Philosophie

Mardi 3 octobre 2006 2 03 /10 /2006 05:25
Article écrit le 29 septembre 2005
 
Depuis trois ans, Michel Onfray anime l’Université populaire de Caen ; il y donne un cours d’histoire de la philosophie d’un genre original, puisqu’il s’agit d’une contre-histoire de la philosophie. Retour sur les principaux acquis de ces trois premières années d’enseignement.

Quoi que l’on pense de la philosophie de Michel Onfray elle-même, il faut être reconnaissant à ce dernier de s’être lancé, à travers l’Université populaire de Caen, dans une entreprise de dépoussiérage historique, de réhabilitation de tout un pan de notre culture, trop longtemps enfoui ou, du moins, laissé dans l’ombre. Dans l’ombre précisément de la tradition dominante. Celle qu’on enseigne généralement, qui va de soi, et qu’on n’interroge plus. Onfray pose la bonne question : qui écrit la philosophie officielle, celle qui triomphe dans les manuels scolaires, dans les cours de terminale et même à l’Université ? Et d’abord, quelle est cette philosophie dominante ?

La réponse d’Onfray tient en peu de mots : la philosophie des vainqueurs, c’est la philosophie idéaliste, issue du platonisme, entretenue par le christianisme et relayée encore par l’idéalisme allemand au XIXe siècle. Et ce sont les tenants de cette philosophie qui ont écrit l’histoire. Platon a ainsi été posé comme la grande figure de l’Antiquité, ou Socrate, mais un Socrate platonisé, probablement très loin du Socrate réel. Platon, lui-même formé par la pensée de Pythagore et la philosophie orientale, a nourri conceptuellement le christianisme naissant, le dualisme entre un corps matériel et une âme immatérielle, le premier porteur de tous les maux, la seconde divine. Aristote a été recyclé par la scolastique, les stoïciens et leur culte de l’effort, leur goût pour la douleur, leur mépris pour le corps, n’ont pu que plaire à un christianisme initié par Paul de Tarse (saint Paul pour ses fans). Saint Augustin a synthétisé la pensée chrétienne dans La Cité de Dieu. Et, bien plus tard, Descartes, un autre dualiste, allait être proclamé le philosophe majeur du XVIIe siècle et le philosophe français par excellence.

Il va sans dire que cette tradition qui court de Platon à Descartes n’est pas celle à laquelle adhère Onfray. En trois temps, en trois ans, celui-ci a tenté de redonner tout leur poids à nombre de philosophes majeurs dont le malheur historique consiste à avoir finalement appartenu à la tradition des perdants.

Contre Platon : Épicure, Aristippe, Diogène

Première année : Onfray réhabilite les philosophes alternatifs au platonisme. Il commence par les mal-nommés « pré-socratiques » ; car pourquoi parle-t-on de philosophes pré-socratiques ? Ont-ils vécu avant Socrate ? N’étaient-ils pas encore de vrais philosophes, la philosophie ne naissant véritablement qu’avec Socrate ? Onfray réfute ces fallacieuses raisons : le pré-socratique Démocrite est ainsi contemporain de Socrate et survit même à ce dernier ; quant à sa qualité de vrai philosophe, elle est indéniable. Seulement, il initie un courant matérialiste qui ne peut qu’attirer les foudres des spiritualistes et autres idéalistes. Onfray nous rappelle ainsi ce que Diogène Laërce nous avait déjà appris et ce dont Spinoza se souviendra dans une lettre : Platon eut le projet fou de brûler toutes les œuvres de Démocrite, y renonçant finalement en considérant l’ampleur de la tâche, le philosophe abdéritain ayant beaucoup écrit. Le christianisme gardera d’ailleurs ce goût prononcé pour les autodafés. Ainsi, aura-t-on fait commencer l’histoire de la philosophie avec Socrate, comme notre ère avec Jésus. Double imposture selon Onfray.

Figure alternative majeure au platonisme : Aristippe de Cyrène. Celui-ci est surtout connu pour avoir fait du « plaisir en mouvement » son souverain bien. Platon écrit un dialogue entier consacré à la question du plaisir, le Philèbe ; Aristippe y est implicitement présent partout, il est l’ennemi à abattre. Or, son nom n’apparaît nulle part, pas une fois. Platon, dans ce dialogue, caricature son adversaire et entame son ensevelissement historique en oubliant systématiquement de le nommer. Onfray parle de « passage à tabac » pour désigner la « noble » attitude de Platon envers Aristippe. Diogène de Sinope, le cynique, est une autre alternative forte au platonisme. Philosophe trop souvent sous-estimé dont il ne nous reste que quelques anecdotes, mais des anecdotes particulièrement signifiantes : Diogène qui se masturbe sur la place publique, qui déambule dans sa ville en plein jour avec une lanterne en criant qu’il cherche un homme – l’idée d’homme de Platon –, qui, face au grand Alexandre lui demandant ce qu’il peut faire pour lui, lui répond (dans une traduction sans doute bien policée) : « ôte-toi de mon soleil ! » ; toutes ces anecdotes illustrent une philosophie, c’est-à-dire une vie, affranchie des conventions sociales, une vie qui prend la nature et les animaux en exemples, une vie qui est en quête de la vraie vertu. Selon Onfray, le Socrate réel, dé-platonisé, était sans doute une figure assez proche de Diogène et d’Aristippe.

Mais la figure majeure de la philosophie alternative que nous propose Michel Onfray, c’est bien sûr Épicure. D’ailleurs, il le dit lui-même, toute sa contre-histoire de la philosophie peut être identifiée à l’histoire de l’épicurisme, l’histoire du devenir d’Épicure. Épicure, pour lequel, dans la lignée de Démocrite, tout est atomes et vide, pour lequel les dieux, tout matériels, ne s’occupent aucunement des hommes, et qui fait du plaisir le souverain bien ; mais qui n’est pas la caricature que le christianisme en fera, qui fustigera sa débauche, son immoralité, sa perversité. Épicure était en réalité un ascète, qui définissait le plaisir et l’ataraxie par la seule absence de douleur. Onfray explique cette tiédeur par la physiologie même du sage ; Épicure avait, en effet, une santé fragile et il ne pouvait pas se permettre les orgies dont on l’a accusé ; le bonheur qu’il a prôné, c’était celui qui convenait à sa petite santé. On n’imagine pas Épicure se délectant de plats en sauce et de bons vins ; petit pot de fromage et eau : tel était le « festin » épicurien. Etre fidèle à Épicure, ce n’est pas être aussi tiède que lui, ce n’est pas être fidèle à sa physiologie ; c’est être fidèle à cette idée : tout plaisir est bon, du moment qu’il n’est pas gros de souffrances à venir, du moment qu’il n’entrave pas notre liberté, notre maîtrise de nous-mêmes. A chacun de fixer ses propres limites. L’épicurisme se fera d’ailleurs moins austère, plus festif, avec les campaniens romains, Catulle, Tibulle et Properce, ou encore Horace. A Épicure, nous devons aussi l’idée de contrat (Rousseau n’a rien inventé), ou encore un certain féminisme (le Jardin était ouvert à tous et à toutes). On pressent la beauté qui aurait caractérisé une civilisation ayant eu pour inspirateur Épicure, et non pas Platon – et le christianisme qui s’en est nourri.

Autres figures marquantes à réhabiliter : les philosophes sophistes (qui ne se résument pas, là encore, à la caricature qu’en a fait Platon), Philodème de Gadara, Diogène d’Oenanda et le divin Lucrèce.

Un christianisme épicurien et une figure cardinale : Montaigne

La deuxième année de l’Université populaire s’est ouverte sur une thèse assez peu courante, même si elle paraît, pour qui s’est un peu frotté au problème, certes pas évidente, mais fort plausible : Jésus n’a pas existé historiquement, il n’est qu’un « personnage conceptuel » (pour reprendre une expression de Gilles Deleuze). Les Évangiles sont en effet truffés de contradictions et d’invraisemblances, ils empruntent à des traditions qui leur préexistaient, sont rédigés très tardivement, au moins 50 ans après les soi-disant événements qu’ils relatent, ils s’enrichissent progressivement au gré des besoins de la conversion dans telle ou telle région ; par exemple, la mention de la Vierge est très tardive et coïncide avec le besoin de convertir des Romains très portés sur les Vierges dans leur mythologie ; bref, les Évangiles se révèlent un bel ouvrage de propagande. Onfray nous parle de Paul de Tarse le névrosé, qui va bientôt contaminer le monde entier de sa névrose, il nous dit le rôle déterminant de l’empereur Constantin, au IVe siècle, dans la vie et le développement du christianisme, puisqu’il en fait une religion d’État, oppressive comme il se doit, mettant en place ce que l'historien chrétien Henri-Irénée Marrou nommera un « État totalitaire ».

En marge d’un christianisme de plus en plus féroce, Onfray nous entretient de pensées, prises à l’intérieur du christianisme (auquel il n’est plus possible d’échapper), mais néanmoins discordantes : les gnostiques, ainsi que les Frères et Sœurs du Libre-Esprit. Jusqu’à l’arrivée de Lorenzo Valla, qui, le premier, rend possible l’association du christianisme et de l’épicurisme ; le terme de christianisme épicurien commence à prendre sens. Puis vint Érasme, dont l’œuvre ne se résume pas à l’Éloge de la folie. Et, influencé par ce dernier, Montaigne, dont Onfray qualifie la philosophie d’épicurisme chrétien (la dose d’épicurisme ayant augmenté par rapport au christianisme épicurien de Valla et Érasme). Après Épicure, la première année, Montaigne est la deuxième grande figure sur laquelle Onfray s’attarde pour cette deuxième année de l’Université populaire.

Figure délaissée par les philosophes, qui y voient trop de littérature, et figure à peine moins délaissée par les littéraires, qui y trouvent un peu trop de philosophie. Les Essais constituent pourtant l’une des œuvres majeures de notre civilisation. Onfray voit d’ailleurs dans Montaigne l’un des plus grands génies de la culture universelle, au même titre qu’un Spinoza. Montaigne est catholique, certes, et cela est même indiscutable ; Onfray refuse d’y voir un athée qui se cache. Néanmoins, la religion s’y trouve souvent réduite à une simple coutume, de fait, à laquelle on doit rester attaché comme à une pièce de l’ordre social, en un temps où, il faut s’en souvenir, les guerres de religion mettent la France à feu et à sang. Si Montaigne reste un conservateur, tant sur le plan politique que sur le plan religieux, il fait montre d’une liberté de pensée totale. Conscient de sa faiblesse, il revendique néanmoins son autonomie. Et si Montaigne est un croyant sincère, il n’en est pas moins un curieux croyant : en effet, nulle préoccupation, chez lui, pour une âme immatérielle, nul mépris pour le corps, nulle grande place pour Dieu dans sa philosophie et aucune, pour ainsi dire, pour Jésus ; en lieu et place, il se nourrit des Anciens, qu’ils soient stoïciens, sceptiques ou épicuriens, et veut suivre la Nature. Il réhabilite clairement les voluptés naturelles et corporelles, et fait de notre vie ici-bas notre but, qui doit se muer en « notre grand et glorieux chef-d’œuvre ». Des bribes de pensée féministe s’y trouvent aussi, au milieu d’un vieux fond misogyne ; Marie de Gournay, sa « fille d’alliance », ira plus loin sur cette voie. C’est d’ailleurs elle qui hérite de la bibliothèque de Montaigne (qui avait lui-même hérité de celle d’un autre penseur majeur, son ami La Boétie) et qui transmettra elle-même sa bibliothèque à une figure importante du siècle suivant : La Mothe Le Vayer. Marie de Gournay est une figure cardinale de la philosophie française, elle aussi sous-estimée.

L’autre Grand Siècle : Charron, Gassendi, Spinoza

La troisième année de l’Université populaire a voulu mettre au jour un autre Grand Siècle (qui ne se résume pas à ce qu’on en lit dans le Lagarde et Michard), et a traité des libertins baroques. Ces derniers sont encore tous des chrétiens, mais ils sont aussi des épicuriens. Le libertin est défini par Onfray comme celui qui effectue un travail dialectique qui rend possible la philosophie des Lumières. Assez arbitrairement, il le concède lui-même, il propose comme date de naissance au libertinage 1592, année de la mort de Montaigne, et comme date de fin 1677, année de la mort de Spinoza. Un libertin, c’est d’abord quelqu’un qui lit et commente les Essais de Montaigne ; tout ce courant de pensée s’y nourrit. Il utilise aussi le scepticisme de Pyrrhon et Sextus Empiricus, pense en regard de la découverte du Nouveau Monde en 1492, médite sur les récits de voyages, prend conscience de la diversité des manières de penser, s’aperçoit que le monothéisme n’est pas l’horizon indépassable de l’humanité, découvre le relativisme et le perspectivisme, rejette tout argument d’autorité, revendique un usage de la raison, pratique souvent lui-même la science ; il ré-active par ailleurs les sagesses antiques, et, pour la première fois depuis l’arrivée de Constantin au pouvoir, propose une morale immanente, qui ne repose pas sur Dieu.

Première très grande figure de cette période : Pierre Charron, qui, avec son très grand livre De la sagesse, n’est pas le simple compilateur de Montaigne qu’on en a souvent fait ; Onfray va jusqu’à dire qu’il invente presque la laïcité. La Mothe Le Vayer est l’interlocuteur de Pascal, il est l’un de ces libertins emblématiques, qui sont aussi des joueurs, auxquels le génial janséniste s’adresse lorsqu’il use d’un vocabulaire ayant trait au jeu, comme dans son fameux pari sur l’existence de Dieu. Gassendi est, selon Onfray, la troisième figure majeure de sa contre-histoire de la philosophie, après Épicure et Montaigne. Ce philosophe, au moins aussi important que Descartes, aura pourtant été balayé par ce dernier de la glorieuse histoire de la philosophie, dans un affrontement resté célèbre, et dans lequel le prêtre voluptueux aura manqué d’élégance et d’intelligence. Dommage, car sa philosophie était sans doute beaucoup plus intéressante, d’un point de vue matérialiste, et aurait pu initier un changement de cap de la philosophie dominante. Au lieu de cela, c’est Descartes qui est devenu la figure cardinale de tout le XVIIe siècle. Autres philosophes à retenir : Saint-Évremond, Cyrano de Bergerac, et le déjà reconnu Hobbes, inventeur d’une politique libertine et laïque.

Spinoza parachève cette période. Il intègre tout le travail effectué par les libertins, mais avec une puissance conceptuelle supérieure. Philosophe encore marqué par certains aspects de la scolastique, comme en témoignent à la fois son vocabulaire et sa méthode more geometrico, il est néanmoins porteur d’une pensée révolutionnaire. Dieu y est confondu avec la Nature, l’immanence y est proclamée, il n’y a plus de différence de nature entre l’âme et le corps, la liberté, mère de la responsabilité et de la culpabilité, se mue en un strict déterminisme, le bien et le mal deviennent le bon et le mauvais, notions relatives en complète rupture avec les concepts religieux, le corps est pour la première fois interrogé sur ses capacités : Que peut un corps ?, demande le polisseur de verre d’Amsterdam. La raison n’a plus ses limites, comme chez Descartes notamment, qui touchaient à la religion de sa nourrice et de son royaume ; la raison est maintenant partout chez elle.

Onfray fait, à juste titre, remarquer que tous ces personnages (y compris Spinoza), représentants du courant libertin baroque, ont été purement et simplement oubliés par Voltaire, lorsque celui-ci écrivit, un siècle plus tard, une monumentale histoire de ce qu’il nomma le Grand Siècle, dans Le Siècle de Louis XIV. Voltaire qualifia le XVIIe siècle de « grand », certes, pour sa diplomatie, ses grands travaux, ses beaux arts, mais aussi en ce qu’il fut un siècle monarchiste et catholique, Voltaire s’accommodant très bien de la monarchie et du catholicisme. Ce qui fait dire à Onfray, qui n’est pas tendre avec Voltaire, que celui-ci ne fut pas un précurseur des Lumières. Voltaire voulait tout bêtement, d’après Onfray, rendre le XVIIe siècle et Louis XIV grands pour faire paraître, en comparaison, le XVIIIe siècle et Louis XV petits, Louis XV n’ayant pas été très sympathique avec lui. D’ailleurs, Michel Onfray n’est pas tendre avec l’ensemble des philosophes qu’on qualifie d’ordinaire « des Lumières », pâles figures selon lui, avec, outre Voltaire, principalement Rousseau et Diderot. Onfray leur préfère ceux qu’il nomme les « ultras » des Lumières : La Mettrie, Helvétius, D’Holbach, Sade. Et le premier athée de cette histoire philosophique, ou, du moins, le premier qui se déclare clairement tel : l’abbé Meslier. Mais ceci est une autre histoire ; celle de la quatrième année de l’Université populaire de Caen.
Par Taïké Eilée - Publié dans : Philosophie
Ecrire un commentaire - Voir les commentaires - Recommander
Dimanche 8 octobre 2006 7 08 /10 /2006 06:18
Voici un texte très émouvant, car d'une sagesse tellement belle, simple et pure, et aussi tellement bafouée, oubliée, piétinée, qu'elle ne résonne plus que comme un vieux rêve perdu. A l'heure où l'ancien Vice-Président américain Al Gore fait sa tournée mondiale pour présenter son film catastrophiste sur l'avenir écologique et humain de la planète, les lignes qui suivent retrouvent d'évidence leur pleine actualité.


Comment pouvez-vous acheter ou vendre le ciel, la chaleur de la terre ?

L'idée nous paraît étrange. Si nous ne possédons pas la fraîcheur de l'air et le miroitement de l'eau, comment est-ce que vous pouvez les acheter ?

Chaque parcelle de cette terre est sacrée pour mon peuple.

Chaque aiguille de pin luisante, chaque rive sableuse, chaque lambeau de brume dans les bois sombres, chaque clairière et chaque bourdonnement d'insecte sont sacrés dans le souvenir et l'expérience de mon peuple.

La sève qui coule dans les arbres transporte les souvenirs de l'homme rouge.

Les morts des hommes blancs oublient le pays de leur naissance lorsqu'ils vont se promener parmi les étoiles. Nos morts n'oublient jamais cette terre magnifique, car elle est la mère de l'homme rouge. Nous sommes une partie de la terre, et elle fait partie de nous. Les fleurs parfumées sont nos soeurs ; le cerf, le cheval, le grand aigle, ce sont nos frères. Les crêtes rocheuses, les sucs dans les prés, la chaleur du poney, et l'homme, tous appartiennent à la même famille.

Aussi lorsque le Grand chef à Washington envoie dire qu'il veut acheter notre terre, demande-t-il beaucoup de nous. Le Grand chef envoie dire qu'il nous réservera un endroit de façon que nous puissions vivre confortablement entre nous. Il sera notre père et nous serons ses enfants. Nous considérons donc votre offre d'acheter notre terre. Mais ce ne sera pas facile. Car cette terre nous est sacrée.

Cette eau scintillante qui coule dans les ruisseaux et les rivières n'est pas seulement de l'eau mais le sang de nos ancêtres. Si nous vous vendons de la terre, vous devez vous rappeler qu'elle est sacrée et que chaque reflet spectral dans l'eau claire des lacs parle d'événements et de souvenirs de la vie de mon peuple. Le murmure de l'eau est la voix du père de mon père.

Les rivières sont nos frères, elles étanchent notre soif. Les rivières portent nos canoës, et nourrissent nos enfants. Si nous vous vendons notre terre, vous devez désormais vous rappeler, et l'enseigner à vos enfants, que les rivières sont nos frères et les vôtres, et vous devez désormais montrer pour les rivières la tendresse que vous montreriez pour un frère. Nous savons que l'homme blanc ne comprend pas nos moeurs. Une parcelle de terre ressemble pour lui à la suivante, car c'est un étranger qui arrive dans la nuit et prend à la terre ce dont il a besoin. La terre n'est pas son frère, mais son ennemi, et lorsqu'il l'a conquise, il va plus loin. Il abandonne la tombe de ses aïeux, et cela ne le tracasse pas. Il enlève la terre à ses enfants et cela ne le tracasse pas. La tombe de ses aïeux et le patrimoine de ses enfants tombent dans l'oubli. Il traite sa mère, la terre, et son frère, le ciel, comme des choses à acheter, piller, vendre comme les moutons ou les perles brillantes. Son appétit dévorera la terre et ne laissera derrière lui qu'un désert.


Il n'y a pas d'endroit paisible dans les villes de l'homme blanc. Pas d'endroit pour entendre les feuilles se dérouler au printemps, ou le froissement des ailes d'un insecte. Mais peut-être est-ce parce que je suis un sauvage et ne comprends pas. Le vacarme semble seulement insulter les oreilles. Et quel intérêt y a-t-il à vivre si l’homme ne peut entendre le cri solitaire de l’engoulevent ou les palabres des grenouilles autour d'un étang la nuit ? Je suis un homme rouge et ne comprends pas. L'Indien préfère le son doux du vent s'élançant au-dessus de la face d'un étang, et l'odeur du vent lui-même, lavé par la pluie de midi, ou parfumé par le pin pignon.

L'air est précieux à l’homme rouge, car toutes choses partagent le même souffle.

La bête, l'arbre, l'homme. Ils partagent tous le même souffle.

L'homme blanc ne semble pas remarquer l'air qu'il respire. Comme un homme qui met plusieurs jours à expirer, il est insensible à la puanteur. Mais si nous vous vendons notre terre, vous devez vous rappeler que l'air nous est précieux, que l'air partage son esprit avec tout ce qu'il fait vivre. Le vent qui a donné à notre grand-père son premier souffle a aussi reçu son dernier soupir. Et si nous vous vendons notre terre, vous devez la garder à part et la tenir pour sacrée, comme un endroit où même l'homme blanc peut aller goûter le vent adouci par les fleurs des prés. Nous considérerons donc votre offre d'acheter notre terre. Mais si nous décidons de l'accepter, j'y mettrai une condition : l'homme blanc devra traiter les bêtes de cette terre comme ses frères.

Je suis un sauvage et je ne connais pas d'autre façon de vivre.

J'ai vu un millier de bisons pourrissant sur la prairie, abandonnés par l'homme blanc qui les avait abattus d'un train qui passait. Je suis un sauvage et ne comprends pas comment le cheval de fer fumant peut être plus important que le bison que nous ne tuons que pour subsister.

Qu'est-ce que l'homme sans les bêtes ? Si toutes les bêtes disparaissaient, l'homme mourrait d'une grande solitude de l'esprit. Car ce qui arrive aux bêtes arrive bientôt à l'homme. Toutes choses se tiennent.

Vous devez apprendre à vos enfants que le sol qu'ils foulent est fait des cendres de nos aïeux. Pour qu'ils respectent la terre, dites à vos enfants qu'elle est enrichie par les vies de notre race. Enseignez à vos enfants ce que nous avons enseigné aux nôtres, que la terre est notre mère. Tout ce qui arrive à la terre, arrive aux fils de la terre. Si les hommes crachent sur le sol, ils crachent sur eux-mêmes.


Nous savons au moins ceci : la terre n'appartient pas à l'homme ; l'homme appartient à la terre. Cela, nous le savons. Toutes choses se tiennent comme le sang qui unit une même famille. Toutes choses se tiennent.

Tout ce qui arrive à la terre arrive aux fils de la terre.

Ce n'est pas l'homme qui a tissé la trame de la vie : il en est seulement un fil. Tout ce qu'il fait à la trame, il le fait à lui-même.

Même l'homme blanc, dont le dieu se promène et parle avec lui comme deux amis ensemble, ne peut être dispensé de la destinée commune. Après tout, nous sommes peut-être frères. Nous verrons bien. Il y a une chose que nous savons, et que l'homme blanc découvrira peut-être un jour, c'est que notre dieu est le même dieu. Il se peut que vous pensiez maintenant le posséder comme vous voulez posséder notre terre, mais vous ne pouvez pas. Il est le dieu de l'homme, et sa pitié est égale pour l'homme rouge et le blanc. Cette terre lui est précieuse, et nuire à la terre, c'est accabler de mépris son créateur. Les Blancs aussi disparaîtront ; peut-être plus tôt que toutes les autres tribus. Contaminez votre lit, et vous suffoquerez une nuit dans vos propres détritus.

Mais en mourant vous brillerez avec éclat, ardents de la force du dieu qui vous a amenés jusqu'à cette terre et qui pour quelque dessein particulier vous a fait dominer cette terre et l'homme rouge. Cette destinée est un mystère pour nous, car nous ne comprenons pas lorsque les bisons sont tous massacrés, les chevaux sauvages domptés, les coins secrets de la forêt chargés du fumet de beaucoup d'hommes, et la vue des collines en pleines fleurs ternie par des fils qui parlent.

Où est le hallier ? Disparu. Où est l'aigle ? Disparu.

La fin de la vie, le début de la survivance.
 

Chef indien Seattle,
réponse au président Cleveland des Etats-Unis d'Amérique, 1854
Par Taïké Eilée - Publié dans : Philosophie
Ecrire un commentaire - Voir les commentaires - Recommander
Mardi 10 octobre 2006 2 10 /10 /2006 07:19
Article écrit le 1er mai 2006

Philosophe, écrivain, journaliste, académicien et libéral convaincu, esprit fort du 20e siècle, Jean-François Revel est décédé dans la nuit du samedi au dimanche 30 avril. Présenté, dans les quelques secondes que les télévisions ont daigné réserver à sa nécrologie, comme un penseur de droite. Lui se considérait précisément comme l'inverse, un homme de gauche. Voici ce qu'il confiait à Olivier Todd dans un entretien de février 1997, paru dans le magazine Lire :


"Je n'ai jamais cessé de me considérer comme étant de gauche. A l'origine, être de gauche, c'est lutter pour la vérité et la liberté, et pour le maximum de justice sociale. Mais une justice sociale établie selon des méthodes qui marchent, pas selon des méthodes qui échouent, comme la redistribution à tout-va qui ne fait qu'affaiblir l'économie. Ayant combattu les régimes totalitaires, je n'admets pas d'être traité d'homme de droite par les hommes qui les ont soutenus, par ceux qui encensent encore Fidel Castro. Si trouver Castro répugnant, c'est être de droite, alors je veux bien être de droite. Ces gamineries témoignent de la sclérose intellectuelle la plus totale. Ce qu'on appelle la gauche n'est plus aujourd'hui qu'un clan, une espèce de tribu, un ensemble de spécialistes de l'escroquerie dans les relations publiques, de manipulateurs habiles, qui ont l'art de présenter des idées et des théories qui ont amené les plus grandes catastrophes dans l'histoire de l'humanité comme étant des choses progressistes."


Esprit libre, comme on le voit, qui ne craignait pas de heurter la bien-pensance, qui déresponsabilise les individus et veut en faire systématiquement des victimes (voyez ce morceau choisi d'une interview parue dans Le Figaro le 15 février 1996).


Guy Sorman a rendu un bref et bel hommage à Revel sur son blog, qui commence ainsi : "Toute l’œuvre de Revel est un combat contre la mauvaise foi : il ne comprenait pas que les hommes puissent avoir la passion des idées fausses, idéologiques ou métaphysique." Revel est l'homme qui voulait échapper à toute idéologie, à l'emprise sournoise et si forte des convictions intimes et irrationnelles qui aveuglent. Telle fut l'un de ses questionnements les plus constants : "Comment se forment nos convictions ? C’est un véritable mystère, nous sommes beaucoup plus attachés à nos convictions, voire à nos erreurs, qu’à la vérité et même qu’à nos intérêts. La majeure partie de l’histoire humaine montre que les hommes ont généralement agi contre leurs intérêts, par fidélité sectaire à des convictions absurdes." Convictions innombrables et de tous ordres.


Ainsi, ce slogan tellement ressassé qu'il semble avoir acquis le statut de vérité, d'évidence, selon lequel "les pauvres sont de plus en plus pauvres et les riches sont de plus en plus riches". Faux ! s'insurge Revel. L'écart entre les riches et les pauvres peut très bien s'élargir, mais le niveau de vie des pauvres augmente néanmoins. Les pauvres d'aujourd'hui sont moins pauvres que ceux de jadis. Défense explicite du libéralisme économique, contre les caricatures duquel Revel s'est toujours dressé avec énergie.


Mais cessons les querelles. Revel est mort. Olivier Todd, dans l'entretien que nous avons évoqué plus haut, lui avait demandé s'il pensait à sa mort. Telle fut sa réponse :


"Evidemment. J'en suis toujours resté à Epicure et à Montaigne. Un chapitre de Montaigne s'appelle «Que philosopher c'est apprendre à mourir». Mais je ne suis pas non plus tellement d'accord avec ça. Cela ne s'apprend pas. On ne peut apprendre que ce qu'on peut répéter. La mort est un fait unique et un fait brut. A partir du moment où on ne croit pas à un au-delà ou à une réincarnation, il ne reste plus qu'à accepter le néant."


Revel, athée lucide, a donc affronté le néant, sans illusion. Il a traversé ce "quart d'heure de passion sans conséquence" dont parle justement Montaigne, qui, lui aussi, avait fini par se libérer de la croyance selon laquelle on peut dompter la mort, et qui savait bien qu'on ne se prépare pas à ce tout dernier moment. Dans ce dernier moment, il n'y a plus qu'à s'en remettre au sort, à la bonne grâce de notre Mère Nature...
Par Taïké Eilée - Publié dans : Philosophie
Ecrire un commentaire - Voir les commentaires - Recommander
Mercredi 10 janvier 2007 3 10 /01 /2007 02:39

Article publié sur AgoraVox le 11 janvier 2007

 

En 2005 ressortait de l’ombre, après une éclipse de près de cinquante ans, le nom de Prosper Alfaric. C’est à l’initiative du philosophe Michel Onfray que l’on devait alors la réédition, aux éditions Coda, de certains de ses textes critiques sur le christianisme et la figure de Jésus, dans un recueil intitulé Jésus a-t-il existé ?. Sa thèse essentielle décoiffe : Jésus n’aurait jamais existé.

 

Jésus a-t-il existé ? La question peut paraître saugrenue. Déplacée. Tordue. Douter de la réalité du personnage fondateur de notre civilisation, n’est-ce pas pure folie ? C’est pourtant la question que nous pose Prosper Alfaric, et à laquelle il a répondu, pour sa part, de la manière la plus radicale : non, Jésus n’a pas existé. Son existence se réduit à celle d’un pur mythe.

Mais qui est donc cet étrange Monsieur Alfaric, aux idées si peu convenables ? Né en 1876 dans une famille de paysans de l’Aveyron, il grandit dans la foi catholique, et devient prêtre dès l’âge de vingt-trois ans. Sa carrière au sein de l’Eglise s’annonce des plus prometteuses. Mais voici qu’au contact de la philosophie, sa foi s’effrite. Jusqu’à s’évaporer totalement. Il a alors trente-deux ans. Bientôt, il délaisse ses fonctions sacerdotales, entame des études de philosophie, avec l’aide de quelques sommités – Lévy-Bruhl, Brunschvicg et Delbos –, et, en 1919, obtient la chaire d’histoire des religions de l’université de Strasbourg. En 1933, il publie Le Problème de Jésus et les origines du christianisme, qui lui vaut son excommunication de l’Eglise. Devenu l’un des piliers de l’Union Rationaliste, il ne cessera, jusqu’à sa mort en 1955, dans un dialogue constant avec les catholiques, son travail d’exégèse biblique.

«Un demi siècle plus tard, ses livres ne se trouvent plus, n’ont jamais été réédités, son nom ne dit plus rien à personne, son travail semble n’avoir jamais eu lieu… Enterrement discret d’une œuvre majeure», écrit Michel Onfray dans la préface de Jésus a-t-il existé ?. C’est, en effet, à l’auteur du Traité d’athéologie que nous devons la réédition, en 2005, de ce recueil de textes oubliés. Onfray ne s’étonne d’ailleurs guère du lourd silence qui a fini par ensevelir le nom de Prosper Alfaric : «On ne s’attaque pas impunément aux mythes… on ne reste pas sans punition d’avoir pensé, écrit ou dit que le roi est nu… Démontrer qu’une fiction sert de socle à une culture presque deux fois millénaires, voilà une information trop violente pour qui a été ondoyé physiquement et mentalement depuis le plus jeune âge.»

A la recherche de traces...
 

Trois textes présentent les arguments de notre sympathique «antéchrist» : «Jésus a-t-il existé ?», «Comment s’est formé le mythe du Christ», et «Le problème de Jésus». Ils datent respectivement de 1932, 1947 et 1954. Erudits, mais écrits dans un style d’une grande clarté, ils nous préviennent d’emblée – très honnêtement –, qu’en cette matière fort épineuse, nous nous mouvons dans le domaine du vraisemblable, et devons renoncer à toute certitude.

D’abord, Alfaric remarque qu’aucun auteur non chrétien du premier siècle, contemporain de celui qui aurait été Jésus, ne l’a cité dans ses écrits. Pas une seule allusion chez des Juifs comme Philon d’Alexandrie ou Juste de Tibériade, pas plus que chez des païens comme Suétone, Sénèque ou Pline l’Ancien. Dans l’œuvre monumentale de l’historien juif Flavius Josèphe, on ne trouve que quelques lignes consacrées au Christ ; et chez le Latin Tacite, on ne relève qu’une très brève allusion. Mais ces passages, soumis à la critique, s’avèrent très probablement apocryphes (rajoutés, au fil du temps, par des copistes chrétiens). Nous ne possédons pas davantage d’acte officiel de Rome, rendant compte du procès de Jésus par Ponce Pilate. Ces silences sont pour le moins perturbants.

Au fond, tout ce que nous savons de Jésus vient des Evangiles. Or, ces textes ont été rédigés longtemps après l’époque qu’ils décrivent, après l’an 70, puisqu’ils font tous référence à la destruction du Temple de Jérusalem qui eut lieu cette année-là. Alfaric situe même leur élaboration dans la première moitié du deuxième siècle. Les narrateurs ne sont donc en rien des témoins de la vie de Jésus. Et tous semblent étrangers à la Palestine, qu’ils connaissent manifestement fort mal. Et puis, ils se contredisent, d’un évangile à l’autre, sur des points cruciaux, n’hésitent pas non plus à orner leurs récits des prodiges les plus étranges. C’est que ces récits n’ont pour but que de servir une certaine théologie, qui varie d’un auteur à l’autre, chacun ayant sa propre conception de la nature du Christ. Il n’est dès lors pas étonnant que Jésus apparaisse davantage comme un «fantôme abstrait» ou une «idée qui marche», que comme un homme réel de chair et de sang.

Alfaric se penche aussi sur les textes chrétiens antérieurs aux Evangiles, qui peuvent, de par leur archaïsme, leur proximité avec les origines, constituer des sources encore plus décisives. Il s’agit de l’Apocalypse, des Epîtres de Paul, et de l’Epître aux Hébreux. Or, tous ignorent Jésus de Nazareth. Certes, Jésus (dont le nom même signifie «Iahvé sauve») y est présent, mais jamais sous la forme d’un personnage historique. Toujours sous la forme d’un être purement spirituel – mythique.
 

La formation d'un mythe

La réflexion d’Alfaric, passionnante de bout en bout, s’avère exaltante, lorsqu’elle s’efforce de reconstituer la manière dont a bien pu se former le mythe du Christ, quel état d’esprit a présidé à cette fabrication, et quels matériaux y ont pu être employés. Ainsi, à l’époque où nous ramènent les Evangiles, la Palestine est sous domination romaine, le peuple juif a perdu son indépendance, et a la conviction d’une intervention divine imminente. On cherche alors dans la Bible, qui passe pour être une grande prophétie messianique, l’annonce de la venue d’un Christ sauveur (ou «messie»), qui régnera sur l’univers et rétablira la justice. Et on la trouve ! Dans un oracle – librement interprété – de Jacob : «Le sceptre ne s'éloignera pas de Juda, ni le bâton de commandement d'entre ses pieds, jusqu'à ce que vienne Schilo, et que les peuples lui obéissent.» Texte fondamental, selon Alfaric, puisqu’il servit à déterminer la date à laquelle devait apparaître le Christ : avant la fin de la monarchie d’Hérode.

Alfaric nous montre comment l’image de Jésus s’est nourrie de certaines figures de l’Ancien Testament et d’autres textes anciens, proprement esséniens : une personnalité transcendante appelée «fils de l’homme» dans le Livre d’Hénoch ; un élu de Dieu, humble et méprisé, souffrant et mourant pour le rachat de nos péchés, et qui apportera la justice aux nations, dans le recueil d’Isaïe ; ou encore, dans les Psaumes, un pieux Israélite persécuté, soumis à d’innombrables maux, qu’on entend notamment lancer cet appel au secours qui en rappelle un autre : «Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ?».

Si la figure du Christ se forme initialement dans le monde judaïque, elle n’en fait pas moins des emprunts à d’autres cultures. Alfaric remarque, en effet, d’étonnantes ressemblances entre le messie des chrétiens et d’autres hommes-dieux, plus anciens : Osiris en Egypte, Attis en Asie Mineure, Adonis en Syrie, ou Mithra en Perse. Tous ces dieux sauveurs passent pour avoir souffert, pour être morts de façon tragique, afin de ressusciter et d’assurer à leurs fidèles une éternité de bonheur. Guérisons miraculeuses, cène, naissance au 25 décembre, trahison d’un familier, soins pieux d’une femme éplorée… Autant de détails que l’on peut retrouver dans les récits de leurs vies – bien loin des Evangiles.

Un doute raisonnable
 

Au terme de la lecture des analyses de Prosper Alfaric, la thèse d’un Jésus mythique a perdu de son extravagance. Alfaric n’est, d’ailleurs, pas le premier à l’avoir soutenue. On la fait couramment remonter à Bruno Bauer (vers 1840). En réalité, il faut remonter beaucoup plus loin. A la Bible elle-même ! Dans la deuxième Epître de Jean, on peut lire, en effet, ceci : «Car plusieurs séducteurs sont entrés dans le monde, qui ne confessent point que Jésus-Christ est venu en chair.» Les sceptiques étaient là dès l’origine. Il est remarquable, aussi, de noter que deux papes du XVIe siècle ont affirmé le caractère légendaire de Jésus : Léon X et Paul III. Le premier confia à son secrétaire, le cardinal Bembo : «On sait de temps immémorial combien cette fable de Jésus-Christ a été profitable à nous et à nos proches». Quant au second, il déclara au duc Mendoza, ambassadeur d’Espagne : «N'ayant pu découvrir aucune preuve de la réalité historique de Jésus-Christ de la légende chrétienne, j'étais dans l'obligation de conclure à un dieu solaire mythique de plus

Les papes eux-mêmes ont douté. Mais pas mon dictionnaire… En ouvrant au mot «Jésus» mon Dictionnaire Hachette encyclopédique, qui ne date pas du Moyen Age, mais de l’année 1994, j’ai pu lire cette révélation : «La Résurrection n’est pas un fait historique directement constatable. C’est indirectement seulement qu’elle nous est connue : le tombeau est vide le dimanche matin…». Ciel ! Qu’ai-je donc perdu mon temps à lire Prosper Alfaric ! Puisque mon petit dictionnaire illustré m’assure, non pas seulement que Jésus a existé, mais qu’il est ressuscité ! Indirectement connue, la résurrection est néanmoins… connue. Fichtre !

On le voit, le temps fait les croyances, lourdes et inébranlables, il érige, par son travail patient, les plus incertaines réalités en massives évidences. Le temps – par l’habitude, par la coutume – endort les consciences, les rend insensibles au bon sens. Les textes de Prosper Alfaric sont précisément de ceux qui réveillent les consciences, les ébranlent, les remettent en état de marche. Leur intelligence scrupuleuse mérite d’être ressuscitée ! Pour donner vie à d’autres travaux, plus actuels, mais animés du même esprit. A l’orée d’un siècle qui s’annonce «religieux», il est du devoir de chacun de prendre à bras le corps toutes ces questions avec liberté et rigueur.

Signalons enfin que l’ouvrage Jésus a-t-il existé ? couvre un champ beaucoup plus vaste que le seul titre ne le laisse entrevoir ; il étudie, en effet, outre le problème de Jésus, les origines sociales du christianisme, le mythe de Marie, les origines et l’histoire de l’excommunication, la façon dont se faisaient autrefois les papes, la croyance en Dieu, et d’autres sujets encore.

 

Par Taïké Eilée - Publié dans : Philosophie
Ecrire un commentaire - Voir les 3 commentaires - Recommander
Mardi 15 mai 2007 2 15 /05 /2007 22:32

 
 
Les amateurs de films d'horreur sont aux anges. A l'affiche, en ce moment, l'un des fleurons du genre. Hitcher ? Mais non... Le meilleur film d'épouvante du moment est un documentaire. Jesus Camp ? Non plus, même si la découverte de ces camps évangéliques pour enfants, que l'on prépare à devenir de futurs soldats de Dieu et de George W. Bush, peut également faire frémir. La palme du meilleur film "gore" 2007 revient à We Feed The World (Le marché de la faim) de Erwin Wagenhofer. Un film tellement effrayant qu'il n'est diffusé que dans six salles à Paris... Pas d'effets spéciaux. Pas de faux sang. Que du vrai. Avec nous, consommateurs, comme principaux acteurs. Et de vrais gens qui meurent. De la faute du "système" - autre nom de l'antique "destin". Dans l'indifférence générale. La nôtre.
 



100 000 êtres humains meurent de faim ou de ses conséquences immédiates chaque jour dans le monde. 1 enfant de moins de 10 ans meurt toutes les 5 secondes de cette même cause. Selon le rapport annuel de l'organisation pour l'alimentation et l'agriculture, 842 millions d'hommes et de femmes souffrent de malnutrition chronique aggravée, qui les rend invalides et les prive de toute vie professionnelle, familiale et sexuelle. Un chiffre en constante augmentation. Pourtant, il est avéré que l’agriculture mondiale peut, à l’heure actuelle, nourrir dans de bonnes conditions 12 milliards d'individus, soit près du double de la population mondiale ! Ces quelques chiffres aberrants font dire à Jean Ziegler, rapporteur spécial auprès des Nations Unies sur le Droit à l'Alimentation, auteur de L'Empire de la honte, et dont les interventions servent de fil conducteur au documentaire, que "chaque enfant qui, aujourd'hui, meurt de faim est, en réalité, assassiné".

La faute à qui ? Au monde tel qu'il va. Et tel qu'il continuera vraisemblablement d'aller.
La faute, selon Ziegler, aux "500 multinationales qui contrôlent 52 % du PIB mondial", "ne s'intéressent absolument pas au sort des pays dans lesquels elles sont implantées", "mènent une politique de maximalisation des profits et assoient leur pouvoir par la corruption des dirigeants". Et ce, dans un monde où "la normativité, qui était ancrée dans la souveraineté des Etats nationaux, se défait comme un bonhomme de neige au printemps" (toujours selon Ziegler, lors de son passage dans l'émission de France 2, Des mots de minuit).

Petit tour du monde de l'absurde

Quelques illustrations de ce monde qui ne tourne pas rond ? A Vienne, en Autriche, on jette environ 2 millions de kilos de pain par an, pourtant parfaitement comestibles. La quantité de pain ainsi gaspillée chaque jour pourrait nourrir la deuxième ville du pays, Graz.

En Roumanie, deuxième producteur agricole européen derrière la France, le leader mondial des ventes de semences, Pioneer, impose ses OGM, ses semences à utilisation unique, et détruit progressivement les modes de culture traditionnels. Un représentant du groupe nous livre un témoignage étonnant, précise-t-il, en son nom propre : il annonce, en effet, l'inéluctable hégémonie future des OGM, tout en la regrettant, souhaite que l'agriculture ancienne puisse résister, alors même qu'il participe activement à la liquider. Illustration, sans doute, du conflit interne à chaque homme, entre son intérêt et sa conscience...

Cet homme, courgettes en main, fait remarquer que celles qui sont génétiquement modifiées sont, certes, bien plus agréables à regarder, plus grosses, plus séduisantes pour le consommateur... mais n'ont aucun goût ; en tout cas, bien moins que les courgettes classiques, plus petites, plus tordues, et moins affriolantes à la vue. Désabusé, il prédit que, demain, les enfants ne connaîtront plus le goût d'une pomme ou d'une tomate authentiques. Le goût n'est malheureusement pas un critère retenu par les multinationales de l'agro-alimentaire. Le critère unique, c'est le profit, et sa maximalisation. Et puis, fait-il finalement remarquer : veut-on de bons produits en faible quantité, ou de mauvais qui pourront nourrir tout le monde ?

Passons, à présent, l'Atlantique. Depuis 1975, les paysans brésiliens ont défriché la forêt vierge et ses arbres gigantesques, qu'on avait coutume de qualifier de "poumons de la Terre", sur une surface équivalant à la France et au Portugal réunies, pour y cultiver du soja, au point que le Brésil en est devenu le premier producteur mondial. Or, le soja appauvrit la terre amazonienne. Un soja qui est ensuite exporté massivement vers l'Europe, où il sert à nourrir... les cheptels, et, en particulier, les poulets. Pendant ce temps-là, les paysans souffrent de malnutrition chronique (comme 25 % des Brésiliens), et vivent dans une telle misère qu'ils doivent puiser leur eau - à boire - dans des mares polluées, à leurs risques et périls.

Situation tout aussi absurde au Sénégal, où les paysans voient affluer sur leurs marchés, au tiers du prix local, les légumes et fruits européens subventionnés, qui les condamnent à ne pas pouvoir vivre de leurs propres productions. Du coup, certains d'entre eux, sans espoir de survie chez eux, malgré leurs journées de travail de 18 heures, émigrent illégalement vers l'Europe, pour s'y faire exploiter (et servir, à l'occasion, de boucs émissaires). A ce drame, Ziegler apporte ce
début de réponse : "Pour créer les conditions d’un développement autonome de l’Afrique, l’Europe devrait commencer par supprimer les 349 milliards de dollars de subvention à l’exportation de ses produits agricoles. Le poids de la dette est un garrot qui bloque tous les investissements productifs. L’Europe devrait forcer les grandes banques à accepter sa suppression."

Les poulets et le PDG

Les films d'horreur mettent parfois du temps à faire peur ; il nous font patienter longuement avant de nous faire sombrer dans la franche épouvante. We Feed The World ne déroge pas à la règle. L'ensemble du film est inquiétant ; les deux dernières séquences, elles, glacent littéralement le sang.

D'abord, nous nous retrouvons dans une usine autrichienne qui fabrique des poulets, comme on fabriquerait des jouets ou des voitures. Une usine à bouffe, où l'animal en tant que tel n'existe plus. Fini l'animal qui a sa vie propre, et qu'un jour on chassera et tuera pour le manger. L'animal est ici nié dans son être, et d'emblée réduit à de la bouffe.

Tout commence dans des poulaillers géants, contenant jusqu'à 70 000 individus. Là, dans ces hangars sordides, poules et coqs se reproduisent. Les oeufs pondus sont placés dans des incubateurs. Puis dans de grandes caisses. Les poussins y éclosent, comprimés les uns contre les autres. Ensuite, comme n'importe quels objets dans une usine à la chaîne, ils suivent, sur des tapis roulants qui vont à toute vitesse, un parcours automatisé, durant lequel ils se font bringuebaler dans tous les sens. Ils atterrissent dans d'impressionnants hangars, où ils vont être gavés. A peine le temps de grandir qu'ils sont transportés à l'abattoir. Sans avoir jamais vu la lumière du jour. Sans avoir jamais gambadé en pleine nature. Sans avoir jamais "vécu". Passons sur l'abattage lui-même, nouveau parcours à la chaîne sur tapis roulant, avec électrocution via passage de la tête dans un bassin liquide, et décapitation, jusqu'à l'arrivée finale du cadavre sous cellophane. Prêt à déguster. Ces images soulèvent le cœur et donneront, à n'en pas douter, quelques scrupules aux futurs consommateurs que nous sommes, lorsque nous nous retrouverons face à face avec un poulet sous cellophane au supermarché.

Là encore, il est surprenant d'entendre un acteur de ce système, qui travaille dans une de ces usines à poulets, tenir des propos très critiques à l'encontre de sa propre activité : "Le consommateur ne sait plus comment le système fonctionne. [...] Les gens deviennent indifférents et brutaux pour arriver à leurs fins. Pourquoi ? Car dans les hautes sphères, il n'y a plus personne qui a commencé en bas de l'échelle. [...] Tous ces gens qui étudient à l'école et quittent l'université avec une licence ou un doctorat n'ont plus aucun lien avec leurs racines. Ils voient l'agriculture comme la plupart des gens, à savoir comme on la présente dans les pubs, idéalisée. Mais ça n'a rien à voir avec la réalité. Le marché ne s'intéresse qu'au prix. Le goût n'est pas un critère." La sale besogne est laissée à quelques professionnels qui ont presque honte de ce qu'ils font, tandis que les consommateurs, et peut-être même les maîtres du système, ignorent tout des pratiques de terrain qui permettent la réalisation du profit et sa maximalisation tant recherchée et vénérée.

Ultime scène d'horreur du documentaire de Erwin Wagenhofer : la visite au PDG de Nestlé, Peter Brabeck. Celui qui dirige la plus importante multinationale alimentaire mondiale - et qui n'a pas dû voir le film qui précède son entrée en scène - nous assure que tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes, que le monde n'a jamais été aussi riche, que chacun peut aujourd'hui avoir tout ce qu'il veut... Il nous assure que l'avenir appartient aux OGM, que le bio, ce n'est pas si bien que cela... Il se réjouit de ce que l'homme ait enfin réussi à vaincre la nature hostile, à la maîtriser, à la manipuler à sa guise, et nous promet que tout cela est sans danger ; preuve en est, les OGM n'ont, à ce jour, causé aucune maladie chez nos amis américains. Il s'étonne donc candidement de ce que certains affichent quelques états d'âme vis-à-vis des manières de faire des grandes entreprises transcontinentales qui dirigent le monde.


Mais ce n'est pas tout. Voici venue l'heure du grand frisson... Peter Brabeck s'interroge très sérieusement sur le prétendu droit de tous les hommes à bénéficier de l'eau ! Ce cher monsieur, bronzé aux U.V. (comme le souligne malicieusement Ziegler), qualifie d'extrémistes les ONG qui considèrent que chaque homme de ce monde a droit à l'eau, et se prononce, pour sa part, en faveur de la privatisation de cette dernière, en laquelle il voit une denrée alimentaire comme une autre, qui a donc une valeur marchande, un prix, et que seuls ceux qui pourront se la payer auront le droit de consommer. Pour les autres... Faudra s'adapter, j'imagine, être flexible... moderne...

En résistance contre la privatisation du monde

Jean Ziegler, dans
un entretien au quotidien suisse Le Courrier du 24 octobre 2002, avait déjà pointé "la visée historique de cette oligarchie transcontinentale", incarnée par le PDG de Nestlé : il s'agissait de "la privatisation du monde". En effet, nous disait-il, "pour les maîtres du monde, il ne saurait exister de «biens publics». Cette visée est contenue dans le Consensus de Washington, un ensemble d'accords informels liant les principales sociétés transcontinentales, les banques de Wall Street, la Federal Reserve, la Banque mondiale, le FMI, l'OMC. Le but de cette alliance est l'instauration d'une stateless global governance, d'un marché mondial unifié et totalement autorégulé. Leur méthode : l'élimination de l'Etat et de toute instance régulatrice."

Alors que l'Europe affiche, disait-il en 2002, "une indigne soumission à l'empire états-unien", alors même qu'elle "a les moyens de résister", Ziegler situe le dernier rempart contre la privatisation du monde dans "la Charte des Nations Unies et la Déclaration des droits de l'homme". "Les valeurs qu'elles contiennent et véhiculent", poursuit-il, "constituent la norme ultime de toute politique. Les nouvelles formes d'organisation issues de la société civile se meuvent dans cette constellation de valeurs. L'espoir vient de ces réseaux qui associent des individus et des groupes de manière transversale sans hiérarchie, sans dogmatisme, sans programme commun. Ils sont absolument et totalement dans la résistance. Contre la privatisation du monde. Georges Bernanos a écrit : «Dieu n'a d'autres mains que les nôtres.» Nous vivons en démocratie, nous pouvons et devons renverser l'ordre meurtrier du monde."

Réentendre la voix oubliée des sages

En voyant We Feed The World, j'ai pensé, par contraste, à deux êtres extraordinaires, dont les paroles précieuses nous manquent : l'ethnologue Claude Lévi-Strauss et le romancier Jean-Marie Gustave Le Clézio. Ces deux sages ont toujours été fascinés par des peuples (amérindiens entre autres) qui savaient vivre dans une "bonne entente avec la nature" (11e minute de
cet entretien entre les deux hommes), en harmonie avec elle - du fait de leurs croyances : "Quand il existe des croyances en un maître des animaux, qui veille jalousement sur les procédés de chasse, et dont on sait qu'il enverra des châtiments surnaturels à celui ou à ceux qui tueraient plus qu'il n'est strictement nécessaire, quand, pour cueillir la moindre plante médicinale, il est nécessaire de faire d'abord des offrandes à l'esprit de cette plante, tout cela oblige à entretenir avec la nature des rapports mesurés. Et certains peuples ont même cette croyance que le capital de vie qui est à la disposition des êtres fait une masse, et que, par conséquent, chaque fois qu'on en prend trop dans une espèce, on doit le payer aux dépens de la sienne propre..." (voir ce bel entretien entre Bernard Pivot et Lévi-Strauss à partir de la 27e minute).

Des peuples qui développaient, continue Lévi-Strauss, "une façon sensée pour l'homme de vivre et de se conduire, et de se considérer, non pas, comme nous l'avons fait, [...] comme les seigneurs et les maîtres de la création, mais comme une partie de cette création, que nous devons respecter, puisque ce que nous détruisons ne sera jamais remplacé, et que nous devons transmettre telle que nous l'avons reçue à nos descendants. Ça, c'est une grande leçon, et presque la plus grande leçon que l'ethnologue peut tirer de son métier." Une leçon à inculquer d’urgence à Peter Brabeck.

Le Clézio aussi nous parle de peuples qui ne partagent guère notre civilisation technique du rendement, et qui ont un sentiment de "la très grande fragilité" de la nature, qui savent par exemple que l'excès d'exploitation est néfaste, que si l'on remplace la forêt naturelle par des champs en monoculture, l'on obtient une détérioration du sol (
écouter cet entretien vers 30min40). Il nous entretient de ces peuples qui vivent dans le respect des plantes, ne les cueillent qu'avec une extrême précaution, et si seulement elles ne sont pas trop jeunes, tout comme ils ne pêchent point de poissons qui n'auraient suffisamment vécu, ces peuples qui placent plantes et animaux à égalité avec les hommes. On est loin des poulets d'usine tenus toute la durée de leur courte vie à l'abri de la lumière du soleil, et traités non comme des être vivants, mais comme des objets utilitaires à l'homme. On est loin du massacre de la forêt amazonienne, remplacée par des champs de soja à perte de vue, destinés au gavage des poulets d'usine... On est loin de cette culture mortifère décrite par We Feed The World.

La nostalgie d'un Lévi-Strauss ou d'un Le Clézio pour ces peuples que d'aucuns qualifiaient de "sauvages", de "barbares", ou de "primitifs", peut être salutaire. Car c'est bien de l'esprit écologique (certes laïcisé) qui les animait que viendra, s'il doit venir, le salut de notre civilisation.
Par Taïké Eilée - Publié dans : Philosophie
Ecrire un commentaire - Voir les commentaires - Recommander
Créer un blog sur over-blog.com - Contact - C.G.U. - Rémunération en droits d'auteur - Signaler un abus - Articles les plus commentés