Le 11-Septembre sur Europe 1 : entre hémiplégie et désinformation

Publié le par Taïké Eilée

Malgré l'habitude, j'éprouve toujours un léger choc en écoutant traiter du 11-Septembre dans nos médias de masse. La dernière fois, c'était lors d'une émission d'Europe 1,"Les week-ends extraordinaires", diffusée le 17 juillet. Il est presque vain de décortiquer une nouvelle fois les détails de cette mal-information, cela a déjà été fait tant de fois (ici ou en ce qui me concerne)... et nos piètres "journalistes" ne nous lisent même pas, et ne se corrigeront donc pas : ils se contentent de lire les mails d'insultes qu'ils reçoivent (de leur propre aveu), mais ne prennent guère la peine de lire les analyses plus constructives de leur travail vraiment faiblard. J'irai donc vite.

JPEG - 27 ko
Cerveau cubique

L'émission, qui traite des théories du complot en général, dure 83 minutes, elle est disponible en intégralité sur le site d'Europe 1. La partie sur le 11-Septembre dure une vingtaine de minutes, que je fais précéder dans la vidéo ci-dessous de l'introduction de l'émission (environ 3 min 30), comportant un micro-trottoir et la présentation des invités.

 

 

 


La première chose qui frappe, c'est que le sujet du 11-Septembre n'est définitivement pas un sujet sérieux pour nos médias. Dans cette émission, il est abordé au milieu des Protocoles des Sages de Sion, de l'Homme qui n'aurait pas marché sur la Lune, des extraterrestres, des Reptiliens, ces créatures mi-hommes, mi-serpents qui domineraient en secret le monde... Bref, le 11-Septembre aujourd'hui, c'est un sujet qui ne se classe plus guère dans la rubrique "International" ou "Géopolitique" de nos journaux, mais bien dans la rubrique "Insolite" entre les dernières apparitions du monstre du Loch Ness et du Yéti.


Deuxième observation : tous les intervenants à cette causerie partagent, bien évidemment, le même point de vue. C'est ce que, dans les médias, on appelle communément un "débat" : 100% d'avis convergents, ce qui est une situation très naturelle, vous en conviendrez, et qui dénote une grande honnêteté intellectuelle... Sur Internet, le mot "débat" revêt heureusement un autre sens, dans la mesure où les flics de la pensée ne sont pas là à l'entrée pour sélectionner les privilégiés qui auront droit à la parole. Au total donc, 7 clones : les deux animateurs, Nicolas Carreau et Kady Adoum-Douass, formatés comme il convient sur une grande antenne comme Europe 1, Emmanuel Kreis, spécialiste du "complot judéo-maçonnique", Bernard Bourdeix, auteur du Grand livre des conspirations et de 2012 et les fins du monde, Rudy Reichstadt, fondateur de Conspiracy Watch et grand contempteur de toutes les théories du complot, Guillaume Dasquié, co-auteur avec Jean Guisnel (l'homme qui obtint la tête d'Aymeric Chauprade) de L’effroyable mensonge, et enfin la très compétente Nicole Bacharan, politologue, spécialiste de la société américaine et des relations franco-américaines, qui nous prépare pour la rentrée un ouvrage qui tombe à pic : Le 11 septembre. Le jour du chaos.


Des "extrémistes" qui n'aiment pas le débat...


Certains universitaires, à l'instar de l'Américain Cass Sunstein, s'inquiètent de ce que sur Internet les gens ont tendance à se retrouver par affinités, sur des sites où ils rencontrent d'autres gens qui pensent comme eux (spontanément on va en effet rarement sur des sites aux opinions très différentes des siennes), et cette similarité de points de vue (sans altérité aucune) est dangereuse, nous disent ces chercheurs, car elle permet, dans un premier temps, aux uns et aux autres de prendre confiance dans leurs positions (en se rendant compte qu'ils ne sont pas les seuls à penser ainsi, et qu'ils sont même nombreux), mais au final elle les radicalise, elle les rend de plus en plus "extrémistes" (chaque membre du forum confortant l'autre dans ses positions). Evidemment, dans le viseur de Sunstein et consorts, il y a les "déviants" : les "conspirationnistes", en premier lieu, mais aussi tous ceux qui, politiquement, ne se situent pas dans leur norme et s'en vont trop à gauche ou trop à droite.


Curieusement, ils ne se rendent pas compte que le même phénomène qu'ils dénoncent sur Internet a lieu tous les jours dans les médias de masse, comme dans cette émission d'Europe 1 précisément, où 7 individus de mêmes opinions se retrouvent ensemble, sans jamais rencontrer la moindre contradiction (qu'ils fuient manifestement), et, du coup, ont tendance à avoir de plus en plus d'assurance dans ce qu'ils pensent, et se radicalisent, devenant même intolérants envers les gens qui ne pensent pas comme eux, et qu'ils traitent aisément par le mépris et les sarcasmes. D'où l'intérêt du débat contradictoire, qui tend (rien n'est jamais sûr) à rendre plus intelligent, plus sceptique et plus tolérant, et qu'Internet permet heureusement parfois (sur AgoraVox en particulier), et que les médias de masse, eux, n'autorisent que fort rarement.


Dans cette émission d'Europe 1, on parle à la place des dits "conspirationnistes", on imagine en leur absence ce qu'il y a dans leurs têtes, sans songer un seul instant à en inviter un ou deux pour qu'ils le disent eux-mêmes (ce serait pourtant plus simple et fiable). Le seul point de vue divergent nous est offert lors d'un micro-trottoir, cet artifice démocratique qui veut donner l'impression qu'on intègre le public au "débat". D'un micro-trottoir il ne sort évidemment rien d'intéressant : demander à une personne que l'on accoste dans la rue de nous donner en 10 secondes son point de vue sur quelque sujet que ce soit, de préférence un sujet auquel elle n'a jamais vraiment réfléchi, c'est... sans intérêt, et n'a peut-être pour unique fonction que de nous montrer à quel point les "gens de la rue" sont bêtes et ont besoin du recours des experts lumineux présents en studio.

 

"Tel est pris qui croyait prendre"


L'expert désigné dans cette émission pour nous parler du 11-Septembre, c'est Guillaume Dasquié. En effet, le journaliste a consacré jadis un livre pour "démonter" le fameux ouvrage de Thierry Meyssan... Ainsi donc, toute réflexion sur la contestation du rapport de la Commission d'enquête sur le 11-Septembre prend immanquablement pour point de départ... Thierry Meyssan. Pourquoi donc ? Parce qu'il serait l'un des premiers, nous dit-on (avec l'Américain Lyndon Larouche), à avoir lancé une "théorie du complot" sur ce sujet. Comme d'habitude, on oublie de citer Hamid Gul, l'ancien directeur de l'ISI, qui accusait dès le 26 septembre 2001 le Mossad et la CIA... soit bien avant que Thierry Meyssan ne fasse parler de lui. Mais passons sur ce détail "exotique"...


Le problème avec l'argumentation de Dasquié, c'est qu'elle est biaisée d'un bout à l'autre. C'est que ce journaliste a les mêmes défauts que ceux-là mêmes qu'il dénonce, à savoir les "conspirationnistes". Fondamentalement, Dasquié reproche à ces derniers d'avoir une croyance et de l'étayer avec des faits soigneusement sélectionnés qui vont dans leur sens, en passant sous silence tous les autres faits qui pourraient contredire leur confortable conviction. Cette critique est parfaitement recevable (dans certains cas du moins), mais elle n'est recevable que si elle s'adresse honnêtement à tout le monde, c'est-à-dire aux "conspirationnistes" certes, mais aussi aux journalistes, dont il fait partie, et qui font systématiquement preuve du même travers : partir d'une croyance (fondée sur des bribes de savoir et de propagande) et ne retenir que les faits qui la confortent. Dasquié fait une critique hémiplégique ; là est son problème. Il s'empresse de pointer la brindille dans l'oeil de son voisin pour ne pas voir la poutre qui encombre le sien...

« Qu'as-tu à regarder la paille qui est dans l'oeil de ton frère ? Et la poutre qui est dans ton oeil, tu ne la remarques pas ? Ou bien comment vas-tu dire à ton frère : Attends ! Que j'ôte la paille de ton oeil ? Seulement voilà : la poutre est dans ton oeil ! Homme au jugement perverti [hypocrite], ôte d'abord la poutre de ton oeil, et alors tu verras clair pour ôter la paille de l'oeil de ton frère. » (Evangile selon Mathieu)

Ainsi, il nous dit que l'idée selon laquelle aucun avion ne serait tombé sur le Pentagone ne peut être défendue que par quelqu'un qui vit loin des Etats-Unis, car aux Etats-Unis tout le monde connaît quelqu'un (qui connaît quelqu'un) qui a vu l'avion frapper le Pentagone. "Pour des gens qui vivent aux Etats-Unis, prétendre qu'il n'y a pas eu d'avion, c'est inconcevable", affirme-t-il de manière définitive. En gros, seul un Français loin du terrain peut croire à de telles sornettes... Sornettes ou pas, là n'est pas le problème. Le problème, c'est que l'argument de Dasquié n'en est pas un, puisque, de fait, de nombreux Américains ne croient pas qu'un avion de ligne soit tombé sur le Pentagone, à l'image du général Stubblebine... Pourquoi donc se réfugier derrière ce faux argument ? Pourquoi ne pas se contenter de rappeler l'existence de nombreux témoignages oculaires ? Pourquoi se sentir obligé de mentir, en prétendant qu'aucun Américain ne doute du crash sur le Pentagone - ce qui est absurde ?


Dasquié est repris le doigt dans le pot de confiture du mensonge quelques minutes plus tard, utilisant le même stratagème. Il nous affirme doctement que, concernant la chute des Tours, seuls les "architectes du dimanche" croient à une démolition contrôlée ; tous les gens sérieux, tous les experts, ont bien compris, eux, que la théorie officielle était vraie. Là encore, loin de moi l'idée de défendre quelque théorie que ce soit (ça ne relève pas de ma compétence), mais force est de constater que Dasquié divague et raconte n'importe quoi : une association regroupant plus de 1500 ingénieurs et architectes (professionnels, pas du dimanche) conteste la version officielle de la chute des Tours, et parmi ces experts, certains le sont spécifiquement en démolition contrôlée, comme Danny Jowenko (ce dernier serait décédé le 16 juillet 2011). Alors, pourquoi mentir ? Pourquoi faire croire aux ignorants qui écoutent avec confiance Europe 1 que tous les gens compétents soutiennent la version officielle ? C'est de la malhonnêteté pure et simple et de la désinformation.

 

Un "journaliste honnête" (mais je commence à me demander si ce n'est pas un oxymore) devrait dire qu'il n'y a - malheureusement - aucun accord entre les experts sur ce qui s'est passé le 11-Septembre, ce qui ne l'empêcherait pas (le cas échéant) de nous dire que, pour sa part, il juge plus crédible la version officielle qu'une autre ; mais il ne peut pas manipuler l'opinion en racontant que sa croyance est LA vérité dans la mesure où tous les experts la partagent - car c'est tout simplement faux. Je ne reproche pas à Dasquié et à ses 6 clones de croire dur comme fer à la version officielle, comme je ne reproche pas à certains de croire dur comme fer à telle ou telle théorie alternative ; ce que je ne supporte pas, c'est la malhonnêteté intellectuelle, c'est d'habiller sa foi de pieux mensonges. Le mieux étant selon moi de n'avoir aucune croyance, et de demeurer incertain tant que la preuve ultime n'est pas là. Et, dans cette attente, chercher la vérité, débroussailler telle ou telle piste qui nous paraît prometteuse, avec une ligne de conduite la plus droite possible, s'en tenir au vraisemblable, ne craignant surtout pas de revenir en arrière si l'on s'aperçoit que l'on a fait fausse route. La noblesse de l'esprit humain est dans sa quête de vérité ; sa bassesse, bien souvent, dans sa présomption à la posséder (cette attitude - forte seulement en apparence - n'étant que le symptôme de notre incapacité à assumer notre condition d'ignorance).


Oublis sélectifs


Nicole Bacharan est du même niveau que son confrère, qui vient nous dire que les "théories du complot" ont tendance à bouleverser les familles de victimes (qui s'en tiennent éloignées autant que possible), et que, pour sa part, elle n'a pas le souvenir d'avoir jamais vu l'une de ces familles questionner la version gouvernementale du 11-Septembre : "Je n'ai pas en mémoire que certains se soient exprimés pour dire que tout ça est louche", ose-t-elle lâcher. Il se peut en effet que ces théories blessent nombre de familles de victimes... mais comment cette experte des Etats-Unis, qui vient de surcroît d'écrire un livre sur le 11-Septembre, peut-elle nous dire qu'elle n'a pas connaissance d'une seule famille de victimes qui ait douté de la version officielle ? Alors que ce sont des familles de victimes - et notamment les Jersey Girls - qui sont à l'origine de la Commission d'enquête sur les attentats que Bush refusait au départ ! et nombre de ces familles critiquent aujourd'hui le rapport de cette Commission et réclament depuis des années une nouvelle enquête ! Nicole Bacharan pourra écouter - si elle daigne perdre 36 minutes de son précieux temps - le témoignage de l'une de ces personnes meurtries par les incohérences de la version officielle et la complaisance des médias, et dont elle n'a jamais entendu parler, Manny Badillo.

 

 

 

 

Bacharan, toujours dans ses oeuvres, vient ensuite nous dire - chose odieuse - que, dans ces "théories du complot", ceux qui sont accusés, ce sont... les victimes, à savoir les Américains. On frémit devant un tel amalgame. Aucune "théorie du complot", à ma connaissance, ne désigne "les Américains" comme les coupables. Certains dirigeants américains sont certes pointés du doigt (pour des raisons précises : plan du PNAC, etc.)... mais comment oser les confondre avec le peuple américain ? Il faut tout le culot ou la naïveté de Bacharan pour amalgamer une fraction de l'oligarchie d'un pays avec le pays tout entier et son peuple... Bacharan évoque qu'à l'origine de ces méchantes théories, il y a l'idée que les Etats-Unis sont "malfaisants" par essence. Autrement dit, les "conspirationnistes" pratiqueraient la diabolisation, procédé irrationnel et haineux... Une telle affirmation nous éloigne des raisons objectives, non pas de haïr, mais de craindre les Etats-Unis, dont les dirigeants ont menti au monde pour pouvoir agresser l'Irak (lors des deux guerres du Golfe) et amplifier de façon démesurée la menace d'Al-Qaïda. Ces mêmes dirigeants avaient aussi prévu, au lendemain du 11-Septembre, d'envahir pas moins de 7 pays en 5 ans, pour des motifs, on n'en doute pas, très humanistes...


Ethique et démocratie


Quant à Rudy Reichstadt, qui clôt cette réflexion sur le 11-Septembre, il reprend à son compte la critique déjà émise par Dasquié, celle du dogmatisme des "conspirationnistes", de la croyance qu'on s'est forgée, et qu'on essaie ensuite de défendre à tout prix, avec hargne, comme on défend son orgueil. Je dois dire que j'ai moi-même initié ma réflexion sur le 11-Septembre avec une telle critique du dogmatisme et l'éloge de la conversation telle que Montaigne l'avait définie : "Quand on me contrarie [contredit], on esveille mon attention, non pas ma cholere ; je m’avance vers celuy qui me contredit, qui m’instruit. La cause de la verité devroit estre la cause commune à l’un et à l’autre. […] Je festoye et caresse la verité en quelque main que je la trouve, et m’y rends alaigrement, et luy tends mes armes vaincues, de loing que je la vois approcher." (Essais, III, 8 "De l'art de conferer") C'était en 2006. Le seul ennui, là encore, c'est que le dogmatisme, lorsqu'il existe, n'est pas l'apanage des seuls "conspirationnistes", il est aussi largement partagé par ceux qui les combattent, à commencer par les journalistes. Rares sont ceux, quelles que soient leurs tendances, qui sont capables de se maintenir, debouts, sur la redoutable crête du doute, y cheminer - et qui peuvent même s'y sentir bien.

 

Au final, cette émission d'Europe 1 fut une catastrophe, certes bien banale, à plusieurs titres :

 

- amalgame d'un sujet des plus sérieux avec d'autres sujets qui le sont moins, parfois même délirants (les reptiliens)


- discussion à sens unique, excluant toute contradiction, et dénonciation d'un certain type de personnes en leur absence (comportement moralement très bas)

 

- manipulation dangereuse de l'opinion en prétendant fonder sa croyance personnelle sur un prétendu unanimisme chez les experts (incarnant la raison) et les familles de victimes (incarnant le sens moral)

 

- hémiplégie de la critique, consistant à pointer vigoureusement certains des défauts de ses adversaires pour mieux les ignorer chez soi-même


- quasi négation de l'existence des esprits rigoureusement sceptiques, tous amalgamés avec les "conspirationnistes paranoïaques"


Bref, du mauvais divertissement, le degré zéro de l'information et du débat, flirtant dangereusement avec la propagande et la désinformation. De telles pratiques constituent assurément un danger pour la démocratie que nous aspirons à construire.

 

Article publié sur AgoraVox

Publié dans 11 septembre

Commenter cet article