Musique

Lundi 2 octobre 2006 1 02 /10 /2006 04:56

Article écrit le 16 juillet 2005

Portrait spirituel de Billy Corgan

Le 21 juin dernier est sorti le premier album solo de Billy Corgan, ex-leader des Smashing Pumpkins. Empreint d’une spiritualité évidente, The Future Embrace prolonge son recueil de poèmes, Blinking With Fists, paru à l’automne dernier. Parallèlement à cette actualité déjà chargée, Corgan publie en ce moment même son autobiographie sur son site Internet, intitulée The Confessions of Billy Corgan. Voyage dans l’âme tourmentée d’une rockstar, à travers ses blessures, ses tentatives de guérison, ses croyances et ses espoirs, sa beauté surtout.


Une star à part. Rocker atypique ce Billy Corgan. Alors qu’en 1995, il a trouvé la recette magique du succès le plus phénoménal avec son double album Mellon Collie and The Infinite Sadness – le double album le mieux vendu de l’histoire de la musique –, il enchaîne en 1998 avec un disque ultra-intimiste, Adore, presque à l’opposé de la grandiloquence mégalomaniaque du précédent, là où tout musicien avide de succès aurait répété jusqu’au dégoût la recette initiale. Adore s’avéra, comme il le dit lui-même, un suicide commercial.

Atypique encore, ce rocker capable, comme tout bon rocker qui se respecte, de la plus grande violence (musicale) sur scène, et qui nous sort à l’automne 2004 un recueil de poèmes, Blinking With Fists, et qui va dire ses poèmes sur scène, sur de nombreuses scènes américaines, jusqu’au prestigieux Poetry Center de Chicago, dans sa ville chérie, avec tous les honneurs les plus officiels.

Atypique encore, cette superstar qui dit ouvertement sa haine de l’industrie du disque ; qui, en 2000, est le premier artiste à rendre téléchargeable sa musique gratuitement sur le Net, en l’occurrence Machina II, The Friends and Enemies of Modern Music, le dernier album des Smashing Pumpkins (que Virgin n’avait pas voulu éditer) ; qui a rendu encore intégralement disponible
sur son blog son dernier album, The Future Embrace, durant deux semaines, alors même qu’il était en vente (seuls les quatre titres les plus écoutés durant cette période sont encore présents) ; et qui a mis à disposition de tous, depuis le 5 avril 2005, sur la plupart des sites de vente de musique en ligne, l’intégralité des 227 chansons des Pumpkins, les 113 figurant sur leurs albums, plus 114 inédites.

Atypique toujours, cette méga-star qui vient jouer sa musique, à l’improviste ou presque, dans les rues de quelque ville du monde, comme à Paris le 23 avril 2005, lorsqu’il s’est arrêté près d’une heure et demi sur les marches du Sacré Cœur à la rencontre de quelques fans, leur a interprété une nouvelle chanson, une autre de l’époque de Zwan, «Riverview», et a même chanté avec eux un ancien tube de la belle époque de Siamese Dream : «Today».

L’homme nu. Qu’est-ce qui peut bien faire courir Billy Corgan en ce début de IIIe millénaire ? Comment expliquer son incroyable liberté qui ne souffre aucune compromission, sa générosité et sa sensibilité à fleur de peau, qu’il continue, pour notre plus grand bonheur, à nous faire partager ?

Après avoir connu la gloire, la drogue, les femmes, la désespérance, comme toute rockstar digne de ce nom, Corgan vit aujourd’hui de musique, d’eau pure et d’amour – au sens le plus vaste du mot. De spiritualité. Aux côtés de sa sublime compagne, la photographe d’origine ukrainienne,
Yelena Yemchuk, qui a notamment illustré le livret de l’album Adore et le livre de poèmes de son amant, Blinking With Fists.

Corgan vit un moment de totale mise à nu (ou presque) dans sa vie ; la seule pochette de son nouvel album, The Future Embrace, suffit à l’illustrer : on y voit son visage, très pâle, ses épaules nues, et il met en avant les paumes de ses deux mains, notamment celle qui porte les fameuses marques de naissance dont il a si longtemps eu honte dans sa jeunesse. Sur le dos de l’album, on le voit précisément de dos, sa main tachée, violacée, recouvrant l’arrière de son crâne chauve – formidable image. Le livret accompagnant l’album continue dans le même registre : il y met en scène son corps et notamment ses taches, présentes sur tout son bras gauche, comme s’il souhaitait faire de son image une œuvre d’art, mettant dans la lumière la plus crue ce qu’il avait autrefois caché.

Sa peau sur la toile. La mise à nu la plus spectaculaire coïncide cependant avec la publication, chapitre par chapitre, de son autobiographie sur son site Internet,
billycorgan.com [site fermé quelques mois après l'écriture de cet article ; le lien mène désormais vers le nouveau site des Smashing Pumpkins] ; après saint Augustin et Jean-Jacques Rousseau, c’est au tour de Billy Corgan de nous livrer ses Confessions. De sa prime enfance à l’époque la plus récente, Billy nous dit tout, il nous promet de tout dire, ne nous cachant pas, en préambule, que c’est un véritable combat qu’il va avoir à livrer contre lui-même. Mais qu’importe. L’important, nous dit-il, c’est qu’à la fin il n’y ait «plus de secrets qui valent la peine d’être gardés, et plus de peurs qui valent la peine d’être préservées. Tout ce qui doit rester, conclut-il, est le cœur clair et une joie vibrante et, bien sûr, la musique.»

Pourquoi une telle démarche ? Corgan nous le dit explicitement : pour détruire «Billy Corgan», c’est-à-dire la créature dont il se dit l’architecte, créature qu’il a tantôt aimée, tantôt crainte, tantôt méprisée au plus haut point ; «Billy Corgan», c’est-à-dire le personnage (« persona », dit-il dans une interview, mot qui renvoie au personnage de théâtre, au masque que celui-ci porte) qu’il a construit pour moitié et que les médias ont construit pour l’autre moitié, et qui lui a de plus en plus échappé. Tout dire pour sortir de cette inauthenticité et cesser d’être défini par les autres. Pour être le seul à dire qui il est réellement. Cette mise à nu et, par là même, cette mise à mort de Billy la rockstar, ne peut passer que par la vérité.
Truth, truth, only truth…

Misère un jour, misère toujours. Le moins que l’on puisse dire, c’est qu’avant de devenir le nouveau Dieu du rock alternatif, Corgan n’a pas eu l’existence la plus aisée. Tout commence par une enfance perturbée, entre deux parents en guerre et qui en viennent parfois aux mains, tout commence par ce sentiment de ne pas avoir été un enfant désiré, avec un père et une mère s’accusant l’un l’autre d’avoir voulu proposer le petit Billy à l’adoption avant même qu’il soit né. Tout commence par un divorce, entre un père dont Billy cherchera toujours désespérément l’amour et une mère qui échouera bientôt dans un hôpital psychiatrique, tout commence par l’enfance chaotique d’un petit garçon trimbalé d’une famille d’accueil à une autre, loin de l’amour et de la reconnaissance désirés – et qu’il ne retrouvera que bien plus tard.

Corgan insiste beaucoup sur son sentiment de solitude extrême, sur l’impression qu’il a d’être rejeté par les autres, ainsi que sur sa pauvreté matérielle, notamment à l’époque de ses 19 ans, lorsqu’il partit de son Chicago natal vers la Floride pour y monter son premier groupe, The Marked. Il n’hésite pas à raconter que, dans ses moments de grand désespoir, il lui est arrivé de faire la queue pour la soupe populaire avec les clochards. Il nous dit sa vie de squatter sans un sou, ses discussions «métaphysiques» avec les prostituées et les transsexuels sur l’injustice de la vie, tous liés par le fait qu’ils sont perdus. Il nous dit comment d’aucuns le surnomment «l’homme de nulle part», parce qu’il n’est rien et qu’il ne va nulle part, il nous raconte la souffrance qu’il éprouve à ressentir qu’on le regarde comme un raté. Et comment, du fond de son invisibilité, commence à le démanger le désir brûlant d’être considéré comme une véritable personne.

Il évoque bien sûr sa tache de naissance et les remarques des bonnes gens qui ne se lassent pas de lui demander, «avec délicatesse», s’il est malformé ou s’il s’est brûlé ; et comment, de la sorte, il s’interdit de porter des manches courtes, même sous les plus fortes chaleurs. Anecdote. Corgan mêle l’anecdote au plus profond, mais l’un se révèle souvent dans l’autre.

Bref, et puis plus tard ce fut la gloire, les Pumpkins, les millions d’albums, les tournées dans le monde entier, mais la tristesse et le vide intérieur ne le quittèrent guère, apaisés toutefois quelque peu dans la création. C’est au moment où le succès commença à devenir gigantesque que Corgan dit avoir sombré dans une profonde dépression et être devenu suicidaire.

Il nous dit la paradoxale difficulté d’être célèbre : alors qu’il est censé être le plus heureux des hommes, installé sur le sommet du monde – matériellement parlant –, il se sent comme un roi déchu, qui ne règne plus sur son royaume, mais dont le royaume règne au contraire sur lui. Un «rat dans une cage» : voilà sur ce qu’il se sent devenu, pour reprendre une parole de l’une de ses plus fameuses chansons, la redoutable «Bullet With Butterfly Wings» (despite all my rage I am still just a rat in a cage…). Des fans assiègent sa maison, pénètrent même chez lui, certains baisent sur sa pelouse, volent ses poubelles pour en publier le contenu sur Internet, d’autres encore, plein d’humour (n’est-ce pas…), écrasent des citrouilles (pumpkins…) sur son porche, sans parler d’un «fan» bien allumé qui lui écrit des lettres dans lesquelles il raconte que Billy le viole…

Une aide spirituelle. Ce n’est là, bien sûr, qu’un petit aperçu fugace de ces Confessions. On aurait mal à l’âme pour moins que ça. Un mal-être qu’il exprime encore dans une interview récente, accordée au webzine québecois
Voir, lors de son passage à Paris le 10 juin : «Je suis moi-même très ennuyeux ! Ce que je vis grâce à la musique n'est absolument pas ennuyeux, mais moi, si tu savais ! Tu peux emmener un gosse à Disneyland, si l'enfant a un problème en lui, sa vie, malgré le super parc d'attractions, restera ennuyeuse. C'est précisément ce que je vis. J'ai de la difficulté à voir les choses.» Pour agir sur ce mauvais rapport à lui-même, sur cette insatisfaction constante, Corgan finit par accepter l’aide d’un thérapeute ; mais surtout, ce sont des amis et quelques mentors qui, selon lui, le mirent en relation avec une spiritualité qu’il avait toujours eue en lui, mais qu’il n’avait jusqu’ici pas développée.

Corgan, avec sa distance et son humour, n’a pas l’âme d’un dogmatique. Pour autant, Dieu est pour lui inévitable, tant il y a de choses qui dépassent son entendement. Il n’y a pas, selon lui, d’accès à Dieu par l’intellect, notre propre conscience venant toujours brouiller la vérité, venant en fait en construire une, biaisée. Dieu n’est sensible qu’au cœur, il ne s’intellectualise pas, selon Corgan, qui, comme il l’écrit à la fin de ses remerciements sur The Future Embrace, ne nous livre jamais que son «humble croyance» : «I dedicate this album to all who believe in the path of love. It’s my humble belief that God has many names but just one face… And it’s to that divine Spirit with a capital «S» that I am grateful for this moment to sing my songs for you…»

Corgan embrasse en fait, comme beaucoup de gens aujourd’hui, dans notre époque de religion à la carte, des éléments du catholicisme, d’autres appartenant au bouddhisme, chacune des religions comportant, selon lui, ses forces et ses faiblesses. Avec cela, il avoue ne pas être très préoccupé des rites. Classique.

Une spiritualité à deux balles ? Ce qui l’est un peu moins, classique, c’est que Corgan est devenu un disciple d’un certain Ken Wilber, qui promeut la Conscience universelle (rien que ça…). Ça sent l’arnaque et le charlatanisme à plein nez, voire… la secte. Corgan le présente lui-même – car cela n’a rien de caché –, comme un de ses amis, «indescriptible» de surcroît. En y regardant de plus près, c’est-à-dire en allant sur le site officiel de ce
Ken Wilber, on n’est pas tout à fait rassuré : on est accueilli en pleine page par sa tête, j’allais dire de gourou, plus objectivement par une tête chauve au regard qui vous fixe intensément, tête qu’on dirait sortie d’une soucoupe volante arrivant d’une autre galaxie… mais là, je sens que je vais être taxé, à raison, de délit de sale ou de belle gueule – selon les goûts.

Carrément suspect, le bandeau supérieur qui présente notre ami Wilber de la manière suivante : «Ken Wilber is one of the greatest philosophers of this century and arguably the greatest theoretical psychologist of all time» (signé Roger Walsh, professeur de psychiatrie – si c’est Roger qui le dit…). Ou encore de celle-ci : «Ken Wilber is a national treasure» (signé cette fois Robert Kegan, Harvard Graduate School of Education). En voilà un, au moins, qui n’a pas oublié d’être modeste… Au jeu du culte de la personnalité, il aurait eu toutes ses chances face au champion toutes catégories, un certain Joseph S., qui vivait en Union Soviétique dans un autre siècle…

Toujours sur son site, il n’hésite pas, dans sa galerie photos peuplée d’innombrables portraits de lui qui défilent les uns derrière les autres, à s’exhiber torse nu ou en simple short pour nous faire admirer son corps bien musclé à 50 ans passés. Super Ken ! Curieux quand même sur le site d’un des plus grands philosophes du siècle… Ce qui est sûr, c’est qu’en sortant de son site, on a bien enregistré sa tête dans la nôtre – ce qui est sans doute le but recherché.

Fully AWARE. Corgan, pour revenir à lui, est un collaborateur fréquent au site créé par Wilber,
Integral Naked, qui se veut une ouverture multimédia au monde de la conscience intégrale, comprenant des conversations avec d’illustres professeurs, «the most influential, provocative, and important thinkers and leaders in the world» (là encore, on ne fait pas dans la demi-mesure…) ; mais comprenant aussi des performances d’artistes d’avant-garde (est-il dit), au travers de lectures, de concerts, etc. Dans ce cadre, Billy Corgan a joué en duo aux côtés de la chanteuse tibétaine Yungchen Lhamo, le 23 octobre 2004, accomplissant, selon le site, une sorte d’union karmique divine

Parmi les nombreuses personnalités membres d’Integral Naked, citons l’écrivain Michael Crichton, célèbre auteur de Jurassic Park, le chanteur Saul Williams, ou encore les deux apologistes pré-cités : Roger Walsh et Robert Kegan. Le but affiché de cette communauté est de rendre les gens «fully aware in today’s world» (non, non, Jean-Claude Van Damme n’est pas membre… à moins qu’il ne soit un ancien membre qui a mal tourné…).

Plus sérieusement, quelle est, en gros, la doctrine de Wilber ? (car il n’est pas essentiellement body-builder, ni webmaster…) Ken Wilber est aujourd’hui le principal théoricien d’un mouvement qu’on appelle la
psychologie transpersonnelle et propose une philosophie globale du monde et de l’homme en son sein. Le titre d’un de ses livres les plus connus illustre cette ambition : il s’agit d’Une brève histoire de tout. Tout y passe : la science, la philosophie, la méditation, les droits de l’homme, l’histoire, l’écologie, la psychologie. Wilber y promeut une vision de l’univers comme entité sacrée et considère son évolution comme la manifestation de l’Esprit qui se révèle, de la matière à la vie de l’esprit, jusqu’aux niveaux de développement spirituel les plus élevés, lorsque l’Esprit devient conscient de lui-même.

Un joli pot-pourri. Pour mener à bien son projet, il emprunte à toutes les traditions spirituelles, d’orient comme d’occident, considérant qu’au lieu de se demander qui a tort, on ferait mieux de considérer que toutes disent une part de vérité (diplomate le Ken…). Comme il l’écrit lui-même, «l’univers est si grand qu’il y a suffisamment de place pour Freud et Bouddha.»

Qu’a retenu Corgan de tout le fatras métaphysico-philosophico-psychologico-mystico-mégalo-wilbérien ? Lui seul le sait. En tout cas, si le délire spiritualiste de Wilber peut paraître pour le moins douteux, sa pensée n’est pas dénuée de tout intérêt de sagesse pratique, comme certains aphorismes de son ouvrage No Boundary [Pas de frontière], datant de 1979, peuvent en attester. Morceaux choisis :

«Notre jugement construit chaque jour des opposés dans la nature. Elle, elle ne s’en inquiète pas. La nature ne fait pas d’angoisse.»
«En construisant des frontières, nous créons des opposés. Un monde d’opposés est un monde de conflits.»
«La réalité est simplement une union d’opposés. D’ailleurs, ce que nous croyons opposés est simplement différents aspects d’une même réalité. Une vague est une crête, mais aussi un creux.»
«La libération, c’est se libérer des opposés et du conflit et non se libérer de la partie négative.»
«En cherchant le Moi séparé, vous constaterez qu’il n’existe pas.»
«L’éternité ne se trouve pas dans une heure ou demain, elle est toujours maintenant.»
«Notre misère provient du fait que nous n’habitons pas le présent.»
«Accepter les fonctions volontaires et involontaires du corps permet de ne plus se sentir victime de celui-ci.»

«Etre le témoin de sa peur, de ses émotions, de sa douleur nous libèrent de celles-ci. Etre témoin, c’est transcender.»
«Il n’y a pas de moyen pour atteindre l’illumination, nous l’avons déjà. Nous résistons inconsciemment à l’éternelle conscience.»

Rien de très neuf là-dedans, c’est du ressassé plus ou moins bien digéré de bouddhisme, essentiellement, mais aussi de stoïcisme, qu’on pourrait imaginer saupoudré d’un peu de Montaigne, tout cela à la sauce californienne. Pensée de l’acceptation du monde et de soi, de la dissolution de toutes les frontières, pensée de l’union, et même de la fusion, qui désamorce – en théorie – tous les conflits possibles.

Le sixième sens. Corgan déclare que l’enseignement de Wilber a un impact direct sur lui aujourd’hui. Mais, au nom de Wilber, il faut en ajouter un second, celui d’un autre mentor ; il s’agit cette fois d’une femme : elle s’appelle Sonia Choquette. Son nom est même mentionné à la fin de l’album The Future Embrace, dans la longue liste des personnes remerciées. C’est en 2002 que Corgan a fait sa connaissance et qu’il s’est mis à fréquenter ses ateliers.

Sur
son site, on apprend qu’il s’agit d’une «médium révolutionnaire» et d’une guérisseuse, alchimiste de surcroît. Elle nous invite à développer notre sixième sens, qui est un don que nous possédons tous pour accéder à une conscience supérieure, et qui est notre lien le plus direct avec Dieu. Il est précisé que Choquette se tient à distance de tout discours théorique pour se concentrer sur la seule pratique… c’est bien commode quand on raconte de telles âneries ; autant ne pas y penser trop sérieusement… La devise de Sonia : «Trust Your Vibes». Yeah !

Qu’est-ce notre sympathique illuminée a enseigné à notre rockstar en quête de spiritualité ? «Ce que j’ai appris à Billy, et ce que j’enseigne à tout le monde, c’est que nous sommes fondamentalement esprit et que l’esprit nous parle directement à travers notre intuition, notre sixième sens», explique Choquette. «Nous sommes naturellement dotés d’une voix intérieure qui est sacrée.» Elle a conseillé à Corgan de cultiver une relation avec cette voix et de vivre sa vie en se basant sur cette intégrité intérieure. Si le fond mystique de Choquette frise, comme celui de Wilber, le ridicule, l’aspect pratique de sa doctrine ne semble pas bien dangereux et paraît même assez positif ; il s’agit, en gros, d’être à l’écoute de soi-même et d’être fidèle à cette écoute, et de ne pas se laisser disperser par des troubles extérieurs.

Sur la voie de la sagesse. De ce travail spirituel, Corgan dit avoir tiré d’abord une plus grande indulgence envers lui-même. Ainsi, s’il continue de prier Dieu pour lui demander de pardonner son imperfection, il le fait aujourd’hui avec un sourire sur son visage. Et s’il continue de se sentir souvent irrité, triste ou seul, il a aussi appris à accepter la part de souffrance que comporte inévitablement la vie.

La spiritualité a ensuite ouvert Corgan à la compassion envers les autres, qu’il avait par le passé tendance à juger. «Ce n’est pas bon de dire à d’autres, vous êtes gros, vous êtes stupides, vous êtes le pire que l’Amérique a à offrir», déclare Corgan dans le mensuel américain
Conscious Choice. «Tu ne peux pas aider les gens tant que tu ne comprends pas pourquoi ils pensent ce qu’ils pensent. A la minute où tu penses que tu es meilleur qu’un autre, tu t’égares.» Comprendre au lieu de juger : éthique de Spinoza. Et ne jamais oublier de considérer la poutre qu’on a dans son œil avant de pointer du doigt la brindille qu’un autre a dans le sien : morale de Jésus.

Corgan n’hésite pas à prier quotidiennement pour les autres, à sa manière, simple et libre : «Tu peux introduire la prière dans ta vie en souhaitant du bien à des gens dont tu vois qu’ils ont passé une rude journée. Tu peux leur envoyer de la bonne énergie. Il n’y a besoin d’aucun échange», dit-il. «Je prie et c’est assez simple. Il n’y a aucune structure.»

Corgan en mission. Non content de s’améliorer lui-même, Corgan souhaite contribuer à améliorer le monde. Lui qui, gamin, pensait que l’on pouvait changer le monde avec une chanson, n’a pas renoncé complètement à cette belle naïveté. Sonia Choquette appelle Corgan une «âme mondiale», car, à travers sa musique, il est connecté aux âmes d’une multitude de gens ; elle ajoute qu’«être une âme mondiale implique une grande responsabilité», et que Corgan le sait. Et d’ajouter : «Son développement spirituel personnel contribue à celui de tout le monde.» La mission de Corgan n’est rien moins que de contribuer à faire naître la conscience collective. Il veut motiver les gens qu’il touche à provoquer des changements positifs dans leurs aires d’action respectives.

Par exemple, le problème de l’environnement. Pour Corgan, se battre pour un meilleur environnement signifie d’abord élever le niveau de conscience du public jusqu’à ce que chacun réalise qu’un changement doit advenir. Ainsi, alors même qu’il confesse conduire une automobile assez polluante, il demande : «Savais-tu que l’armée américaine consommait 12 millions de barils d’essence en Irak chaque jour ?» Et d’ajouter : «Si je peux élever le niveau de conscience de 100 personnes qui vont faire 100 000 meilleurs choix, mon énergie est mieux employée qu’en m’en demandant s’il faut ou non conduire une voiture hybride.» C’est mathématique, en effet.

Corgan se montre finalement assez optimiste pour l’avenir. Il croit que la société évolue vers une conscience collective plus profonde, tout comme la conscience individuelle s’approfondit. Et il se risque même à une prédiction : «Si tu te projetais dans 100 ans, tu verrais que nous serions sur un meilleur chemin. Notre attention sera alors plus globale. Les gens ne mourront plus de faim. Mais dans le même temps, nous aurons à traverser un terrible trouble, qui viendra avec la mort d’une ancienne conscience.»

Même s’il doute de vivre suffisamment longtemps pour voir l’avènement de ce nouvel âge, il est convaincu que nous vivons «a very unique time» et que la fameuse conscience planétaire est en marche. En attendant, Billy s’efforce de ne manger que des aliments produits à l’aide d’engrais organiques et s’est mis au yoga, même s’il reconnaît être un peu fainéant pour entretenir une pratique régulière. On change le monde comme on peut… à son rythme.

L’homme qui chantait à l’oreille de Dieu. S’il est un domaine où la spiritualité de Corgan a toujours été présente, c’est dans sa musique, qu’elle ait été explicite ou non. Joe Shanahan est le propriétaire du Chicago Metro, la salle de concert dans laquelle a commencé et s’est achevée la carrière des Smashing Pumpkins. Selon le bonhomme, Corgan s’adresse toujours à Dieu quand il joue de sa guitare ou du piano. «Quand il joue, c’est le plus pur moment de spiritualité», raconte-t-il. «Tu peux le sentir, tu peux le voir, il est en contact avec Dieu.» Quiconque a eu la chance de voir les Pumpkins en concert ne peut qu’attester cette émotion et cette pureté extrêmes. Quant à savoir s’il s’adresse à Dieu…

Dans The Future Embrace, Dieu est explicitement nommé dans trois titres, en particulier dans «I’m Ready» qui, soit dit en passant, est le plus mauvais morceau de l’album ; comme quoi, une spiritualité trop explicite et lourde tue parfois toute beauté… Mais dans de nombreux titres, Corgan s’adresse à un «you» dont on ne sait pas précisément qui il est : le public, une femme aimée, l’Amour… Dieu ? Dans «Walking Shade», il dit : «I just want you so/you’re everything I’m told…» ; ce peut être Dieu… Dans «Mina Loy (M.O.H.)», il demande et supplie même : «Can I give my old heart TO YOU» ; Dieu encore ? Et puis dans « A 100 » : «YOU ARE LOVE/YOU ARE SOUL/YOU ARE REAL TO ME», et plus loin : «YOU ARE LOVE/YOU ARE SOUL/YOU ARE TEARS/YOU I KNOW», et enfin : «YOU ARE LOVE/YOU ARE REAL/YOU ARE SOUL/YOU I FEEL/stay with me just a little more…» : le destinataire ne semble guère être une femme ; là encore, Dieu semble plus probable.

«Pretty, pretty STAR» paraît clairement adressée à Dieu ou, en tout cas, à la petite voix intérieure dont parle Sonia Choquette. Toute la chanson pourrait être citée ; Corgan y chante notamment : «Every time I start/reachin’ out to find you/loneliness abounds/pretty, pretty STAR/only you remind me/that only you can find me, in you/in all I choose…», ou encore : «Show me/there’s no other/tell me/I’m your lover/make me/wonder who you are to stay/finish/what you started/vainquish/your departed/others/wiltin’ in the shade/can I ask where you are tonight ?» Quant au dernier titre, «Strayz», il semble encore adressé indifféremment à Dieu, à son intégrité intérieure, à nous tous, car toutes ces entités se confondent plus ou moins (souvenez-vous de Ken Wilber : no boundary…) ou, au minimum, peuvent correspondre intimement. «You know I’m true/I wasn’t born to follow/you are what you are to me…», susurre ici Billy…

Ce n’est pas la première fois que Corgan interpelle Dieu dans une chanson ; souvenons-nous de «Bullet With Butterfly Wings» en 1995 dans Mellon Collie and The Infinite Sadness : «Tell me I’m the only one/tell me there’s no other one/jesus was the only son/tell me I’m the chosen one/jesus was the only son for you…» Mais c’était alors sur un ton autrement enragé et ce n’était pas un susurrement qui était adressé à Dieu, mais bien un hurlement féroce.

La voix de l’âme. Mais le plus important n’est pas de savoir si Dieu est visé ou pas dans ces textes ; car la spiritualité ne se réduit heureusement pas à Dieu ; le plus important, c’est cette vibration d’âme à âme, d’un cœur à un autre, et cette vibration, présente dès les débuts des Pumpkins en 1988, vit toujours en 2005 à travers Billy Corgan.


Illustration de l’engagement total de celui-ci dans ses compositions : l’enregistrement, en 1997, du titre «Shame», pour l’album Adore. Corgan nous narre ce moment dans ces Confessions : «Je suis en train de chanter pour ma vie, mon être est tellement à vif maintenant que la chair de poule couvre mon corps tout entier… c’est la peur et l’extase mélées ensemble, et cela m’engloutit… je vais chercher chaque mot comme une prière…» La spiritualité, c’est ça : mettre sa peau sur la table (comme disait Céline), créer à partir du plus profond de son âme et de ses entrailles, extase ou peur qu’importe, ou les deux à la fois, prier, c’est-à-dire être vrai, méprisant les risques, se jeter corps et âme dans la vie, le cœur battant, prier, pour oser être vrai, faire un sacrilège salvateur sur soi-même, en s’ouvrant le cœur, et le mettre au contact du vent battant, pour sauver la vie qui s’en va.
Par Taïké Eilée - Publié dans : Musique
Ecrire un commentaire - Voir les commentaires - Recommander
Mercredi 23 mai 2007 3 23 /05 /2007 11:24

Article publié sur AgoraVox le 23 mai 2007



Mardi 22 mai 2007, après presque sept années d'absence, les Smashing Pumpkins effectuent leur grand retour sur scène à Paris, au Grand Rex. Trois heures de concert et de retrouvailles, pour découvrir quelques titres du nouvel album, Zeitgeist, qui sortira le 10 juillet prochain, mais surtout pour réentendre les plus fameux standards du groupe.

 



19 octobre 2000, à Bercy. Les
Smashing Pumpkins - mythique groupe de rock alternatif des années 90 -, sont en pleine tournée d'adieux, et offrent leur dernier concert au public français. Ce soir-là, ils livrent un spectacle grandiose, absolument époustouflant, des sensations d'une intensité inouïe, presque un sentiment d'absolu, qui rend, par la suite, le retour sur terre bien difficile, et fait apparaître, par contraste, la réalité quotidienne incroyablement fade. Le genre d'expérience d'excessive plénitude dont on ne se remet que lentement.

 

22 mai 2007, au Grand Rex. Le plus grand groupe rock du monde est enfin de retour. La formation a quelque peu changé de visage : elle comprend toujours, bien sûr, Billy Corgan - le charismatique chanteur chauve, guitariste aussi et compositeur -, Jimmy Chamberlin - le batteur d'exception -, mais plus D'arcy Wretzky - la bassiste -, remplacée par Ginger Reyes, ni même James Iha - l'autre guitariste et co-fondateur du groupe avec Corgan -, remplacé, lui, par Jeff Schroeder. Une claviériste, Lisa Harriton, est également de la partie en ce soir de rentrée au Rex.

 

Sous le signe du classicisme

 

Vêtus d'un blanc virginal, comme pour signifier leur nouveau départ, les Smashing Pumpkins présentent quelques-uns des titres de leur nouvel album, Zeitgeist (l'on peut reconnaître le single "Tarantula") ; mais ils reprennent surtout les titres qui ont fait leur gloire passée ; il n'en manque pratiquement aucun : "Today", "Hummer", "Rocket", "Cherub Rock", "Silverfuck", "Disarm" (de l'album Siamese Dream), "Bullet With Butterfly Wings", "Thirty-Three", "1979", "Tonight, Tonight", "Zero", "Muzzle" (de Mellon Collie and The Infinite Sadness), "To Sheila", "Shame", "Annie-Dog" (de Adore), "Stand Inside Your Love", "Glass and The Ghost Children" (de Machina/The Machines of God), "Home" (de Machina II/The Friends and Enemies of Modern Music), "Winterlong" (de Judas O), "Untitled" (de Rotten Apples)...

 

Les nouveaux titres proposés (en l'occurrence, "United States", "Orchid", "Doomsday Clock", "Starz", "Tarantula", "For God and Country", "Never Lost", "That's the Way"), très minoritaires dans la programmation, se trouvent noyés au milieu de tous ces tubes ; d'autant plus qu'ils sont joués en public pour la toute première fois, et ne sont donc absolument pas identifiables par les spectateurs, qui n'en garderont qu'un très incertain souvenir. Les morceaux déjà connus volent inévitablement la vedette aux nouveautés, dont on se sent finalement un peu frustré. Cette forte réappropriation du passé est, certes, sympathique ; mais peut-être aurait-il mieux valu se focaliser davantage sur les dernières créations du groupe.

 

Globalement, les titres inédits font bonne impression, sans être pour autant transcendants. L'un d'eux m'apparaît, sur le moment, excellent ; mais son souvenir, avec quelques heures de recul, s'évapore déjà... On peut aussi remarquer un très long morceau de près de dix minutes, comme on a coutume d'en trouver un au moins sur chaque album des Pumpkins ; mais son souvenir, à lui aussi, s'est vite envolé...

 

Au final, était-ce un bon ou un mauvais concert ? Il y eut des hauts et des bas, de belles ascensions prometteuses et quelques creux. Et surtout des moments magnifiques, qui coïncidèrent avec les interprétations de "Thirty-Three", "Cherub Rock" - qui réveilla énergiquement la foule un brin endormie par un "Glass and The Ghost Children" pas trop bienvenu -, "Zero", "Muzzle", mais surtout "Tonight, Tonight", qui fut sans conteste le point culminant de la soirée, soulevant une vague de plaisir et de gratitude dans les gradins pleins du Rex.

 

Billy Corgan nous aura gratifié de quelques hurlements dont il a le secret, ainsi que d'une petite série de prestations acoustiques, seul en scène. Jimmy Chamberlin aura été, comme à son habitude, monstrueux et fantastique dans son jeu de batteur. Quant aux deux petits nouveaux, ils seront restés plutôt sages et discrets ; on regrette que Corgan n'ait - bizarrement - pas pris la peine de les présenter au public, qui n'aura guère su - sauf les plus initiés - qui étaient ces illustres inconnus durant toute la durée du concert.

 

Des demi-Pumpkins toujours aussi magiques ?

 

Au final donc, un bon concert, généreux, de près de trois heures, dont la magie n'aura tout de même pas été équivalente à celle des concerts d'avant la rupture de 2000. Peut-être parce que les Pumpkins, c'était une alchimie unique entre Billy Corgan et Jimmy Chamberlin, certes, mais aussi - presque aussi indispensables - James Iha et D'arcy Wretzky. Les Pumpkins en 2007 ne sont plus que la moitié des Pumpkins d'origine. Il ne faut sans doute pas aller chercher plus loin l'explication de ce défaut relatif de magie.

 

Le mythe Smashing Pumpkins s'était construit à quatre ; il tenait encore à trois, comme durant la tournée Machina, sans D'arcy, ou la période Adore, où c'est Chamberlin, cette fois-ci, qui avait été mis de côté (suite à ses problèmes de drogue). Mais à deux seulement, le mythe tient-il encore ? Les deux qui restent ont, certes, toujours constitué la colonne vertébrale du groupe ; ce sont sans doute ses deux pièces maîtresses. La colonne suffit bien à faire un très bon groupe de rock ; mais elle ne suffit peut-être pas pour conserver le génie créatif à son plus haut niveau.

 

Attendons tout de même Zeitgeist, attendons de l'écouter en intégralité, et de le réécouter - car les chansons des Pumpkins ne se donnent que rarement à la toute première écoute -, ruminons-les un peu, et alors seulement nous saurons... si le génie est encore là, intact, miraculeusement sauvé de la scission, ou s'il s'est dissipé tristement. Le beau concert de ce soir ne permet pas de trancher. Il aura seulement confirmé, s'il en était besoin, que les Smashing Pumpkins sont un vrai groupe de scène, à la puissance et à la force de conviction inégalées.

 

Il semblerait, enfin, que Zeitgeist soit un album engagé. Sa pochette, en tout cas, le laisse penser : elle représente, en effet, la Statue de la Liberté en train de se noyer. Son créateur, Shepard Fairey, dit avoir puisé son inspiration dans le réchauffement climatique, en lequel il voit le symbole d'un certain aveuglement américain. Mais la Statue de la Liberté sert aussi de métaphore pour illustrer la menace qui pèse sur certains idéaux fondateurs de la société américaine, comme les libertés civiles, la liberté d'expression, ou le droit à la vie privée. Autant d'acquis en péril depuis les attentats du 11 septembre et la réaction de l'administration Bush. Le soleil, derrière la statue, symbolise, quant à lui, l'espoir. Reste à savoir s'il se couche ou se lève... Ce mouvement dépend sans doute de la volonté humaine... En tout cas, nul doute que Corgan et ses Citrouilles Eclatées ne destinent pas le soleil à se coucher dans la mer.

Par Taïké Eilée - Publié dans : Musique
Ecrire un commentaire - Voir les commentaires - Recommander
Dimanche 15 juillet 2007 7 15 /07 /2007 00:36

 


Zeitgeist est donc né. Le dernier bébé de Billy Corgan n'est pas le plus beau, mais il affiche tout de même une belle santé. Peut-être même est-il la plus tonique de toutes ses créations. La première moitié de l'album, de "Doomsday Clock" à "Starz", très homogène, est pleine d'énergie positive. Sans génie particulier, mais efficace. La deuxième partie, plus hétéroclite, s'ouvre avec le très pénible "United States", se poursuit avec l'un des points culminants de l'album, le touchant "Neverlost", et s'achève avec une série de titres plutôt légers qui n'emportent qu'à moitié l'adhésion.
 
 
Plus de spiritualité, moins d'âme


Très clairement, Zeitgeist est l'album le moins convaincant des Smashing Pumpkins. Même si, en l'absence de James Iha et D'arcy Wretzky, il vaudrait mieux parler de "demi-Pumpkins" ou de "nouveaux Smashing Pumpkins" (voire de "Zwan II"). Le moins convaincant, car on n'y vibre tout simplement pas autant que dans les opus précédents. Un peu d'âme s'en est allée. Avec le temps va, tout s'en va, chantait Ferré... Corgan a aujourd'hui 40 ans, un peu moins de tourments au fond de la caboche, un optimisme plus affiché. Et on ne va pas le lui reprocher ! Mais sans souffrance intense, sans le besoin presque vital de transcender cette souffrance, que reste-t-il de l'art ?

Depuis le début des années 2000, Corgan s'est ouvert à une forme de spiritualité (notamment aux côtés du théoricien en psychologie transpersonnelle Ken Wilber et de la parapsychologue Sonia Choquette), qui joue un rôle important dans sa vie, et qui, sans doute, lui permet d'aller mieux, de "positiver". Cela se sent dans sa musique. Cela se sentait dans Mary Star of the Sea, l'album (pas si mauvais que cela) qu'il avait créé avec Zwan en 2003, véritable profusion de bons sentiments et d'optimisme, dont l'emblème, très peace and love, était un arc-en-ciel plein de couleurs. Cela se sentait dans son projet solo, The Future Embrace, avec des morceaux d'une spiritualité très explicite (voire excessive dans "I'm Ready") et incitant à changer le monde. Zeitgeist se situe clairement dans le prolongement de ces deux albums.

Corgan l'avait déclaré il y a quelques années : il est en mission. Celui que Sonia Choquette qualifie d'âme mondiale veut oeuvrer à l'avènement d'une conscience globale (la "conscience universelle" promue par Ken Wilber), qui permettra un changement radical de comportement des gens et l'entrée de l'humanité dans une nouvelle ère. Le souci écologique manifesté dans Zeitgeist et sur sa pochette (avec une Statue de la Liberté victime du réchauffement climatique, qu'on voit les pieds dans l'eau et devant un soleil dangereusement radieux) s'inscrit dans le cadre de la mission spirituelle que Corgan s'est fixée.
 
 
La fin des chefs-d'oeuvres


Le très grand talent du géant chauve lui garantit de ne presque jamais tomber dans le mauvais goût et lui assure une production globalement de qualité. Mais, de la même manière qu'on ne fait pas de grande littérature avec des bons sentiments, on ne fait pas d'oeuvre musicale géniale avec ces mêmes ingrédients. La potion proposée peut satisfaire les papilles, avoir encore quelque chose, au fond du corps, d'excitant et de stimulant, mais ne vous transportera plus jamais dans la stratosphère du rock ultime qu'on avait fréquenté, comme un mystique qui fréquente l'absolu, dans Mellon Collie and The Infinite Sadness. L'âme désespérée et rageuse de ce chef-d'oeuvre musical de l'année 1995 n'est plus. Elle s'est remplie d'espoir et a opté pour la positive attitude.

Finie la prodigieuse puissance de "Bodies", "An Ode to No One", "X.Y.U.". Finie la beauté bleutée de nuit de "Galapogos" et de cette ravissante série de titres mélancoliques et romantiques qui terminent Mellon Collie and The Infinite Sadness : "We Only Come Out at Night", "Beautiful", "Lily (my one and only)", "By Starlight"... Finis le lyrisme, les mélodies sublimes, jusque dans les déchaînements les plus sauvages des guitares et les hurlements de Corgan. Envolée l'élégante noirceur de Adore, la perfection triste de "Blank Page"... On ne retrouve pas non plus l'ambition et la variété du projet Machina, en particulier avec le double album numérique Machina II/The Friends and Enemies of Modern Music.

Sans doute, parmi les albums des Pumpkins, Siamese Dream est-il celui qui se rapproche le plus de Zeitgeist. Les deux opus ont une certaine vitalité en commun. Il manque simplement au second les sommets du premier, ses perles rares, ses pépites : "Cherub Rock", "Today", "Hummer", "Disarm", "Soma"... ou même "Spaceboy" et "Luna". Bref, si le rapprochement est possible, il n'y a guère d'équivalence. Le rock efficace de Siamese Dream se retrouve dans Zeitgeist, mais pas son charme ni sa poésie. On en revient toujours à l'âme, celle de Corgan, qui n'est pas devenue tout à fait différente, mais qui n'est plus non plus tout à fait la même. Elle a mûri, elle s'est sans doute assagie, elle a vraisemblablement progressé sur le chemin d'une certaine spiritualité, elle a gagné en clarté ; mais elle a, du coup, un peu perdu en intensité, en profondeur, en méandres féconds. Elle a aussi bien sûr perdu en fougue adolescente : on n'écrit pas Gish à 40 ans...
 
 
De l'évidence extatique au plaisir contrôlé


Corgan invente moins, on a l'impression qu'il essaie parfois, sur Zeitgeist, de copier celui qu'il était il y a quinze ans, et immanquablement on sent le goût un brin fade de la copie. Les Smashing Pumpkins, cuvée 2007, font du bon rock, mais ils semblent l'habiter moins. C'est cela : Corgan n'habite plus autant son oeuvre, on y sent moins d'engagement intime. A moins que sa personnalité se soit tout bêtement édulcorée... On le sent sur la réserve. Contrôlant la situation et son énergie. Comme lors de son concert au Grand Rex le 22 mai dernier. Certes, la prestation était bonne, parfois encore excellente, probablement très au-dessus de la moyenne des groupes actuels, mais la magie des lives d'antan s'était dissipée. On n'était plus transporté et presque en extase, comme on pouvait encore l'être au concert de Bercy en 2000. On trouvait ça bien, mais pas beaucoup plus que cela.

On avait besoin de se poser la question de la qualité de ce qu'on avait entendu : était-ce bon, génial, mauvais, médiocre ? Le simple fait de devoir se poser la question est un signe : auparavant, on était frappé par l'évidence de l'excellence. A Bercy, en 2000, aucune question. Que des réponses : du plaisir vibrant et envahissant, les bras qui tombent tellement on n'en revient pas, tellement c'est au-dessus de tout ce qu'on avait pu imaginer, le sentiment physique d'une plénitude, l'impression de vivre un moment grandiose et rarissime. Le corps donne son verdict. Il sait qu'un summum a été atteint. En 2007, on a perdu l'évidence du corps, le jugement passe par la tête, et c'est là le signe d'un déclin.

Les Smashing Pumpkins nous ont conduit à être exigeants. Trop peut-être. Si on laisse de côté la nostalgie, si on prend Zeitgeist sans chercher à tout prix à le comparer à ses prédécesseurs, on y prendra un plaisir certain. En tout cas, pour la plupart des morceaux proposés.
 
 
De grosses bouffées d'énergie positive


"Doomsday Clock" est agréable et énergique, et donne bien le ton de l'album à venir. Bien sûr, l'inventivité n'est pas énorme. Mais c'est du rock efficace comme on l'aime et qui ne peut pas décevoir. Un peu comme, sur The Future Embrace, les titres "Mina Loy (M.O.H.)" et "Walking Shade" : l'efficacité (du style) sans la révolution (du style). 14/20
"7 Shades of Black" rappelle, à son démarrage, "The End is the Beginning is the End". Ambiance maison hantée. Après une première écoute difficile et confuse, on commence à se faire à ce titre plutôt original, qui devient même très vite entêtant, et de plus en plus ! 13/20
"Bleeding the Orchid" ne mérite peut-être pas le titre de chef-d'oeuvre, mais quel magnifique morceau tout de même ! On retrouve avec lui un peu de la profondeur sombre mêlée de puissance qui faisait la marque de fabrique des Pumpkins. Le seul nouveau morceau qui m'avait fortement impressionné lors du concert au Grand Rex. Point culminant de l'album, sans aucun doute. Et un futur classique, qui sait ? 17/20
"That's the Way (my love is)" est incontestablement un morceau agréable à écouter. Moment de détente optimiste, marqué par un formidable mur du son qui porte et rend heureux. Une plage lumineuse, teintée d'un amour très aérien. Sympa. 13/20
"Tarantula" : on continue dans la veine enthousiaste et enjouée... et bourrée d'énergie positive ! Ça ressemble à du Zwan. La guitare crisse, la batterie roule et cogne. Rien de très extraordinaire en réalité, mais ça s'écoute avec plaisir et ça fout gentiment la pêche ! 13/20
"Starz" est la jolie trouvaille de cet album. Inattendue, très originale, extrêmement entraînante, parfois même dansante, avec pas mal de changements de rythmes. Une innovation réussie et l'un des trois meilleurs morceaux de l'album. 15/20
"United States" : que dire de celui-ci ? C'est le titre un peu "enragé" et interminable de l'album : près de 10 minutes. Mais rien à voir avec d'autres longs morceaux comme "Porcelina of the Vast Oceans". On s'y ennuie ferme. On ne se sent pas concerné. On écoute par politesse. Et on se dit qu'il est loin le temps des vrais morceaux enragés (et magnifiques) du type "Bodies", "An Ode to No One", ou "X.Y.U.". 7/20
"Neverlost" arrive à point nommé pour relever le niveau. Calme, émouvant, touchant. Plutôt dépouillé, avec quelques envolées rythmiques tout de même. On ne peut pas dire que l'on soit absolument transporté et bouleversé, mais on apprécie avec plaisir la voix de Corgan, claire et sans artifice, sans de gros sons qui viennent - comme trop souvent - la camoufler. Dans l'émotion simple, Corgan excelle. L'un des titres à retenir. 16/20
"Bring the Light" a le mérite de l'originalité. Titre lumineux, comme son nom l'indique, débordant d'entrain et d'optimisme, qu'on aurait pu trouver sans problème sur Mary Star of the Sea, l'album de Zwan. A noter un petit solo de guitare qui semble vous lancer des arcs-en-ciel et des étoiles de toutes les couleurs aux mirettes et au coeur... Un peu trop léger néanmoins pour être vraiment convaincant. 12/20
"Come on (let's go !)" : encore un morceau très Zwan (ce qui n'est pas péjoratif pour moi). Entraînant. Mais pas très novateur. Ce n'est pas d'un niveau dont on peut se satisfaire pour les Smashing Pumpkins. Cela dit, l'écoute de ce titre reste plaisante (à défaut d'être transcendante). 12/20
"For God and Country" offre une atmosphère teintée d'asiatisme qui fait l'essentiel de son charme. Chanson empreinte de gravité et d'une certaine solennité. Intéressante. 13/20
"Pomp and Circomstances" constitue une fin d'album assez classique chez les Pumpkins, c'est-à-dire calme - ici, presque recueillie. Sorte de prière ponctuée par des lalalalalala. Et un long solo de guitare pour conclure... dans l'incertitude d'un espoir.
12/20


"Stellar" : ce titre bonus est très bon et aurait pu avantageusement remplacer "United States" sur l'album standard. On se laisse emporter par cette longue ballade, mélange d'inquiétude, de doute et d'espérance. Le son est clair. Aérien. Une belle réussite. 16/20
"Zeitgeist" : guitare acoustique et voix pour cet autre bonus. Jolie chansonnette signée Billy Corgan. Toute simple et sans prétention. Discrète. Mais bonne. Dès que Corgan fait simple, il est parfait. Pourquoi ne pas le faire encore un peu plus souvent ?
13/20


Note Album (standard) : 13/20
Par Taïké Eilée - Publié dans : Musique
Ecrire un commentaire - Voir les commentaires - Recommander
Dimanche 28 juin 2009 7 28 /06 /2009 19:13
Je n'ai jamais été fan, et pourtant. Force est de constater que la disparition de cet homme étrange ne me laisse pas indifférent. Parce qu'il était la plus grande star du monde ? La Méga Star ? L'icône des années 80, que jamais sans doute personne n'égalera ? La première star "universelle", comme beaucoup l'ont déjà dit, adulée au quatre coins du monde ? Le plus gros vendeur de disques de tous les temps ? Il y a bien sûr de tout cela. Il y a aussi son incessante métamorphose, qui en fait une absolue singularité dans notre humanité. Voilà un homme noir, plutôt beau garçon, qui finit blanc et quasi monstrueux. Pour fuir, paraît-il, son enfance détestable, les humiliations que son père lui faisait subir, qui le traitait de "gros nez". Pour rattraper l'enfance qu'il n'eut pas et qu'il ne voulut, lorsqu'il l'eut retrouvée, plus jamais quitter. Peter Pan incarné. Et une fuite en avant insensée, que la mort devait forcément stopper, vite. A 50 ans. Nul n'imaginait Jackson vieux. C'eut été un non-sens. Son retour annoncé était voué à l'échec. C'est du moins ce que laissait présager sa dernière conférence de presse. L'homme qu'on y avait vu ne semblait plus guère capable de chanter, et encore moins de se mouvoir sur une scène à la manière du King of Pop des eigthies. Impression toutefois mitigée par la récente diffusion de son ultime répétition, deux jours avant sa mort, qui le montre en assez bonne forme... Jackson est et restera un mystère. Pour qui le regardait de loin, il était incompréhensible. On dit qu'il avait gardé la mentalité d'un gamin de 14 ans. Son parc d'attraction géant Neverland faisait, paradoxalement, froid dans le dos. Ce cocon, cette enclave d'où le réel avait disparu, ce monde imaginaire dans lequel Peter Pan pouvait rêver qu'il n'avait pas grandi, entouré de jouets, de poupées, des animaux du zoo, et de tous ces enfants... avec lesquels il aurait eu parfois, rien n'est sûr, des pratiques qui donnent la nausée. Mais Jackson était, dit-on, un enfant, qui aimait naïvement les enfants. Face à une telle personnalité, à nulle autre pareille, je reste incrédule. Voilà un objet que je ne saurais saisir. Etrangeté irréductible à ma compréhension. Et qui m'inspirerait, au final, une certaine tendresse. Michael Jackson : un être aux transformations - aux mutations -, au succès et aux moeurs uniques. A la chute également fracassante. Avec sa mort, c'est aussi une époque qui meurt, une époque révolue certes depuis déjà longtemps, mais qui se rappelle ici à nos souvenirs. Douloureusement. C'était en 1985.



A lire, sur l'impact incroyable de cet événement sur Internet :

La mort de Michael Jackson ébranle internet (Le Figaro)

Quand la mort de Michael Jackson ralentit le Web et induit Google en erreur...

La mort de Michael Jackson ralentit le web mondial !

La mort de Michael Jackson paralyse le web


Pour commencer à comprendre :

Michael Jackson, les métamorphoses d’un mutant

Michael Jackson. Peter Pan s’est définitivement envolé


Le talent à l'état pur :




A-P-O-T-H-É-O-S-E

du clip du live
Par Taïké Eilée - Publié dans : Musique
Ecrire un commentaire - Voir les commentaires - Recommander
Vendredi 3 juillet 2009 5 03 /07 /2009 23:42


Par Taïké Eilée - Publié dans : Musique
Ecrire un commentaire - Voir les commentaires - Recommander
Créer un blog sur over-blog.com - Contact - C.G.U. - Rémunération en droits d'auteur - Signaler un abus - Articles les plus commentés