Politique et sacrifice : un grand homme d’Etat doit-il savoir être inhumain ?

Publié le par Taïké Eilée

C'est une question qui me taraude depuis un moment, et que j'avais laissée de côté jusqu'ici. Une récente sortie d'Eric Zemmour me donne l'occasion d'aborder ce sujet des plus dérangeants. Il s'agit ici de pratiquer une sorte d'exercice de pensée (pas forcément agréable), consistant à nous glisser dans la peau d'hommes politiques puissants qui, compte tenu de leur évaluation de la situation et de leurs valeurs, sont amenés à commettre des actions que la morale ordinaire réprouve. Comment agirions-nous à leur place, face à ce que nous percevrions comme un immense danger, que seul le sacrifice d'une minorité pourrait peut-être empêcher ? Serions-nous assurément plus humains qu'ils ne l'ont été ?

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Richelieu - De Gaulle - Cheney

Le 15 décembre, Henri Guaino publie une tribune dans Le Monde, où il nous dit sa façon de voir le Front national. Si, pour lui, le FN est un parti populiste et poujadiste, il ne saurait être qualifié d'extrême droite, ni de fasciste, ni même de raciste. "D'où vient alors, se demande-t-il, ce malaise indicible que j'éprouve comme tant d'autres face à ce parti et qui m'empêchera toujours de pactiser avec lui ?" Voici sa réponse :

"Il vient du sentiment, dont je ne peux pas me défaire, qu'il y a dans sa conception du pouvoir quelque chose de monstrueusement inhumain et que le problème posé par le FN est dans ce que j'appellerais, au risque assumé de la polémique, son ADN. (...)

 

Il n'y a rien de plus dangereux qu'un pouvoir qui se fait un orgueil d'avoir la main qui ne tremble jamais. Gouverner, c'est décider. Mais il est bon que parfois la main du pouvoir soit tremblante. Tous les nœuds gordiens ne se tranchent pas d'un coup d'épée. (...)

 

Sans doute les dirigeants du FN ne se voient-ils pas comme des monstres froids, mais la conception du pouvoir qui est inscrite dans leurs gènes les pousse à regarder le doute et l'état d'âme comme des faiblesses. C'est le signe infaillible d'une absence de cœur, de générosité, d'humanité. La politique se dégrade dans le sentimentalisme et l'émotionnel.

 

Mais un pouvoir dénué de sentiment et qui n'éprouve aucune émotion ouvre à la politique une perspective bien plus terrifiante. Ce pouvoir-là est sans cesse prêt à glisser sur la pente fatale où la vie des gens, leurs peines, leurs souffrances, leurs joies n'ont plus aucune importance et peuvent être sacrifiées sans aucune hésitation à n'importe quelle fin".

Face au "sentimentalisme" des "droits-de-l'hommistes", il est vrai que les dirigeants du Front national ont souvent opposé la "juste dureté" dont un homme d'Etat se doit d'être capable, notamment sur le sujet de l'immigration. Henri Guaino préfère, quant à lui, faire l'éloge de l'humanisme, d'une forme de juste milieu, où "le refus du renoncement" ne vire pas en "volonté de puissance", "le sentiment national" en "nationalisme", "l'amour des siens" en "rejet des autres", "la fermeté" en "dureté". Sur le papier, difficile de ne pas être d'accord avec ces paroles pleines d'équilibre.

 

Eloge zemmourien de l'inhumanité

 

Le 20 décembre, cependant, dans "Ça se dispute" sur i>Télé, Eric Zemmour, qui reconnaît une grande proximité idéologique avec l'ancien conseiller de Nicolas Sarkozy - les deux hommes étant de fervents admirateurs du général De Gaulle -, a réagi très négativement à ces propos, en invoquant précisément la figure du Général, mais aussi celle d'un cardinal :

"Le général de Gaulle a, avec une rare inhumanité, bazardé un million de Pieds-Noirs, et quelques dizaines de milliers de harkis, qu'il a condamné à la mort. Et Dieu sait si j'admire le général de Gaulle. Mais parler d'inhumanité, quand on est un politique et qu'on sait que justement le rôle d'un grand politique et d'un grand homme d'Etat, c'est parfois, quand le sort du pays est en jeu, parce que c'est ça que pensait le général de Gaulle, que le sort du pays était en jeu : il voulait, premièrement, éviter la guerre civile avec l'OAS, et, deuxièmement, il voulait que son village de Colombey ne soit pas Colombey-les-Deux-Mosquées... l'inhumanité est consubtantielle au grand homme d'Etat. Quand Richelieu fait le siège de La Rochelle, il est inhumain."

L'analyse de Zemmour à partir de 4'57


 

De Gaulle fut donc, en une occasion au moins, inhumain ; ce qui ne l'empêche pas d'avoir été désigné, par un panel de Français, comme "Le Plus Grand Français de tous les temps", sans doute parce qu'il sauva la France durant la Seconde Guerre mondiale. Et le siège de La Rochelle (1627-1628) fut assurément une atrocité ; Richelieu, qui le commanda, n'en est pas moins considéré comme l'un des plus grands hommes de l'histoire de France. Pour rappel, ce siège s’intégrait dans la lutte menée par Louis XIII et Richelieu contre les protestants, afin de les soumettre à l’autorité royale et les empêcher de constituer un État dans l’État (dans une France qui devait rester catholique) ; il consista à organiser la famine dans la cité rebelle. Résultat : sur les 27 000 habitants qu'elle comptait au début du siège, 5 000 seulement étaient encore vivants à son terme, quatorze mois plus tard.

 

L'utilitarisme n'est pas un humanisme

 

Alors, quelle place la morale doit-elle occuper dans l'action d'un homme d'Etat, lorsque le sort du pays est en jeu ? Guaino lui en laisse une, essentielle, quand Zemmour l'évacue. En réalité, la morale est toujours présente ; encore faut-il déterminer de quelle morale on parle. Car à côté de la morale à laquelle on fait implicitement référence, celle qui considère que chaque action humaine doit être jugée selon sa conformité (ou sa non-conformité) à certains devoirs, il existe une autre conception de la morale - utilitariste -, qui prescrit d'agir (ou de ne pas agir) de manière à maximiser le bien-être global de l'ensemble des êtres sensibles. Et une telle conception de la morale autorise la pratique du "sacrifice" d'innocents, si la fin le justifie. Voici en effet l'un des principes de l'utilitarisme :

"Ce qui est pris en compte dans le calcul est le solde net (de bien-être, en l'occurrence) de tous les individus affectés par l'action, indépendamment de la distribution de ce solde. Ce qui compte c'est la quantité globale de bien-être produit, quelle que soit la répartition de cette quantité. Il est dès lors envisageable de sacrifier une minorité, dont le bien-être sera diminué, afin d'augmenter le bien-être général. Cette possibilité de sacrifice est fondée sur l'idée de compensation : le malheur des uns est compensé par le bien-être des autres. S'il est surcompensé, l'action est jugée moralement bonne. L'aspect dit sacrificiel est l'un des plus critiqués par les adversaires de l'utilitarisme".

Si, pour augmenter la satisfaction du plus grand nombre, on doit sacrifier une personne, ou mille, ou davantage, l'utilitarisme soutient que c'est ce qu'il faut faire.

 

C'est, semble-t-il, le principe qui a guidé Madeleine Albright lorsque, en 1996, elle déclara, à propos des sanctions contre l'Irak et de la mort subséquente d'un demi-million d'enfants : "Je pense que c'est un choix très dur, mais le prix, nous pensons que ça vaut le prix." Au nom de la défense du principe des sanctions commerciales internationales, le sacrifice de 500 000 enfants était, selon l'ambassadrice américaine aux Nations unies, tout à fait justifiable.


 

Politique-fiction : les salauds sont-ils des héros ?

 

On sait que, sur certains sujets controversés, le pouvoir politique américain est soupçonné d'avoir sacrifié des milliers de compatriotes, afin d'obtenir un prétexte à la guerre. Pensons à l'attaque japonaise de Pearl Harbor le 7 décembre 1941 : "Une thèse très controversée affirme que Roosevelt était au courant de l'attaque et qu'il laissa faire pour provoquer l'indignation de la population et faire entrer son pays dans la guerre". L'enjeu aurait alors été l'entrée des Etats-Unis dans la Seconde Guerre mondiale pour empêcher l'Europe de tomber sous la domination de l'Allemagne nazie. Dans cette hypothèse du laisser-faire, Roosevelt aurait fait preuve d'inhumanité au nom d'une cause supérieure. Devrait-on alors le condamner au nom de la morale commune, ou le considérer comme un grand homme d'Etat qui aurait agi de façon conséquente pour sauver le monde de la barbarie ?

 

De même, dans l'affaire du 11-Septembre, d'aucuns imaginent que l'exécutif américain aurait pu laisser-faire, voire co-organiser les attentats ; et le motif d'une telle action serait fourni par un rapport du think tank néoconservateur PNAC, Reconstruire les défenses de l'Amérique, paru un an auparavant : garantir la suprématie des Etats-Unis au XXIe siècle et assurer au monde les bénéfices de la Pax Americana, qualifiée d'"ordre bienveillant" (p. 76). En effet, "sans un événement catastrophique et catalyseur, comme un nouveau Pearl Harbor", le processus de transformation des Etats-Unis en force dominante serait "probablement long" (p. 51), alors même que le rapport précisait que, sans la mise en oeuvre des actions militaires qu'il préconisait, la domination américaine "toucherait rapidement à sa fin" (p. 13). C'est dire qu'une attaque catastrophique contre les Etats-Unis aurait permis la mise en oeuvre immédiate du programme du PNAC. Dans un tel scénario, du point de vue des éventuels complices au sein de l'appareil d'Etat, le sacrifice de quelques milliers de compatriotes serait parfaitement justifié dans une perspective utilitariste, car il permettrait de maintenir leur pays au rang de numéro un mondial durant le siècle à venir, et d'offrir au monde la protection de ce qu'ils estiment être le meilleur gendarme possible pour la paix planétaire (un monde multipolaire, avec l'émergence d'une autre grande puissance, la Chine, étant à leurs yeux gros de graves conflits à venir).

 

Si l'on se place du point de vue des dirigeants américains de l'époque (souvent membres du PNAC), si l'on adopte un instant leur regard, leur estimation (sans nous soucier de sa justesse véritable, mais en nous plaçant fictivement dans la tête de quelqu'un qui y croirait), si l'on fait l'effort de ce décentrement, comment devrait-on considérer leur éventuelle action criminelle ? La morale commune et la loi les condamneraient à coup sûr ; mais que dirait la morale utilitariste ? Car ces hommes n'auraient-ils pas visé, au-delà de leur intérêt personnel, le bien-être du plus grand nombre ? Ne serait-ce pas au moins l'illusion qui aurait guidé leur action ? Et que nous dirait à ce propos Eric Zemmour, pour lequel un grand homme d'Etat doit savoir être inhumain, si le sort de son pays est en jeu ? Car dans le scénario envisagé ici, c'est bien le sort d'un pays, mais aussi du monde entier qui serait en jeu.

 

Et nous, que ferions-nous ?

 

Chacun s'est sans doute déjà posé cette question : si la survie du monde dépendait du sacrifice d'un enfant, devrait-on se résoudre à le commettre ? Ou vaudrait-il mieux tous périr, sans avoir cédé à la tentation de devenir des monstres, mais en demeurant purs ? Nous aimerions sans doute tous croire que nous ne céderions pas au crime. Et pourtant... Le 5 novembre 2011, le journaliste scientifique Pierre Barthélémy publiait un article intitulé "Tueriez-vous une personne pour en sauver cinq ?", où il rappelait le résultat d'une expérience menée par des psychologues de l'université du Michigan, connue sous le nom de dilemme du tramway :

"Imaginée il y a quelques décennies par la philosophe britannique Philippa Foot, cette expérience de pensée met en scène un tramway dont les freins ont lâché en pleine descente. Il se dirige tout droit vers un groupe de cinq personnes qui ne pourront se dégager à temps. Vous êtes le conducteur de la machine folle et vous avez la possibilité, en appuyant sur un bouton, d'actionner un aiguillage qui vous conduira sur une voie parallèle sur laquelle ne se trouve qu'un seul piéton. Que faites-vous ? Le dilemme confronte deux visions morales : un schéma utilitariste (mieux vaut perdre une vie que cinq) et le fameux "Tu ne tueras point". Si vous choisissez d'appuyer sur le bouton, c'est votre action qui entraînera la mort d'une personne, tandis que si vous choisissez de ne rien faire, la mort de cinq êtres humains sera imputable à un accident. Le dilemme du tramway a été testé de multiples fois, sous toutes les latitudes et sur de nombreux groupes humains, afin de voir s'il existait une grammaire morale universelle, une sorte d'éthique inscrite dans l'âme d'Homo sapiens quels que soient les cultures, les modèles éducatifs, les âges, le sexe, etc. Les résultats sont d'une constance admirable. Dans neuf cas sur dix, sur le papier du moins, nos congénères font le choix utilitariste et préfèrent tuer une personne innocente pour sauver la vie de cinq autres."

 

Le même genre d'expérience a été mené de manière plus incarnée, en immergeant les "cobayes" dans une sorte de jeu vidéo avec un casque 3D doté d'écouteurs. Le choix n'était plus alors seulement théorique ; il fallait agir, avec un temps de réflexion très limité. Les résultats se sont avérés concordants avec la première expérience : près de 9 personnes sur 10 ont fait le choix utilitariste, décidant de donner volontairement la mort à une personne innocente pour en sauver cinq (plutôt que de laisser faire les choses sans se salir les mains).

 

Nous avons tendance, au quotidien, à juger les événements en faisant appel à la morale commune, nous pensons le plus souvent que la valeur d'une action réside dans l'intention qui y préside, nous valorisons cette pureté morale, cette pureté du coeur, au nom de laquelle nous condamnons volontiers nos dirigeants corrompus. Mais, dès que nous sommes placés en situation de choisir, il semble bien que le choix utilitariste s'impose à la plupart d'entre nous, et nous n'hésitons pas à commettre le mal au nom d'un bien supérieur - souvent hypothétique. Les puissants de ce monde sont animés des mêmes passions que les nôtres ; la seule différence, c'est qu'ils peuvent plus. Or, sommes-nous bien sûrs, si nous étions convaincus que le salut du monde (ou de notre pays) passait par le sacrifice d'une personne, ou de mille, ou d'un million, que nous ne les sacrifierions pas toutes ?

 

Nos dirigeants, dans l'Histoire, sont parfois confrontés à ce type de dilemme. Richelieu a accepté, pour sauver l'unité du royaume, de faire périr plus de 20 000 Rochelais (protestants). De Gaulle a envoyé des dizaines de milliers de harkis à la mort, car il ne les considérait pas comme de vrais Français, et craignait qu'ils ne menacent l'identité française s'ils étaient rapatriés en métropole. Des administrations américaines successives ont laissé périr 500 000 enfants en Irak, par l'embargo qu'elles imposaient à ce pays, au nom de principes "supérieurs". D'autres sacrifices ont peut-être eu lieu, non pas forcément au nom d'intérêts purement égoïstes ou mafieux, mais aussi, comme le suggère le géopolitologue Aymeric Chauprade au sujet des attentats du 11-Septembre, au nom du "bien commun" - au terme d'un calcul rationnel et froid. Pure hypothèse, mais qui donne néanmoins à réfléchir. L'enfer est toujours pavé d'excellentes intentions... et chacun voit midi à sa porte.

 

Enfin, n'oubions pas que, comme nous, nos dirigeants, s'ils commettent un méfait, ont tendance à le rationaliser, et l'anoblissent illusoirement en le rebaptisant, histoire de le rendre acceptable par leur conscience :

"Les anti-utilitaristes parleront de sacrifice, mais les utilitaristes préféreront sauvetage. Selon qu'on se place du point de vue de l'individu sacrifié ou des individus sauvés, le vocabulaire peut changer".

Et voilà, par une curieuse alchimie du verbe, le mal changé en bien, et la conscience morale soulagée.

Publié dans 11 septembre

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