Medellia of the Gray Skies - Live in Chicago

Publié le par Taïké Eilée

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Publié le 16 juillet 2005

Dans l’âme d’une rockstar
Portrait spirituel de Billy Corgan

Le 21 juin dernier est sorti le premier album solo de Billy Corgan, ex-leader des Smashing Pumpkins. Empreint d’une spiritualité évidente, The Future Embrace prolonge son recueil de poèmes, Blinking With Fists, paru à l’automne dernier. Parallèlement à cette actualité déjà chargée, Corgan publie en ce moment même son autobiographie sur son site Internet, intitulée The Confessions of Billy Corgan. Voyage dans l’âme tourmentée d’une rockstar, à travers ses blessures, ses tentatives de guérison, ses croyances et ses espoirs, sa beauté surtout.

Une star à part. Rocker atypique ce Billy Corgan. Alors qu’en 1995, il a trouvé la recette magique du succès le plus phénoménal avec son double album Mellon Collie and The Infinite Sadness – le double album le mieux vendu de l’histoire de la musique –, il enchaîne en 1998 avec un disque ultra-intimiste, Adore, presque à l’opposé de la grandiloquence mégalomaniaque du précédent, là où tout musicien avide de succès aurait répété jusqu’au dégoût la recette initiale. Adore s’avéra, comme il le dit lui-même, un suicide commercial.

Atypique encore, ce rocker capable, comme tout bon rocker qui se respecte, de la plus grande violence (musicale) sur scène, et qui nous sort à l’automne 2004 un recueil de poèmes, Blinking With Fists, et qui va dire ses poèmes sur scène, sur de nombreuses scènes américaines, jusqu’au prestigieux Poetry Center de Chicago, dans sa ville chérie, avec tous les honneurs les plus officiels.

Atypique encore, cette superstar qui dit ouvertement sa haine de l’industrie du disque ; qui, en 2000, est le premier artiste à rendre téléchargeable sa musique gratuitement sur le Net, en l’occurrence Machina II, The Friends and Enemies of Modern Music, le dernier album des Smashing Pumpkins (que Virgin n’avait pas voulu éditer) ; qui a rendu encore intégralement disponible sur son blog son dernier album, The Future Embrace, durant deux semaines, alors même qu’il était en vente (seuls les quatre titres les plus écoutés durant cette période sont encore présents) ; et qui a mis à disposition de tous, depuis le 5 avril 2005, sur la plupart des sites de vente de musique en ligne, l’intégralité des 227 chansons des Pumpkins, les 113 figurant sur leurs albums, plus 114 inédites.

Atypique toujours, cette méga-star qui vient jouer sa musique, à l’improviste ou presque, dans les rues de quelque ville du monde, comme à Paris le 23 avril 2005, lorsqu’il s’est arrêté près d’une heure et demi sur les marches du Sacré Cœur à la rencontre de quelques fans, leur a interprété une nouvelle chanson, une autre de l’époque de Zwan, « Riverview », et a même chanté avec eux un ancien tube de la belle époque de Siamese Dream : « Today ».

L’homme nu. Qu’est-ce qui peut bien faire courir Billy Corgan en ce début de IIIe millénaire ? Comment expliquer son incroyable liberté qui ne souffre aucune compromission, sa générosité et sa sensibilité à fleur de peau, qu’il continue, pour notre plus grand bonheur, à nous faire partager ?

Après avoir connu la gloire, la drogue, les femmes, la désespérance, comme toute rockstar digne de ce nom, Corgan vit aujourd’hui de musique, d’eau pure et d’amour – au sens le plus vaste du mot. De spiritualité. Aux côtés de sa sublime compagne, la photographe d’origine ukrainienne, Yelena Yemchuk, qui a notamment illustré le livret de l’album Adore et le livre de poèmes de son amant, Blinking With Fists.

Corgan vit un moment de totale mise à nu (ou presque) dans sa vie ; la seule pochette de son nouvel album, The Future Embrace, suffit à l’illustrer : on y voit son visage, très pâle, ses épaules nues, et il met en avant les paumes de ses deux mains, notamment celle qui porte les fameuses marques de naissance dont il a si longtemps eu honte dans sa jeunesse. Sur le dos de l’album, on le voit précisément de dos, sa main tachée, violacée, recouvrant l’arrière de son crâne chauve – formidable image. Le livret accompagnant l’album continue dans le même registre : il y met en scène son corps et notamment ses taches, présentes sur tout son bras gauche, comme s’il souhaitait faire de son image une œuvre d’art, mettant dans la lumière la plus crue ce qu’il avait autrefois caché.

Sa peau sur la toile. La mise à nu la plus spectaculaire coïncide cependant avec la publication, chapitre par chapitre, de son autobiographie sur son site Internet, billycorgan.com [site fermé quelques mois après l'écriture de cet article ; le lien mène désormais vers le nouveau site des Smashing Pumpkins] ; après saint Augustin et Jean-Jacques Rousseau, c’est au tour de Billy Corgan de nous livrer ses Confessions. De sa prime enfance à l’époque la plus récente, Billy nous dit tout, il nous promet de tout dire, ne nous cachant pas, en préambule, que c’est un véritable combat qu’il va avoir à livrer contre lui-même. Mais qu’importe. L’important, nous dit-il, c’est qu’à la fin il n’y ait « plus de secrets qui valent la peine d’être gardés, et plus de peurs qui valent la peine d’être préservées. Tout ce qui doit rester, conclut-il, est le cœur clair et une joie vibrante et, bien sûr, la musique. »

Pourquoi une telle démarche ? Corgan nous le dit explicitement : pour détruire « Billy Corgan », c’est-à-dire la créature dont il se dit l’architecte, créature qu’il a tantôt aimée, tantôt crainte, tantôt méprisée au plus haut point ; « Billy Corgan », c’est-à-dire le personnage (« persona », dit-il dans une interview, mot qui renvoie au personnage de théâtre, au masque que celui-ci porte) qu’il a construit pour moitié et que les médias ont construit pour l’autre moitié, et qui lui a de plus en plus échappé. Tout dire pour sortir de cette inauthenticité et cesser d’être défini par les autres. Pour être le seul à dire qui il est réellement. Cette mise à nu et, par là même, cette mise à mort de Billy la rockstar, ne peut passer que par la vérité. Truth, truth, only truth…

Misère un jour, misère toujours. Le moins que l’on puisse dire, c’est qu’avant de devenir le nouveau Dieu du rock alternatif, Corgan n’a pas eu l’existence la plus aisée. Tout commence par une enfance perturbée, entre deux parents en guerre et qui en viennent parfois aux mains, tout commence par ce sentiment de ne pas avoir été un enfant désiré, avec un père et une mère s’accusant l’un l’autre d’avoir voulu proposer le petit Billy à l’adoption avant même qu’il soit né. Tout commence par un divorce, entre un père dont Billy cherchera toujours désespérément l’amour et une mère qui échouera bientôt dans un hôpital psychiatrique, tout commence par l’enfance chaotique d’un petit garçon trimbalé d’une famille d’accueil à une autre, loin de l’amour et de la reconnaissance désirés – et qu’il ne retrouvera que bien plus tard.

Corgan insiste beaucoup sur son sentiment de solitude extrême, sur l’impression qu’il a d’être rejeté par les autres, ainsi que sur sa pauvreté matérielle, notamment à l’époque de ses 19 ans, lorsqu’il partit de son Chicago natal vers la Floride pour y monter son premier groupe, The Marked. Il n’hésite pas à raconter que, dans ses moments de grand désespoir, il lui est arrivé de faire la queue pour la soupe populaire avec les clochards. Il nous dit sa vie de squatter sans un sou, ses discussions « métaphysiques » avec les prostituées et les transsexuels sur l’injustice de la vie, tous liés par le fait qu’ils sont perdus. Il nous dit comment d’aucuns le surnomment « l’homme de nulle part », parce qu’il n’est rien et qu’il ne va nulle part, il nous raconte la souffrance qu’il éprouve à ressentir qu’on le regarde comme un raté. Et comment, du fond de son invisibilité, commence à le démanger le désir brûlant d’être considéré comme une véritable personne.

Il évoque bien sûr sa tache de naissance et les remarques des bonnes gens qui ne se lassent pas de lui demander, « avec délicatesse », s’il est malformé ou s’il s’est brûlé ; et comment, de la sorte, il s’interdit de porter des manches courtes, même sous les plus fortes chaleurs. Anecdote. Corgan mêle l’anecdote au plus profond, mais l’un se révèle souvent dans l’autre.

Bref, et puis plus tard ce fut la gloire, les Pumpkins, les millions d’albums, les tournées dans le monde entier, mais la tristesse et le vide intérieur ne le quittèrent guère, apaisés toutefois quelque peu dans la création. C’est au moment où le succès commença à devenir gigantesque que Corgan dit avoir sombré dans une profonde dépression et être devenu suicidaire.

Il nous dit la paradoxale difficulté d’être célèbre : alors qu’il est censé être le plus heureux des hommes, installé sur le sommet du monde – matériellement parlant –, il se sent comme un roi déchu, qui ne règne plus sur son royaume, mais dont le royaume règne au contraire sur lui. Un « rat dans une cage » : voilà sur ce qu’il se sent devenu, pour reprendre une parole de l’une de ses plus fameuses chansons, la redoutable « Bullet With Butterfly Wings » (despite all my rage I am still just a rat in a cage…). Des fans assiègent sa maison, pénètrent même chez lui, certains baisent sur sa pelouse, volent ses poubelles pour en publier le contenu sur Internet, d’autres encore, plein d’humour (n’est-ce pas…), écrasent des citrouilles (pumpkins…) sur son porche, sans parler d’un « fan » bien allumé qui lui écrit des lettres dans lesquelles il raconte que Billy le viole…

Une aide spirituelle. Ce n’est là, bien sûr, qu’un petit aperçu fugace de ces Confessions. On aurait mal à l’âme pour moins que ça. Un mal-être qu’il exprime encore dans une interview récente, accordée au webzine québecois Voir, lors de son passage à Paris le 10 juin : « Je suis moi-même très ennuyeux ! Ce que je vis grâce à la musique n'est absolument pas ennuyeux, mais moi, si tu savais ! Tu peux emmener un gosse à Disneyland, si l'enfant a un problème en lui, sa vie, malgré le super parc d'attractions, restera ennuyeuse. C'est précisément ce que je vis. J'ai de la difficulté à voir les choses. » Pour agir sur ce mauvais rapport à lui-même, sur cette insatisfaction constante, Corgan finit par accepter l’aide d’un thérapeute ; mais surtout, ce sont des amis et quelques mentors qui, selon lui, le mirent en relation avec une spiritualité qu’il avait toujours eue en lui, mais qu’il n’avait jusqu’ici pas développée.

Corgan, avec sa distance et son humour, n’a pas l’âme d’un dogmatique. Pour autant, Dieu est pour lui inévitable, tant il y a de choses qui dépassent son entendement. Il n’y a pas, selon lui, d’accès à Dieu par l’intellect, notre propre conscience venant toujours brouiller la vérité, venant en fait en construire une, biaisée. Dieu n’est sensible qu’au cœur, il ne s’intellectualise pas, selon Corgan, qui, comme il l’écrit à la fin de ses remerciements sur The Future Embrace, ne nous livre jamais que son « humble croyance » : « I dedicate this album to all who believe in the path of love. It’s my humble belief that God has many names but just one face… And it’s to that divine Spirit with a capital « S » that I am grateful for this moment to sing my songs for you… »

Corgan embrasse en fait, comme beaucoup de gens aujourd’hui, dans notre époque de religion à la carte, des éléments du catholicisme, d’autres appartenant au bouddhisme, chacune des religions comportant, selon lui, ses forces et ses faiblesses. Avec cela, il avoue ne pas être très préoccupé des rites. Classique.

Une spiritualité à deux balles ? Ce qui l’est un peu moins, classique, c’est que Corgan est devenu un disciple d’un certain Ken Wilber, qui promeut la Conscience universelle (rien que ça…). Ça sent l’arnaque et le charlatanisme à plein nez, voire… la secte. Corgan le présente lui-même – car cela n’a rien de caché –, comme un de ses amis, « indescriptible » de surcroît. En y regardant de plus près, c’est-à-dire en allant sur le site officiel de ce Ken Wilber, on n’est pas tout à fait rassuré : on est accueilli en pleine page par sa tête, j’allais dire de gourou, plus objectivement par une tête chauve au regard qui vous fixe intensément, tête qu’on dirait sortie d’une soucoupe volante arrivant d’une autre galaxie… mais là, je sens que je vais être taxé, à raison, de délit de sale ou de belle gueule – selon les goûts.

Carrément suspect, le bandeau supérieur qui présente notre ami Wilber de la manière suivante : « Ken Wilber is one of the greatest philosophers of this century and arguably the greatest theoretical psychologist of all time » (signé Roger Walsh, professeur de psychiatrie – si c’est Roger qui le dit…). Ou encore de celle-ci : « Ken Wilber is a national treasure » (signé cette fois Robert Kegan, Harvard Graduate School of Education). En voilà un, au moins, qui n’a pas oublié d’être modeste… Au jeu du culte de la personnalité, il aurait eu toutes ses chances face au champion toutes catégories, un certain Joseph S., qui vivait en Union Soviétique dans un autre siècle…

Toujours sur son site, il n’hésite pas, dans sa galerie photos peuplée d’innombrables portraits de lui qui défilent les uns derrière les autres, à s’exhiber torse nu ou en simple short pour nous faire admirer son corps bien musclé à 50 ans passés. Super Ken ! Curieux quand même sur le site d’un des plus grands philosophes du siècle… Ce qui est sûr, c’est qu’en sortant de son site, on a bien enregistré sa tête dans la nôtre – ce qui est sans doute le but recherché.

Fully AWARE. Corgan, pour revenir à lui, est un collaborateur fréquent au site créé par Wilber, Integral Naked, qui se veut une ouverture multimédia au monde de la conscience intégrale, comprenant des conversations avec d’illustres professeurs, « the most influential, provocative, and important thinkers and leaders in the world » (là encore, on ne fait pas dans la demi-mesure…) ; mais comprenant aussi des performances d’artistes d’avant-garde (est-il dit), au travers de lectures, de concerts, etc. Dans ce cadre, Billy Corgan a joué en duo aux côtés de la chanteuse tibétaine Yungchen Lhamo, le 23 octobre 2004, accomplissant, selon le site, une sorte d’union karmique divine

Parmi les nombreuses personnalités membres d’Integral Naked, citons l’écrivain Michael Crichton, célèbre auteur de Jurassic Park, le chanteur Saul Williams, ou encore les deux apologistes pré-cités : Roger Walsh et Robert Kegan. Le but affiché de cette communauté est de rendre les gens « fully aware in today’s world » (non, non, Jean-Claude Van Damme n’est pas membre… à moins qu’il ne soit un ancien membre qui a mal tourné…).

Plus sérieusement, quelle est, en gros, la doctrine de Wilber ? (car il n’est pas essentiellement body-builder, ni webmaster…) Ken Wilber est aujourd’hui le principal théoricien d’un mouvement qu’on appelle la psychologie transpersonnelle et propose une philosophie globale du monde et de l’homme en son sein. Le titre d’un de ses livres les plus connus illustre cette ambition : il s’agit d’Une brève histoire de tout. Tout y passe : la science, la philosophie, la méditation, les droits de l’homme, l’histoire, l’écologie, la psychologie. Wilber y promeut une vision de l’univers comme entité sacrée et considère son évolution comme la manifestation de l’Esprit qui se révèle, de la matière à la vie de l’esprit, jusqu’aux niveaux de développement spirituel les plus élevés, lorsque l’Esprit devient conscient de lui-même.

Un joli pot-pourri. Pour mener à bien son projet, il emprunte à toutes les traditions spirituelles, d’orient comme d’occident, considérant qu’au lieu de se demander qui a tort, on ferait mieux de considérer que toutes disent une part de vérité (diplomate le Ken…). Comme il l’écrit lui-même, « l’univers est si grand qu’il y a suffisamment de place pour Freud et Bouddha. »

Qu’a retenu Corgan de tout le fatras métaphysico-philosophico-psychologico-mystico-mégalo-wilbérien ? Lui seul le sait. En tout cas, si le délire spiritualiste de Wilber peut paraître pour le moins douteux, sa pensée n’est pas dénuée de tout intérêt de sagesse pratique, comme certains aphorismes de son ouvrage No Boundary [Pas de frontière], datant de 1979, peuvent en attester. Morceaux choisis :

« Notre jugement construit chaque jour des opposés dans la nature. Elle, elle ne s’en inquiète pas. La nature ne fait pas d’angoisse. »
« En construisant des frontières, nous créons des opposés. Un monde d’opposés est un monde de conflits. »
« La réalité est simplement une union d’opposés. D’ailleurs, ce que nous croyons opposés est simplement différents aspects d’une même réalité. Une vague est une crête, mais aussi un creux. »
« La libération, c’est se libérer des opposés et du conflit et non se libérer de la partie négative. »
« En cherchant le Moi séparé, vous constaterez qu’il n’existe pas. »
« L’éternité ne se trouve pas dans une heure ou demain, elle est toujours maintenant. »
« Notre misère provient du fait que nous n’habitons pas le présent. »
« Accepter les fonctions volontaires et involontaires du corps permet de ne plus se sentir victime de celui-ci. »
« Etre le témoin de sa peur, de ses émotions, de sa douleur nous libèrent de celles-ci. Etre témoin, c’est transcender. »
« Il n’y a pas de moyen pour atteindre l’illumination, nous l’avons déjà. Nous résistons inconsciemment à l’éternelle conscience. »

Rien de très neuf là-dedans, c’est du ressassé plus ou moins bien digéré de bouddhisme, essentiellement, mais aussi de stoïcisme, qu’on pourrait imaginer saupoudré d’un peu de Montaigne, tout cela à la sauce californienne. Pensée de l’acceptation du monde et de soi, de la dissolution de toutes les frontières, pensée de l’union, et même de la fusion, qui désamorce – en théorie – tous les conflits possibles.

Le sixième sens. Corgan déclare que l’enseignement de Wilber a un impact direct sur lui aujourd’hui. Mais, au nom de Wilber, il faut en ajouter un second, celui d’un autre mentor ; il s’agit cette fois d’une femme : elle s’appelle Sonia Choquette. Son nom est même mentionné à la fin de l’album The Future Embrace, dans la longue liste des personnes remerciées. C’est en 2002 que Corgan a fait sa connaissance et qu’il s’est mis à fréquenter ses ateliers.

Sur son site, on apprend qu’il s’agit d’une « médium révolutionnaire » et d’une guérisseuse, alchimiste de surcroît. Elle nous invite à développer notre sixième sens, qui est un don que nous possédons tous pour accéder à une conscience supérieure, et qui est notre lien le plus direct avec Dieu. Il est précisé que Choquette se tient à distance de tout discours théorique pour se concentrer sur la seule pratique… c’est bien commode quand on raconte de telles âneries ; autant ne pas y penser trop sérieusement… La devise de Sonia : « Trust Your Vibes ». Yeah !

Qu’est-ce notre sympathique illuminée a enseigné à notre rockstar en quête de spiritualité ? « Ce que j’ai appris à Billy, et ce que j’enseigne à tout le monde, c’est que nous sommes fondamentalement esprit et que l’esprit nous parle directement à travers notre intuition, notre sixième sens », explique Choquette. « Nous sommes naturellement dotés d’une voix intérieure qui est sacrée. » Elle a conseillé à Corgan de cultiver une relation avec cette voix et de vivre sa vie en se basant sur cette intégrité intérieure. Si le fond mystique de Choquette frise, comme celui de Wilber, le ridicule, l’aspect pratique de sa doctrine ne semble pas bien dangereux et paraît même assez positif ; il s’agit, en gros, d’être à l’écoute de soi-même et d’être fidèle à cette écoute, et de ne pas se laisser disperser par des troubles extérieurs.

Sur la voie de la sagesse. De ce travail spirituel, Corgan dit avoir tiré d’abord une plus grande indulgence envers lui-même. Ainsi, s’il continue de prier Dieu pour lui demander de pardonner son imperfection, il le fait aujourd’hui avec un sourire sur son visage. Et s’il continue de se sentir souvent irrité, triste ou seul, il a aussi appris à accepter la part de souffrance que comporte inévitablement la vie.

La spiritualité a ensuite ouvert Corgan à la compassion envers les autres, qu’il avait par le passé tendance à juger. « Ce n’est pas bon de dire à d’autres, vous êtes gros, vous êtes stupides, vous êtes le pire que l’Amérique a à offrir », déclare Corgan dans le mensuel américain Conscious Choice. « Tu ne peux pas aider les gens tant que tu ne comprends pas pourquoi ils pensent ce qu’ils pensent. A la minute où tu penses que tu es meilleur qu’un autre, tu t’égares. » Comprendre au lieu de juger : éthique de Spinoza. Et ne jamais oublier de considérer la poutre qu’on a dans son œil avant de pointer du doigt la brindille qu’un autre a dans le sien : morale de Jésus.

Corgan n’hésite pas à prier quotidiennement pour les autres, à sa manière, simple et libre : « Tu peux introduire la prière dans ta vie en souhaitant du bien à des gens dont tu vois qu’ils ont passé une rude journée. Tu peux leur envoyer de la bonne énergie. Il n’y a besoin d’aucun échange », dit-il. « Je prie et c’est assez simple. Il n’y a aucune structure. »

Corgan en mission. Non content de s’améliorer lui-même, Corgan souhaite contribuer à améliorer le monde. Lui qui, gamin, pensait que l’on pouvait changer le monde avec une chanson, n’a pas renoncé complètement à cette belle naïveté. Sonia Choquette appelle Corgan une « âme mondiale », car, à travers sa musique, il est connecté aux âmes d’une multitude de gens ; elle ajoute qu’« être une âme mondiale implique une grande responsabilité », et que Corgan le sait. Et d’ajouter : « Son développement spirituel personnel contribue à celui de tout le monde. » La mission de Corgan n’est rien moins que de contribuer à faire naître la conscience collective. Il veut motiver les gens qu’il touche à provoquer des changements positifs dans leurs aires d’action respectives.

Par exemple, le problème de l’environnement. Pour Corgan, se battre pour un meilleur environnement signifie d’abord élever le niveau de conscience du public jusqu’à ce que chacun réalise qu’un changement doit advenir. Ainsi, alors même qu’il confesse conduire une automobile assez polluante, il demande : « Savais-tu que l’armée américaine consommait 12 millions de barils d’essence en Irak chaque jour ? » Et d’ajouter : « Si je peux élever le niveau de conscience de 100 personnes qui vont faire 100 000 meilleurs choix, mon énergie est mieux employée qu’en m’en demandant s’il faut ou non conduire une voiture hybride. » C’est mathématique, en effet.

Corgan se montre finalement assez optimiste pour l’avenir. Il croit que la société évolue vers une conscience collective plus profonde, tout comme la conscience individuelle s’approfondit. Et il se risque même à une prédiction : « Si tu te projetais dans 100 ans, tu verrais que nous serions sur un meilleur chemin. Notre attention sera alors plus globale. Les gens ne mourront plus de faim. Mais dans le même temps, nous aurons à traverser un terrible trouble, qui viendra avec la mort d’une ancienne conscience. »

Même s’il doute de vivre suffisamment longtemps pour voir l’avènement de ce nouvel âge, il est convaincu que nous vivons « a very unique time » et que la fameuse conscience planétaire est en marche. En attendant, Billy s’efforce de ne manger que des aliments produits à l’aide d’engrais organiques et s’est mis au yoga, même s’il reconnaît être un peu fainéant pour entretenir une pratique régulière. On change le monde comme on peut… à son rythme.

L’homme qui chantait à l’oreille de Dieu. S’il est un domaine où la spiritualité de Corgan a toujours été présente, c’est dans sa musique, qu’elle ait été explicite ou non. Joe Shanahan est le propriétaire du Chicago Metro, la salle de concert dans laquelle a commencé et s’est achevée la carrière des Smashing Pumpkins. Selon le bonhomme, Corgan s’adresse toujours à Dieu quand il joue de sa guitare ou du piano. « Quand il joue, c’est le plus pur moment de spiritualité », raconte-t-il. « Tu peux le sentir, tu peux le voir, il est en contact avec Dieu. » Quiconque a eu la chance de voir les Pumpkins en concert ne peut qu’attester cette émotion et cette pureté extrêmes. Quant à savoir s’il s’adresse à Dieu…

Dans The Future Embrace, Dieu est explicitement nommé dans trois titres, en particulier dans « I’m Ready » qui, soit dit en passant, est le plus mauvais morceau de l’album ; comme quoi, une spiritualité trop explicite et lourde tue parfois toute beauté… Mais dans de nombreux titres, Corgan s’adresse à un « you » dont on ne sait pas précisément qui il est : le public, une femme aimée, l’Amour… Dieu ? Dans « Walking Shade », il dit : « I just want you so/you’re everything I’m told… » ; ce peut être Dieu… Dans « Mina Loy (M.O.H.) », il demande et supplie même : « Can I give my old heart TO YOU » ; Dieu encore ? Et puis dans « A 100 » : « YOU ARE LOVE/YOU ARE SOUL/YOU ARE REAL TO ME », et plus loin : « YOU ARE LOVE/YOU ARE SOUL/YOU ARE TEARS/YOU I KNOW », et enfin : « YOU ARE LOVE/YOU ARE REAL/YOU ARE SOUL/YOU I FEEL/stay with me just a little more… » : le destinataire ne semble guère être une femme ; là encore, Dieu semble plus probable.

« Pretty, pretty STAR » paraît clairement adressée à Dieu ou, en tout cas, à la petite voix intérieure dont parle Sonia Choquette. Toute la chanson pourrait être citée ; Corgan y chante notamment : « Every time I start/reachin’ out to find you/loneliness abounds/pretty, pretty STAR/only you remind me/that only you can find me, in you/in all I choose… », ou encore : « Show me/there’s no other/tell me/I’m your lover/make me/wonder who you are to stay/finish/what you started/vainquish/your departed/others/wiltin’ in the shade/can I ask where you are tonight ? » Quant au dernier titre, « Strayz », il semble encore adressé indifféremment à Dieu, à son intégrité intérieure, à nous tous, car toutes ces entités se confondent plus ou moins (souvenez-vous de Ken Wilber : no boundary…) ou, au minimum, peuvent correspondre intimement. « You know I’m true/I wasn’t born to follow/you are what you are to me… », susurre ici Billy…

Ce n’est pas la première fois que Corgan interpelle Dieu dans une chanson ; souvenons-nous de « Bullet With Butterfly Wings » en 1995 dans Mellon Collie and The Infinite Sadness : « Tell me I’m the only one/tell me there’s no other one/jesus was the only son/tell me I’m the chosen one/jesus was the only son for you… » Mais c’était alors sur un ton autrement enragé et ce n’était pas un susurrement qui était adressé à Dieu, mais bien un hurlement féroce.

La voix de l’âme. Mais le plus important n’est pas de savoir si Dieu est visé ou pas dans ces textes ; car la spiritualité ne se réduit heureusement pas à Dieu ; le plus important, c’est cette vibration d’âme à âme, d’un cœur à un autre, et cette vibration, présente dès les débuts des Pumpkins en 1988, vit toujours en 2005 à travers Billy Corgan.

Illustration de l’engagement total de celui-ci dans ses compositions : l’enregistrement, en 1997, du titre « Shame », pour l’album Adore. Corgan nous narre ce moment dans ces Confessions : « Je suis en train de chanter pour ma vie, mon être est tellement à vif maintenant que la chair de poule couvre mon corps tout entier… c’est la peur et l’extase mélées ensemble, et cela m’engloutit… je vais chercher chaque mot comme une prière… » La spiritualité, c’est ça : mettre sa peau sur la table (comme disait Céline), créer à partir du plus profond de son âme et de ses entrailles, extase ou peur qu’importe, ou les deux à la fois, prier, c’est-à-dire être vrai, méprisant les risques, se jeter corps et âme dans la vie, le cœur battant, prier, pour oser être vrai, faire un sacrilège salvateur sur soi-même, en s’ouvrant le cœur, et le mettre au contact du vent battant, pour sauver la vie qui s’en va.

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Eye - Live in Charlottesville


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