri sur une base militaire de l’Ohio où il aurait disparu avec ses passagers et il aurait été remplacé par un drone Global Hawk envoyé sur l’aile en réfection du Pentagone..." On remarque que même dans ce scénario, qualifié de "théorie du complot", Al-Qaïda n’est pas absente, et Bush pas nécessairement impliqué, alors que nos médias présentent généralement la "théorie du complot" comme dédouanant complètement Al-Qaïda et accablant George W. Bush... Illustration encore de la grande légèreté avec laquelle ils abordent ce sujet.
 
C’est que nos médias sont souvent restés braqués sur les seuls propos de Thierry Meyssan, qui incarne, pour eux, le "conspirationnisme", et tend à éclipser les esprits critiques plus modérés et prudents. Meyssan, à la différence de Chauprade, propose une "théorie". Dans son dernier article, paru le 15 septembre 2009 dans l’hebdomadaire russe Odnako, il prétend nous "révéler" ce qui s’est passé le 11-Septembre. Et cette révélation a de quoi laisser perplexe. Meyssan laisse entendre, sans jamais livrer de preuve décisive, que les avions qui ont percuté les Twin Towers n’étaient pas les Boeing détournés, mais des avions cargos sans passagers... D’ailleurs, aucun avion n’aurait été détourné : "Nous savons aujourd’hui (...) que les avions n’ont pas été détournés, mais substitués", écrit-il. Et puis, il laisse entendre que les terroristes n’ont même pas embarqué... Concernant le crash sur le Pentagone, il écrit : "Les témoins décrivent un missile". Faux : aucun témoin n’a jamais dit avoir vu un missile. Certains témoins auditifs ont décrit un son qui leur a rappelé celui d’un missile. Mais tous les témoins visuels ont vu un avion (un gros avion de ligne le plus souvent, un petit avion plus rarement). Meyssan évoque encore un autre missile... au World Trade Center : "Au moment exact du second impact, un missile traverse le champ de vision de la caméra de la chaîne New York One. Il est tiré par un aéronef masqué par la fumée de l’impact et se dirige en diagonale vers le sol. On n’entendra plus jamais parler de ces images incongrues." Où sont les images ? Qui les a vues ? Mystère.
 
Selon lui, l’un des kamikazes, Walid al-Asheri, est toujours en vie : il "est un pilote de ligne de Royal Air Maroc. Il vit à Casablanca où il a donné plusieurs conférences de presse..." Cette intox, que Meyssan n’est pas le seul à propager (Eric Laurent aussi...), a pourtant été depuis longtemps élucidée : des homonymes s’étaient bien manifestés après les attentats, et des médias avaient relayé leurs protestations, mais c’était avant la parution des photos des pirates de l’air le 27 septembre 2001 (lire Der Spiegel et BBC). Si un seul des 19 terroristes exhibés sur les photos du FBI était encore en vie, un "chercheur de vérité" aurait bien eu l’idée d’aller le filmer, non ? La vidéo aurait fait le tour du monde en quelques heures sur YouTube et Dailymotion, et la supercherie du 11-Septembre aurait été avérée. Pourtant, personne, à ce jour, n’a eu l’idée de réaliser une telle vidéo.
 
Et puis Meyssan rapporte un autre épisode de cette journée du 11-Septembre, très troublant et significatif pour lui : "À 18h42, Donald Rumsfeld donne une conférence de presse au Pentagone, encadré par les leaders républicains et démocrates de la Commission sénatoriale de la Défense. Ensemble, ils réaffirment l’unité nationale dans ce moment tragique. Soudain, Rumsfeld prend le sénateur Carl Levin à partie et lui demande si les événements du jour suffisent à le convaincre d’augmenter les dépenses militaires". Cet épisode avait déjà été rapporté dans deux autres articles du Réseau Voltaire, le 14 décembre 2001 et le 16 avril 2003. Il y était précisé que la scène avait eu lieu "au milieu de la conférence, en direct devant les caméras de la presse internationale", et la citation exacte de Rumsfeld était donnée. Problème : ce n’est pas Rumsfeld qui est le véritable auteur de la citation, et qui interpelle Carl Levin... mais un journaliste dans la salle. La preuve en images (à 11 min 30) : 
 
 

 
 
Pour accréditer ses dires, Meyssan nous renvoie donc à des images de télévision... qui le contredisent. David Ray Griffin, citant Meyssan, reproduira cette erreur dans Le Nouveau Pearl Harbor (page 132). Meyssan affirme encore qu’on a retrouvé le passeport de Mohamed Atta dans les décombres des tours, alors qu’il s’agit en fait de celui de Satam Al Suqami.
 
Nous avons donc là un auteur qui, certes, soulève parfois de bons problèmes, mais suppute aussi, imagine, et prétend bientôt révéler la vraie histoire, dont il ne doute guère plus, semble-t-il, une histoire qu’il parsème pourtant d’erreurs et d’informations hautement douteuses... Cette démarche a régulièrement été dénoncée dans les médias, ce que l’on comprend. Mais, là est la faute des médias, ils ont presque systématiquement traité tous les sceptiques comme des "adeptes de Thierry Meyssan" - ce qu’ils ne sont pas. Beaucoup d’entre eux conservent, fort heureusement, leur liberté de jugement.
 
La règle
 
On l’aura compris, ce qui est est condamné dans les médias, ce n’est pas tant le questionnement, dont la légitimité est heureusement parfois reconnue, mais ce qui peut s’ensuivre (et qu’on confond trop souvent avec le questionnement lui-même) : l’élaboration d’une "théorie" alternative ne reposant pas sur des éléments suffisamment probants (mais sur des "suspicions", des "hypothèses", des "constructions spéculatives"). C’est cette "dérive" qui est appelée "conspirationnisme". Serge Kaganski, des Inrocks, exprime bien cette distinction le 19 septembre sur son blog : "Certes, le 9/11 est un évènement tellement complexe et hors normes qu’on est loin d’en avoir saisi tous les aspects. Certes, il demeure de nombreuses zones d’ombres, de nombreuses questions, de nombreux détails de l’affaire à élucider. Certes, le gouvernement Bush garde ses secrets d’état, comme tous les états de la planète. Par conséquent, s’interroger sur le comment et le pourquoi du 11 septembre, vouloir élucider certains de ses aspects obscurs, est un réflexe naturel de citoyen. Jusque là, comme dirait je ne sais plus qui, tout va bien. Le problème, c’est que ce besoin légitime d’en savoir plus sur le 9/11 peut entraîner facilement vers les rumeurs, les amalgames, les fantasmes, les supputations, les projections paranoïaques, les scénarios les plus délirants, les thèses complotistes - toutes choses qui pullulent sur le net et n’ont plus rien à voir avec une info vérifiée."
 
Ne pas supputer - comme le ferait selon lui Kassovitz, sur le fait que "Bush aurait fait le 9/11 pour justifier à postériori sa “guerre à la terreur” (et détruire au passage les archives de la CIA)" : telle est la règle à laquelle il faudrait se tenir pour critiquer avec le plus d’efficacité la "version officielle". Et j’en serais assez d’accord. Car la critique est aujourd’hui si facile, qu’il est dommage qu’elle soit rendue inaudible par d’inutiles supputations. Les sceptiques devraient s’en tenir à rapporter les mensonges flagrants, les erreurs manifestes, au maximum les coïncidences troublantes, qu’il ne s’agirait pas d’interpréter, mais simplement d’interroger. Seule la réouverture d’une véritable enquête pourrait permettre d’aller plus loin. Il faut se contenter d’en montrer la légitimité et même la nécessité.
 
Incomplet, mais vrai ?
 
Quand Serge Kaganski parle de "la version “officielle”, qui jusqu’à preuve du contraire est la vraie (même si elle est incomplète)", il résume bien le paradoxe dans lequel baignent tous ceux qui se contentent de la version officielle : incomplète, celle-ci serait néanmoins vraie. Etrange postulat, selon lequel ce qui manque est forcément secondaire. Mais comment le savoir avant d’avoir enquêté ?
 
Quand un rapport du Congrès censuré par Bush en 2003 prétend justement apporter des "preuves" (selon le sénateur Bob Graham) de l’implication saoudienne, est-ce secondaire ? Quand le Times of India et d’autres journaux évoquent la "preuve", obtenue par le renseignement indien et le FBI, du lien entre le kamikaze Mohamed Atta et le chef des services secrets pakistanais, est-ce là une information périphérique ? (J’avais joint l’auteur du papier du Times of India, pour lui demander le degré de fiabilité qu’il lui accordait ; il m’a finalement répondu : "Franchement je n’ai rien de plus à dire sur ce sujet. J’ai été questionné par beaucoup de monde, mais tout ce que je peux dire, c’est que cette information était fondée sur une haute source ministérielle dans le gouvernement indien"). Quand Sibel Edmonds affirme que des documents classifiés qu’elle a eus entre les mains pourraient "prouver" que les Etats-Unis ont utilisé Ben Laden jusqu’au 11-Septembre dans des opérations en Asie centrale, est-ce sans intérêt ? Quand des journaux comme Haaretz et Forward rapportent l’arrestation de cinq agents du Mossad suite à leur comportement choquant face aux Tours, l’un d’eux déclarant plus tard : "notre but était de documenter l’événement" (ABC News), est-ce totalement anodin ? Une troublante affaire remise au goût du jour, il y a à peine deux mois, par le criminologue Xavier Raufer... Quand toute l’administration Bush a menti en affirmant que les attaques du 11-Septembre étaient "inimaginables" et qu’aucun avertissement n’avait été reçu, est-ce là sans importance ? Qu’aucune mesure de sécurité n’ait été prise, malgré les alertes (voir le coup de gueule du sénateur Bob Kerrey sur CNN), sauf pour quelques personnalités importantes, n’est-ce pas troublant ? Les probables délits d’initiés, est-ce que ça compte pour du beurre ? Les exercices militaires qui simulent des détournements d’avions et un crash sur le NRO, à 40 km du Pentagone, au moment même où ont lieu les attentats, est-ce forcément le fruit du hasard ? N’est-ce pas une concomitance intéressante à creuser ?
Si l’expression "la version officielle est vraie" signifie simplement, pour Serge Kaganski, qu’Al-Qaïda a réalisé l’opération, on pourra lui concéder que c’est sans doute vrai (même si tout le monde n’en sera pas d’accord). Mais est-ce là toute la vérité ? Est-ce là la vérité suffisante ? On comprend bien, au vu des quelques informations qui précèdent, que non. Des complicités, des manipulations pour ne pas entraver les attaques, voire pour les favoriser... tout cela doit être interrogé, et les informations "troublantes" déjà parues à ce jour (pas des supputations) légitiment une telle recherche, qui peut modifier considérablement la vision que l’on a du 11-Septembre, quand bien même Al-Qaïda serait responsable, voire le principal responsable.
 
Du mal à comprendre
 
Daniel Schneidermann avait reproché à Eric Laurent d’avoir abusé, lors de son passage chez Ardisson en 2004, d’expressions comme "La chose vraiment étonnante", "La chose la plus troublante", "Il y a un truc incroyable"... mais c’est que ces choses "troublantes" existaient bel et bien... Le journaliste de Libération ne percevait dans l’enquête du grand reporter qu’un acharnement contre Bush, allant jusqu’à résumer son message à cette formule sortie de nulle part : "Bush est Le Mal". Le reporter était accusé de participer au "quart d’heure de la haine" quotidien envers Bush et l’Amérique. A l’époque déjà, comme on le voit, la critique n’était pas bien fine... Elle était pourtant emblématique.
 
Schneidermann s’était aussi scandalisé de la révélation selon laquelle des délits d’initiés avaient eu lieu avant les attentats et s’étaient poursuivis... jusqu’à l’effondrement des tours : "A-t-on bien compris ? Les traders présents dans les tours lors de l’attaque auraient spéculé au milieu des flammes ?", avait-il demandé, incrédule. Puis, plus loin, il avait dénoncé "cette obsession qui nous présente (...) ce soir les victimes du World Trade Center comme des monstres qui, jusqu’au dernier instant, ont continué à spéculer dans leur tour en feu, jouant à la baisse les compagnies aériennes". L’ennui, c’est que Daniel Schneidermann avait mal compris ; jamais en effet Eric Laurent n’a prétendu (et encore moins écrit) que les victimes elles-mêmes spéculaient dans les tours en flammes... Il s’en expliquera lui-même, le 7 novembre 2004, dans Arrêt sur images : les manipulations n’étaient pas le fait de traders coincés dans les tours, les disques durs appartenant à une société de "clearing" qui ne faisait qu’enregistrer des transactions qui avaient lieu ailleurs (peut-être sur le marché des options de Chicago). Une mauvaise interprétation durant sa lecture, ajoutée au préjugé selon lequel toute critique du discours officiel repose sur un anti-bushisme, voire un anti-américanisme, avait donc été cause de la colère de Schneidermann.

Mais encore, lui, avait-il lu... Tous nos journalistes n’ont pas eu le même sérieux. Ainsi, Stéphane Malterre, auteur d’un documentaire assassin (et manipulateur) sur Loose Change et David Ray Griffin, reconnut, contraint et forcé, qu’il n’avait lu qu’en partie le livre de ce dernier... Schneidermann lui-même reconnut ne pas avoir vu le documentaire 9/11 Press for Truth, pourtant incontournable... Christine Ockrent, à qui l’on voulait offrir, lors d’un salon du livre, Le Nouveau Pearl Harbor du même Griffin, refusa le présent... Quant à Nicolas Poincaré, agacé par les doutes de Kassovitz, il reconnut n’avoir pas lu le livre d’Eric Raynaud, pourtant à l’origine de la polémique. Comment ensuite s’étonner que nos journalistes, à l’image de Bruce Toussaint, tombent des nues quand on leur parle de "zones d’ombre" au sujet du 11-Septembre ? S’ils n’y connaissent rien ?
 
Un rapport de forces inversé
 
Là est bien la grande leçon de ces derniers jours (et de ces dernières années en vérité). Les journalistes sont dépassés par leurs lecteurs, qui en savent souvent bien plus qu’eux. Dan Gillmor, célèbre journaliste de la Silicon Valley, l’avait dit dès 2004 : "Mes lecteurs en savent plus que moi" ; mais lui incitait à la coopération entre journalistes et citoyens (ou amateurs), espérant un gain qualitatif dans l’information. Nos journalistes, eux, n’ont pas encore accepté cette coopération, et prétendent demeurer sur leur piédestal, et continuer à faire la leçon. Sauf que leurs élèves les ont dépassé... et ont parfois mené, à leur insu, cette coopération (voir le remarquable travail documentaire et critique du journaliste citoyen Paul Thompson). Les journalistes professionnels ont certes conservé l’autorité du maître, sa crédibilité de façade (ce pourquoi leurs avis et approbations nous paraissent encore si importants, car ils crédibilisent l’information) ; mais ils n’ont plus la supériorité réelle du maître. Sur le 11-Septembre en particulier, où de solides préjugés leur ont fait refuser de se pencher sur ce dossier trop sensible et propice aux "délires", et leur ont fait prendre un retard considérable face aux amateurs (au sens de passionnés).
 
On a souvent entendu des journalistes railler ces amateurs, qui s’acharneraient sur des détails, une multitude de détails, une masse de détails... forcément "insignifiants". Mais comment mène-t-on une enquête, si ce n’est justement en examinant une foule de détails, de faits ? Les journalistes ont sans doute été, dans leur majorité, effrayés par cette masse d’informations, absolument énorme. Leurs conditions de travail, sans doute, ne leur permettaient pas de s’y consacrer. Charge impossible. Du coup, ils prirent souvent le parti de tout envoyer promener, d’un simple revers de main. Découragés.
 
François Bayrou avait vu juste à ce sujet, lorsqu’il avait regretté, en mai dernier, que la presse n’ait plus les moyens de saisir la réalité dont elle parle : "Pour faire sortir des choses, il faut du temps et de la persévérance, mais les rédactions n’ont plus d’argent pour le faire, et plus le temps à cause de la culture du zapping. Du coup, on n’approfondit plus", avait-il déploré... Avant d’ajouter qu’Internet constituait un espoir pour approfondir les dossiers que la presse ne parvenait plus à traiter. Un espoir, Internet ? Pour la plupart des journalistes qu’on a entendus ces derniers jours, Internet rimait plutôt avec poubelle... Mais l’explication de Bayrou, sur l’absence d’enquête dans la presse, et même de curiosité, n’est pas suffisante pour rendre compte de ce qui se passe autour du 11-Septembre.
 
La Spirale du Silence
 
Quel mal frappe donc nos journalistes ? Sont-ils "à la solde de Bush et de la Pensée Unique" ? Et la presse est-elle "corrompue, ligotée, aux ordres" ? Non, Serge Kaganski, ces idées sont bien sûr trop caricaturales. En revanche, l’assimilation de tout questionnement sur les zones d’ombre (réelles) du 11-Septembre au "conspirationnisme" (Al-Qaïda est innocent et tout est de la faute d’un grand complot américano-sioniste), au "négationnisme" (les attentats n’ont pas eu lieu), voire à l’antisémitisme (douter de la version officielle du 11-Septembre, c’est bientôt nier l’existence des chambres à gaz - cf. Marin Karmitz) crée une peur - d’exclusion sociale - qui entraîne naturellement un refoulement de toute question, et bientôt... le silence. Nous sommes ici en plein dans le processus décrit en 1984 par la sociologue Elisabeth Nöelle-Neumann sous le nom de "spirale du silence".
 
En voici une courte présentation par son auteur :
 
"La thèse de la spirale du silence est fondée sur l’hypothèse que les hommes ont une double nature : un caractère individuel et une nature sociale. La nature sociale de l’homme a besoin d’assentiment, d’approbation, de reconnaissance, de popularité ; et cela non seulement avec les personnes de l’environnement immédiat, mais aussi avec le public anonyme. Les individus scrutent constamment leur environnement, observent sans cesse ce que les autres pensent. Ils souhaitent savoir avec quel comportement et avec quelles opinions ils se feront accepter et avec quel comportement et avec quelles opinions ils seront refusés, en conséquence isolés. S’ils remarquent que leurs opinions sur des questions controversées et moralement chargées rencontrent l’approbation, ils les prononcent fort, en parlent beaucoup. Dans le cas contraire, c’est-à-dire lorsqu’ils ont l’impression que leur opinion diffère de celle qu’ils estiment être l’« opinion légitime », ils deviennent prudents, en parlent de moins en moins. Et comme une partie des individus parle fort – ceux qui pensent être du côté de l’« opinion légitime », comme l’on n’entend parler qu’eux, cette partie semble plus importante qu’elle ne l’est en réalité. Et comme la contrepartie se tait de plus en plus (car les individus de ce camp se sentent minoritaires), ce camp semble plus faible qu’il ne l’est réellement. Ce mouvement se poursuit en rotation de spirale jusqu’à ce que l’un des deux camps maitrise complètement l’opinion et que l’autre soit pour ainsi dire noyé".
 
Mais pourquoi ce funeste amalgame entre sceptiques et "conspirationnistes" ? Sans doute à cause de la combinaison de deux facteurs : d’abord, une ignorance des faits problématiques qui taraudent à juste titre les sceptiques, et, ensuite, l’envie de se protéger des dérives conspirationnistes, qui isolent. Les journalistes rendent alors compte des questionnements incessants (et incompréhensibles pour eux) des sceptiques en recourant hâtivement à des schémas explicatifs clé en main sur la "théorie du complot" (écoutez le sociologue Pierre Lagrange), pas faux en général, mais parfois inadéquats. Et voici les sceptiques ramenés au rang de "conspirationnistes", et sommés de se taire, sous peine d’être diabolisés et rejetés.
 
La Toile pour sortir de la spirale ?
 
Internet permet en partie d’échapper à cette terreur qui confine au silence. L’anonymat, dont les risques ne sauraient, certes, être niés (déresponsabilisation en particulier), peut aider à l’expression de ce que l’on pense réellement, sans craindre une mise à l’écart du groupe, une exclusion sociale, une sanction. Le bénévolat des amateurs est aussi un gage de leur liberté : aucune contrainte économique ne vient entraver leur plume vagabonde. Et puis, Internet rend possible un échange de points de vue fort variés, introuvable ailleurs, qui permet de mesurer l’écart entre l’opinion dominante (des médias traditionnels) et l’opinion récalcitrante (sur le Net), et de se rendre compte que son opinion n’est pas forcément aussi minoritaire qu’on l’avait cru. 
 
Internet nous aura ainsi permis d’entendre le seul débat contradictoire organisé en France à l’occasion du 8e anniversaire des attentats ; un débat d’1h30, diffusé à l’origine sur Radio Courtoisie, avec, entre autres, Jean Robin et Kropotkine (l’un des bons connaisseurs du sujet). Il nous aura aussi permis de voir que la télévision norvégienne est bien plus ouverte au débat que la nôtre, ou encore d’assister à une très belle interview d’Eric Laurent, réalisée le 5 décembre 2008 (mais encore peu vue) par des étudiants de Sciences-Po, ce genre d’échange, libre et tout en longueur (50 min), qui fait encore le charme d’Internet face aux médias traditionnels. Simples exemples...
 
Terminons avec deux petites notes d’espoir, que la Toile permettra justement de faire circuler : d’abord, les propos du philosophe Cédric Lagandré, passés un peu inaperçus lors de la soirée où Kassovitz exposa ses doutes ; il remarqua l’existence de "dispositifs de pouvoir horizontaux" dans nos médias, pourtant libérés de toute "censure verticale", et un usage abusif de l’expression "théorie du complot", sorte de "pare-feu" pratique pour éviter toute discussion - une discussion légitime à ses yeux.
 
 
Quant à Eric Zemmour, l’un des rares esprits plutôt libres de notre paysage médiatique, il a reconnu, samedi 19 septembre, la légitimité d’un débat ouvert sur le 11-Septembre. "Il faut prendre des risques", a-t-il conclu, face aux peurs, somme toute compréhensibles, de ses interlocuteurs. C’est par la prise de position de tels leaders d’opinions que la parole peut se libérer. Que des personnalités facilement ridiculisables (show biz...) ne soient plus les seules à dire de telles évidences (oui au débat, oui à la recherche), et chacun osera les faire siennes, et les dire. La parole et la pensée seront alors libérées. Merci donc à Eric Zemmour pour ces quelques secondes de bon sens.
 

 

Publié sur AgoraVox

Publié dans 11 septembre

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