Cinéma

Mercredi 4 octobre 2006 3 04 /10 /2006 05:18

Article écrit le 30 septembre 2005

Dans les eaux troubles du désir

Un homme, Laurent, interprété par Benoît Poelvoorde, rencontre une femme, Claire, jouée par Isabelle Carré. Ça se passe sur le lieu de travail de cette dernière, une compagnie d’assurances ; Laurent, vétérinaire, est victime d’un dégât des eaux et c’est Claire qui est en charge de son dossier. Très vite, Laurent initie avec Claire une relation, pas encore intime, mais plus personnelle qu’elle ne devrait l’être et le rester. Il joue sur son humour et l’on retrouve là le Benoît Poelvoorde que l’on connaît, au pouvoir comique irrésistible, malgré le cadre « film sérieux » dans lequel on se trouve là. Mais déjà, dès les premières minutes, quelque chose d’autre se dégage, quelque chose d’inhabituel, qui laisse présager un grand film. Car disons-le tout net et sans attendre : ce film est grand, il est profond, il est même exceptionnel. Poelvoorde déploie des talents d’acteur, certes pas insoupçonnés, mais révélés clairement ici au grand jour, précisément dans le clair-obscur de ce face à face avec une Isabelle Carré au sommet de son art. Ce film est un film d’atmosphère, c’est un film physique, que l’on ressent avec force ; on est constamment pris par des sentiments complexes et hésitants : faut-il penser ceci, faut-il penser cela ? En attendant, on ressent, et ce que l’on ressent est troublant et envoûtant.

L’élément dramatique qui tend l’atmosphère, qui la charge d’électricité, c’est qu’un tueur en série agit sur Lille (cadre de ce film), un tueur de femmes, amateur de scalpel. Et très tôt, on se demande – avec Claire – si ce n’est pas ce Laurent, vétérinaire qui précisément manie le scalpel, qui est l’assassin. Car ce Laurent a une personnalité ambiguë : il est drôle parfois, dragueur souvent, chasseur même, mais chasseur d’intimité plus que de sexe, il se fait sombre aussi à d’autres moments, silencieux, manifestement perturbé. Il a réussi en peu de temps à nouer une relation très étroite avec Claire, cette femme qui incarne la normalité même ; mariée, un enfant, avec son petit train-train heureux, son équilibre, et ce fauve tendre et drôle, Laurent, qui pénètre dans sa vie, et qui va la changer, qui va la faire douter, de sa vie, peut-être de son couple, qui va la faire revivre, la faire rire, la troubler, l’intriguer, lui faire battre le cœur. Claire finit par retrouver une seconde jeunesse avec ce mystérieux personnage, qui ne cesse de lui témoigner de son intérêt, qui se dévoile de plus en plus, qui laisse entrevoir ses failles et ses plaies encore ouvertes ; elle se demande si elle est en danger, entend parler régulièrement des méfaits du tueur, mais ça ne l’arrête pas ; on la voit s’éloigner de son mari, terne figure bien trop rassurante pour une femme qui rêve encore et qui touche du doigt l’aventure et l’excitation d’être vivante. La trop lisse Claire sombre dans ses propres profondeurs, Laurent est son révélateur, et c’est pour cela qu’elle l’aime, car elle l’aime finalement, elle tombe amoureuse ; mais rien ne se passe entre eux, Laurent recule et fuit dans ses secrets. Et aligne cul sec les verres de vodka.

Un épisode furtif rassure Claire : le tueur présumé a été arrêté, et ce n’est pas Laurent. Que faisait donc ce scalpel dans la poche de son manteau, qu’elle avait découvert un soir de sortie avec lui dans une boîte de nuit ? Cette question, elle cesse de se la poser. La peur s’est estompée. Jusqu’à ce qu’elle retrouve, épouvantée, sa meilleure amie, qui est aussi sa collègue, morte, égorgée, victime du tueur – qui court donc toujours. Or, Laurent la connaissait. Il l’avait rencontrée peu de temps auparavant. Et un verre de vodka se trouve là, sur les lieux du drame. Claire n’a dès lors plus aucun doute ; ce qu’elle pressent en fait depuis le début est maintenant on ne peut plus clair : Laurent est le tueur. L’effroi la reprend, la terreur. Mais devant le policier qui l’interroge, elle ne dit rien. De retour à son travail, on la voit paniquée, elle aperçoit Laurent au réfectoire – réalité ou hallucination ? – et va s’enfermer dans son bureau, en larmes ; elle téléphone à son mari, lui demande de venir la chercher en fin de journée. Mais le soir, le mari met du temps à venir et Laurent arrive avant lui. Les masques tombent. « Tu le savais depuis le début, pourquoi n’as-tu rien fait ? », demande-t-il, avant de la supplier : « Aide-moi… » Laurent attend-il autre chose que Claire ne le dénonce et l’arrête enfin, stoppe sa course folle dans la mort, mette un terme à sa souffrance, à sa perdition ? Laurent s’en va, on sent Claire complètement désorientée, on voit son mari qui arrive enfin, mais Claire ne le rejoint pas. Sa vie est ailleurs. Son amour aussi. Laurent est rentré dans son cabinet de véto ; c’est la pénombre, la nuit noire, la nuit des âmes en sursis. Claire a marché dans ses pas, elle est là, dans la pénombre du cabinet, derrière lui, à deux pas du tueur, qui peut-être la menace. Que fait-elle ici ? La femme toute normale qu’elle était aurait jadis appelé la police et serait allée se réfugier dans les bras de son mari. Mais l’âme et le corps de Claire sont maintenant comme aimantés par ceux de Laurent. Son destin est lié au sien. Le tueur de sa meilleure amie est là, l’effroi est clairement là, et pourtant l’amour s’y mêle encore – et tout cela sonne terriblement vrai. Laurent va-t-il tuer Claire ? Ou est-ce Claire qui va tuer Laurent ? Ou alors est-ce l’amour – insensé – qui va sauver l’homme perdu ?

Les deux êtres se font face, ils se rapprochent, tout cela est très fort, ils s’embrassent, ils fusionnent. Laurent, que l’on voyait jusque-là incapable d’embrasser Claire ou une autre femme, freiné par une irrépressible tension, se laisse ici aller, tout semble se dénouer, ses mains ne se crispent pas autour de son cou, elles glissent. Mais bientôt, ses vieux démons le reprennent ; non, Laurent ne s’en sortira jamais. Il a sorti son scalpel, l’a posé sur la gorge de Claire, il s’est remis à haleter comme un malade, il est sur le point de la tuer, mais ne peut s’y résoudre. Lui aussi est tombé réellement amoureux – pour la toute première fois. Poelvoorde est ici magnifique et pathétique. Laurent, on le devine, retourne alors son arme contre lui. L’avant-dernier plan du film nous montre les deux amants (il faut bien les appeler ainsi), Laurent assis par terre et ensanglanté, mais encore vivant, et Claire à ses côtés. Au dernier plan, Claire marche seule, dehors, dans la nuit, sous les éclairages publics de Noël, face à la grande roue au sommet de laquelle elle avait pour la dernière fois ri avec lui.


Le film est intense, il sonne vrai ; il nous plonge au cœur de sentiments pour le moins complexes, nous fait nous mouvoir sur les noires allées de l’âme humaine – rarement explorées –, dans les tréfonds incompréhensibles du désir. On souffre pour Laurent, malgré l’horreur de ses crimes, on apprécie son humanité désarticulée et l’on suit, stupéfait, les effets qu’il produit sur la douce et jolie et bien trop normale Claire, qui, sans jamais quitter complètement sa normalité, fait l’expérience de la face trouble qui est la sienne et qui la tenaille et la tiraille. Les deux acteurs centraux du film sont magistraux ; Poelvoorde, en particulier, est époustouflant, fascinant. L’émotion et la profondeur qu’il dégage sont assez inouïes. La sage Isabelle Carré, si lointaine a priori de l’univers du show man belge, se révèle son pendant parfait pour incarner cette histoire de passion et de folie au cœur de la plus stricte banalité. Qualifier ce film d’Anne Fontaine de chef-d’œuvre ne serait sans doute pas usurpé. Contentons-nous de dire qu’il s’agit sans conteste de l’un des meilleurs films français de ces dernières années. 9,50 euros la place ? C’est clairement là l’un des rares films qui ne nous fasse pas regretter un tel investissement. Il est des films qui peinent à vous divertir ; celui-ci divertit, dans le sens où l’on ne songe à rien d’autre durant les 1 heure 30 de son déploiement, mais en plus il nourrit, il enrichit ; on en sort conscient d’avoir assisté à un moment rare, d’où le cinéma sort grandi – et nous avec.
Par Taïké Eilée - Publié dans : Cinéma
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Samedi 7 octobre 2006 6 07 /10 /2006 05:43
Article écrit le 11 mars 2006
 
Ce vendredi soir, j'étais décidé à aller au cinéma. Sans grande conviction, car aucun des films à l'affiche ne m'aguichait. J'allais faire mon choix au dernier moment, en suivant ma dernière intuition. Après avoir longuement marché, dans la nuit froide et ce temps pourri caractéristique de ce début de mois de mars, en évitant soigneusement les flaques d'eau qui truffaient mon chemin, j'arrive face aux affiches ; comme prévu, elles m'indiffèrent. Les bons films du début d'année ont été bel et bien retirés. Je fais encore quelques pas jusqu'à un second cinéma qui se trouve là. J'y décerne, entre toutes, une affiche rouge, assez sombre, qui me semble être celle d'un film d'horreur. Ce type de cinéma est, certes, souvent bien décevant ; mais quitte à voir un film moyen, autant aller de ce côté-là. En m'approchant, je vois le nom de Quentin Tarantino ; il est le producteur de ce Hostel. La réflexion est faite, j'y vais.
 
 
Trois jeunes gens, deux Américains, un Islandais, vadrouillent à travers l'Europe, en train, d'auberges de jeunesse en auberges de jeunesse, en quête des filles les plus chaudes du continent. Après la France, la Belgique, la Suisse, les voici à Amsterdam. Ils envisagent de poursuivre leur périple vers Barcelone, mais on leur conseille la Slovaquie, Bratislava. Les filles de l'Est sont en effet les plus belles et les plus faciles. Leur vendeur de fantasme, un jeune type comme eux, est convaincant, qui les reçoit dans sa piaule où est en train de baiser un couple défoncé, et qui leur montre sur son téléphone portable quelques clichés de lui entouré de ces fameuses filles faciles, dans la plus parfaite débauche. Nos trois amis attendront un peu avant de rejoindre Barcelone ; Bratislava, nous voilà !
 
 
Dans le train qui les mène au paradis de la luxure, les trois mâles plaisantent ; on apprend que l'un d'entre eux, l'Islandais, est père de famille, ce qui ne l'empêche pas de savoir s'amuser : lui qui s'auto-proclame le "roi du coup de rein" s'est rasé les fesses pour qu'elles soient toutes douces, et en fait profiter ses copains. Et puis, un type plus âgé rentre dans le compartiment, qui calme un peu les ardeurs de nos trois touristes. Petite discussion, le vieux gars fait partager à ses nouveaux compagnons sa joie de la paternité, leur montre la photo de sa petite fille, à laquelle il tient plus que tout au monde. Mais le père de famille est lui aussi un type qui sait vivre ; en apprenant la destination des jeunes gens, il leur recommande chaudement les filles de Bratislava. Mais décidément, cet intrus est bizarre, il se met à manger une salade au poulet avec ses doigts, soutenant qu'il aime sentir la chair des animaux morts qu'il mange. Et pose bientôt sa main sur la cuisse de l'un des jeunes, qui ne le prend pas très bien. Le vieux pervers s'en va, mais on se doute que ce n'est pas la dernière fois qu'on le voit.
 
 
Arrivée conquérante à Bratislava des deux Yankees et du "Roi du coup de rein" venu du pays des jeysers. Ils vont en découdre avec les femelles de l'Est ! L'auberge de jeunesse où ils atterrisent est bien au-dessus de toutes leurs espérances. Les filles n'ont effectivement pas du tout l'air farouches. Ils apprennent que leur chambre sera semi-privée : en clair, ils devront la partager. Et, oh ! surprise, en arrivant dans leur chambre, ils découvrent deux bimbos à moitié nues, qui les accueillent de la façon la plus prometteuse qui soit. Tous se retrouvent ensuite au sauna, les deux charmants canons sont toujours aussi détendus et le top-less semble bien être leur tenue favorite. Cool. Une Italienne, une Russe. La suite n'a rien de très surprenant ; soirée, discothèque - au sein même de l'hôtel - et baise. Mais alors que les deux Américains se font chevaucher par les deux bombas qui partagent leur chambrée, le King islandais s'en va aux bras de la jolie tenancière de l'hôtel. Quelque part, on ne sait pas où.
 
 
Le lendemain matin, les deux potes sont aux anges, mais ont perdu leur copain. Disparu, volatilisé. Avec, paraît-il, une Asiatique. Les deux Américains s'inquiètent, ne croient pas qu'il ait pu partir comme ça, sans les prévenir, mais finissent par se dire que, au fond, ils ne connaissaient pas si bien leur acolyte islandais, et qu'il est peut-être véritablement parti avec sa nouvelle amie. Entre temps, le vieux pervers du train est reparu, dans la discothèque de l'hôtel où logent nos jeunes. Que fait-il là au juste ? On n'en sait rien. D'ailleurs, personne ne se pose la question. Mais on est dans un film d'horreur... Faut pas trop se poser de questions. D'horreur, je n'ai pas vraiment encore parlé. J'ai décrit une sorte de comédie adolescente, dans la veine d'American Pie, pas bien fine, où de gentils garçons n'ont qu'une idée en tête : se taper tous les canons qui passeront à leur portée. En effet, l'inquiétude ne monte que progressivement et ne se découvre franchement que dans la seconde moitié du film.
 
 
L'un des deux Américains, le blond, disparaît à son tour. Manifestement drogué par l'une des filles, il va s'effondrer sur son lit. Là, on voit les pieds du Diable qui se plantent, devant lui, devant son corps inanimé sur le lit, et on devine qu'il va l'emporter. L'autre Américain, le brun, s'inquiète cette fois-ci franchement de la disparition de son compagnon de route. Il a bien raison. Le film verse alors de ce que d'aucuns appellent le gore. Le pauvre blondinet innocent se retrouve dans le lieu le plus pourrave du monde, le plus abjecte, une pièce délabrée au milieu, imagine-t-on, d'un vieil entrepôt abandonné, plus précisément dans les sous-sols sinistres, rouillés et poisseux de celui-ci. Il est ligoté sur une chaise avec des menottes. Pieds et poings liés. Quasiment nu. Et il voit tout autour de lui une panoplie impressionnante d'instruments de torture, des pinces de toutes formes et de toutes dimensions, bref tout le matériel du parfait mécano - et plus encore. Tout ça, il le voit à travers une cagoule percée qu'on a mise sur sa tête. Tout d'un coup, un homme arrive et lui retire la cagoule.
 
 
Et là, what a surprise ! c'est le vieux pervers du train ! Celui qui aimait sentir entre ses gros doigts la chair des animaux morts qu'il dévorait, et qui avait même déjà tâté la cuisse de notre jeune ami. Vous imaginez l'horreur absolue de la scène : le jeune type, nu comme un vers, immobilisé sur une chaise en métal avec des menottes, loin de tout, loin de toute civilisation et de toute humanité, avec un vieux psychopathe qui a à sa disposition tous les outils de torture imaginables, et qui est résolu, on n'en doute pas, à les utiliser. C'est, en gros, la pire situation dans laquelle un être humain peut se retrouver. Le film sombre alors dans l'ultra-violence gratuite, certes sans tout montrer (encore heureux !), mais en jouant sur les peurs les plus primaires et les plus violentes, sans servir le moindre propos. Le vieux se saisit d'une perceuse, il la met en marche, avec ce doux bruit rassurant que vous imaginez, et il s'approche du jeune homme terrorisé qui le supplie de le libérer, et qui est pris d'une telle peur-panique qu'il se vomit dessus. La perceuse sera utilisée, puis un scalpel. Une vraie scène dégueulasse. Avant d'achever sa victime, le bourreau lui aura dit sa raison d'agir : il voulait devenir chirurgien, mais comme ses mains tremblent, sa vocation a été contrariée. Un peu léger comme explication. A défaut, le voilà donc devenu chirurgien-boucher.
 
 
Le deuxième Américain atterrira à son tour dans ce temple du Mal. Conduit par l'une des bimbos qu'il avait sautée à son arrivée à l'hôtel. La fille le mène dans ce lieu ultra-glauque en lui faisant croire que ses amis y sont pour une exposition artistique. Le gars, pas craintif et pas fufute, la suit. Il prend conscience de la réalité lorsqu'il se retrouve presque nez-à-nez avec l'un des chirurgiens-bouchers, en train de recoudre l'un de ses amis morts, qu'il venait d'éventrer. Car le vieux pervers du train n'est pas le seul. Tous les bas-fonds de ce bâtiment en ruine sont truffés de tueurs, plus malades les uns que les autres, qui officient dans d'innombrables cellules, plus lugubres les unes que les autres, avec la même sauvagerie, et avec la même jouissance. La fille servait d'appât pour jeunes touristes en quête de sensations fortes et de nuits chaudes, et se faisait payer cher pour les ramener dans les mains de leurs futurs tortionnaires et assassins. Et ces praticiens de la torture, qui sont-ils au juste ? Nous n'en saurons rien, seulement qu'ils payent pour avoir leur place dans ce lieu maudit et avoir la possibilité de se livrer à ces terribles agissements. Des hommes riches qui payent très cher pour avoir le droit de jouir de la mort horrible qu'ils infligent à autrui.
 
 
Notre héros américain s'en sortira, après s'être extirpé des griffes d'un fou furieux qui avait décidé de s'occuper de lui avec une tronçonneuse et une longue paire de ciseaux. Certes, pas sans encombres : lui aussi se gerbera dessus de peur, aura droit à son amputation de quelques doigts, qu'il essaiera en vain de conserver lorsqu'il seront par terre ; puis il sauvera une jeune Asiatique, qu'il avait croisée à l'hôtel, après qu'un allumé lui aura tout de même brûlé un oeil et une moitié de la face au chalumeau (autre scène bien dégueulasse). Le hasard voudra que, dans le train qui l'emmène loin de toutes ces horreurs, notre Américain retombe sur le vieux pervers du début, transformé en bourreau de ses amis. Dans une gare, le boucher des bas-fonds de Bratislava, reconverti en homme respectable allant au travail, ira, seul et imprudent, se rafraîchir dans des chiottes quelconques. Là, son ancienne victime le suivra et lui tranchera les doigts, avant de lui trancher la gorge dans la cuvette des chiottes. Pas de conclusion, le film s'arrête là, notre héros remonté dans le train et rentrant, on le devine, chez lui, là où il fait mieux vivre. Alors, un film de chiotte ?
 
 
L'intrigue est nulle, les dialogues d'une pauvreté affligeante et rare, la psychologie des personnages inexistante, le message général introuvable. J'ai bien lu des critiques broder à ce film un fond intellectuel que, d'évidence, il ne possède pas. Ces critiques, qui ont forcément des choses à dire, qui veulent forcément avoir matière à penser, pensent et imaginent percevoir de grandes vues sur notre monde comme il va, avec son individualisme forcené, son impérialisme américain à l'origine, bien entendu, de tous les maux de la terre, avec ses pratiques monstrueuses dévoilées au grand jour dans les médias : tortures d'Abou Grahïb, décapitations vidéofilmées d'Occidentaux par des islamistes... On peut considérer qu'un tel film trouve ses conditions de possibilité dans ces aspects du monde contemporain ; mais on n'y pense pas durant la projection, ni après d'ailleurs. Ce film ne donne pas à penser. Il ne suscite pas la réflexion. Il faut, soi-même, avoir très envie de penser pour en tirer quelque chose. Comme c'est le cas de la plupart des critiques de cinéma. Quelles sont les motivations du bourreau, sinon le pur plaisir de tuer et de voir mourir ? Que ressent et pense le héros lorsqu'il réchappe de cet enfer ? On n'en saura rien ; il a évidemment eu la trouille de sa vie, un point c'est tout. Bref, Hostel n'est pas un film d'intello. Et c'est de la masturbation intellectuelle que d'y dénicher un sens profond ou même superficiel. C'est un film plat et sans aucun fond.
 
 
Vous me direz que j'ai beaucoup écrit pour pas grand chose, pour un film qui n'en valait pas la peine. C'est possible. Au moins vous en ai-je assez dit pour vous dissuader d'y aller. Même la peur n'est pas réellement au rendez-vous. Seulement de l'insoutenable à quelques moments. La vraie peur nécessiterait une intrigue plus riche, une psychologie minimale et même développée si possible, de la suggestion, du non-dit et du non-vu, suscitant une imagination forte, un frisson constant. On a d'abord peur avec sa tête. Là, on n'a peur qu'avec ses trippes, qu'avec ses nerfs, face à une perceuse ou une tronçonneuse qu'on allume pour exécuter un pauvre gars attaché. C'est rude, mais sans profondeur, sans intensité. C'est gratuit. Bâclé. Pauvrement dégueulasse.
Par Taïké Eilée - Publié dans : Cinéma
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Mardi 23 janvier 2007 2 23 /01 /2007 02:11

Article publié sur AgoraVox le 22 janvier 2007

 

Porté au rang de quasi chef-d'oeuvre par certains, rabaissé à celui de navet par d'autres, qui s'acharnent manifestement sur son réalisateur controversé, le dernier film de Mel Gibson, Apocalypto, fait l'événement. Il nous ramène dans l'Amérique Centrale du XVIe siècle, au crépuscule de la civilisation maya, peu avant la conquête espagnole.

 

Une tribu de chasseurs, locataires harmonieux d'une forêt aussi luxuriante que mystérieuse, est victime d'une terrible attaque portée par des guerriers mayas. Après la destruction de leur village et le meurtre d'une partie d'entre eux, les habitants sont faits prisonniers, ligotés par le cou à une longue tige de bois qui les relie tous. Ils partent alors pour un long et périlleux périple à travers la jungle, jusqu'à la cité de pierres de ces Mayas.

 

Le contraste entre les deux civilisations - celle, paisible, sage et rieuse des chasseurs de la forêt, et celle, grouillante d'agitation, inégalitaire, hyper-religieuse et pleine d'excès, en un mot décadente, des puissants Mayas - est saisissant. L'arrivée des humbles chasseurs enchaînés dans la cité maya débridée est le point culminant du film. Leur longue route de souffrance dans la jungle est comme une Passion pour ces hommes, arrachés à leur village, à leur forêt, à leur élément, ligotés non pas à une Croix, mais à une longue tige qui les étrangle, et tout se finit pour eux comme pour le Christ, sur le Calvaire, la colline du supplice, ici un temple-pyramide, au sommet duquel ils vont être sacrifiés aux dieux et à la liesse populaire.

 

Des coeurs sous le soleil
 

 

C'est sans doute là la scène la plus marquante du film de Gibson. Celle des sacrifices humains, des arrachages de coeurs encore battants. Sous l'oeil du roi et de sa famille, vêtus des parures les plus somptueuses, les prisonniers, un par un, sont portés sur un autel, où un grand prêtre, armé d'un poignard, leur ouvre la poitrine pour en extraire le coeur encore vivant, et l'offrir aux dieux assoiffés de sang. Avant de les décapiter et d'envoyer rouler leurs têtes et leurs corps sur les marches du temple, jusqu'en bas, jusqu'au peuple rassemblé là, qui hurle sa joie et sa reconnaissance.

 

Le carnage est interrompu par une éclipse solaire, interprétée comme une intervention divine, le signe que les dieux sont satisfaits et repus. Le héros du film - car il y a un héros - est ainsi épargné. Les survivants du cruel rituel servent alors d'objets pour un jeu macabre. On leur ordonne de courir vers un champ de maïs, au-delà duquel se trouve leur forêt. Mais une fois entamée leur course vers la libération, ils servent de cibles aux guerriers mayas, qui les visent de leurs flèches et de leurs lances. Un guerrier est même placé à l'orée du champ pour achever les prisonniers transpercés. Mais le héros parvient, lui, à s'échapper. S'entame alors une course-poursuite mémorable dans la jungle verte.

 

Une forêt nommée Renaissance
 

 

Patte de Jaguar, c'est son nom, court à en perdre haleine, dans le but de retrouver sa jeune femme enceinte et son petit garçon, qui se sont réfugiés au fond d'un puits, pendant l'attaque de leur village. On verse alors bien davantage dans le film d'action que dans la fresque historique et le réalisme le plus strict. Mais qui a prétendu que nous avions affaire à un documentaire ? Nous sommes bel et bien au cinéma. Tandis que la jeune compagne de Patte de Jaguar donne la vie à son second enfant au fond du puits, alors que celui-ci est en train de se remplir dangereusement d'une eau de pluie abondante, son valeureux mari élimine un à un ses terribles poursuivants.

 

Patte de Jaguar conservera donc, contrairement à ses pauvres compagnons, son coeur bien accroché au fond de sa poitrine, et retrouvera, saine et sauve, sa petite famille. A la fin de cette course-poursuite endiablée, alors qu'un calme trompeur est revenu, on voit débarquer, sur la plage, derrière la forêt, les Européens, sortis de leurs caravelles, et armés pour le moment de leurs seuls crucifix. Après l'extermination du peuple des forêts par les Mayas, on pressent déjà celle des Mayas par les Conquistadores... Patte de Jaguar voit arriver ces hommes blancs, se demande un instant s'il doit aller à leur rencontre, et décide finalement de s'en retourner dans sa forêt, tenter de recommencer sa vie à zéro.
 

 

Apocalypto fait indiscutablement partie de ces films qui laissent une empreinte en vous. Qui, sans prétendre au statut de chef-d'oeuvre, peuvent être considérés comme des grands films. Les rares critiques qui parlent de "navet" ont des comptes à régler avec l'homme Gibson, qu'ils détestent, mais ne peuvent pas, honnêtement, qualifier ainsi son film. Tourné dans un cadre majestueux, dans la langue yucatèque, par souci d'authenticité, avec des acteurs tous illustres inconnus, mais néanmoins merveilleux, ce film est habité d'un souffle qui donne au cinéma une grandeur pas si commune.

 

Le retour du refoulé
 

 

L'un des principaux reproches qu'on lui fait, c'est une prétendue complaisance dans la violence, dans l'horreur. Il est vrai que nombre de scènes sont dures, à la limite du soutenable. Il eût été possible de nous les épargner. Mais précisément, n'est-ce pas là l'un des principaux mérites de ce film ? Nous faire subir une violence terrible, à laquelle nous ne sommes plus habitués aujourd'hui, en particulier en Occident, mais qui était le lot commun de nos ancêtres durant des millénaires, une violence qui a fait la vie des hommes partout sur la planète jusqu'à très récemment ? Nous faisons partie, nous l'oublions peut-être, des premières générations qui peuvent envisager de passer leur vie entière sans avoir recours à la violence physique, au meurtre, d'hommes ou d'animaux.

 

Tuer de ses mains des animaux pour manger a constitué le quotidien des hommes durant des millénaires - comme nous le rappelle la scène de chasse inaugurale du film, assez crue ; ces combats dangereux, ces corps à corps avec nos proies, ce rapport à leur chair, à leur sang, cette nécessité de les mettre à mort, avec un poignard ou une lance, nous avons oublié tout cela, nous nous en sommes débarrassés, laissant ces activités vitales à quelques professionnels pas toujours bien vus ; nous avons déréalisé la violence, elle nous est devenue abstraite, nous avons oublié sa nécessité, nous avons oublié que notre survie passait par le meurtre d'autres créatures, nous, hommes modernes, allant à la chasse dans des supermarchés, confrontés à des plats cuisinés, à des produits, à des marques, à des pubs, à des couleurs, voulant oublier la violence et la mort dans notre assiette.

 

Même oubli de la violence entre les hommes, de ces guerres permanentes qui ont fait l'histoire depuis toujours. Combats aux armes blanches, où une lame devait pénétrer dans un corps pour le détruire, et pas combats à distance, au pistolet, au canon, ou aux missiles, comme ils le sont depuis si peu de temps. Ce film nous rappelle que la violence est toujours là, qu'on n'y échappe pas, mais qu'on l'a oubliée, au moins dans les coins de ce monde qui peuvent se permettre cet oubli. Et c'est pour cela que ce film peut nous gêner.

 

Leçons élémentaires
 

 

Mais le grand thème d'Apocalypto, c'est la vie et la mort des civilisations. C'est le darwinisme appliqué aux civilisations. Les petits se font manger par les gros. Et ceux qui se croient les plus gros (ici, les Mayas) finissent par trouver encore plus gros qu'eux (les Espagnols). Les civilisations qui paraissent les plus éternelles, les plus hégémoniques, sont, elles aussi, mortelles, et vivent, jusqu'au dernier moment, dans l'inconscience des dangers qui les feront périr. Il n'y a rien à y faire. C'est une loi de la nature.

 

Et le pressentiment de la fin crée la Peur, l'acteur central d'Apocalypto au final. La Peur contre laquelle il faut résister. La Peur qui est le vrai ennemi. Celui qui entraîne la chute d'une culture, son asservissement et sa perte. Celui, surtout, qui trouble le coeur de l'homme, qui lui fait perdre sa dignité. "Ne te laisse jamais envahir par la Peur, ne la laisse jamais triompher en toi". Telle est la leçon qu'inculque sereinement le père de Patte de Jaguar à son fils, alors même qu'il s'apprête à mourir, exécuté, égorgé par un guerrier maya. Ne pas avoir peur. Demeurer son propre maître. Sagesse des chasseurs de la forêt, sagesse éternelle, que l'on retrouve aussi chez les Grecs. Elle n'empêche pas de disparaître. Mais elle permet de garder intact le coeur de l'Homme.
Par Taïké Eilée - Publié dans : Cinéma
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Mercredi 22 août 2007 3 22 /08 /2007 16:07

Article publié sur AgoraVox le 22 août 2007


Robert Rodriguez signe avec Planète Terreur, second volet du diptyque Grindhouse, un exercice de style tout bonnement génial, aux influences seventies marquées, à la drôlerie débridée et sanguinolente, et au rythme d’enfer.




Pour ceux qui n’ont pas peur du décalé, du loufoque, du saignant, du répugnant, et qui sont prêts à passer leur soirée entre des zombies anthropophages et des bombes aussi sexy que guerrières, ce Planète Terreur constituera un vrai régal, épicé et survitaminé à souhait. Synthèse improbable entre La Nuit des morts-vivants de George Romero (1970) et Supervixens de Russ Meyer (1975), ce film d’épouvante désopilant est bourré de trouvailles inracontables, presque permanentes (le film ne se résume vraiment pas à sa
bande-annonce !).
 

Le Texas en joyeuse déliquescence
 

Dans le trou perdu du Texas que nous dépeint Robert Rodriguez, entre une base militaire secrète, lieu d’expériences douteuses et bientôt dévastatrices, un hôpital où la gangrène gagne tous les patients (et où les médecins règlent leurs problèmes conjugaux à coups de seringues hypodermiques !), et un restaurant fièrement tenu par le champion texan du barbecue, les personnages hauts en couleur et aux caractères bien trempés se succèdent, dans une danse aussi bouffonne que macabre.

L’héroïne, Cherry (alias Rose McGowan, qui n’est pas sans rappeler Shari Eubank, l’héroïne de Supervixens) est une go-go danseuse ultra-sexy, qui plaque son pauvre job avec des rêves de stand-up dans la tête. Pas de bol : elle se fait rapidement dévorer une jambe par deux zombies aux visages ornés de pustules purulentes. L’unijambiste ne tarde pas à armer son moignon d’une sulfateuse qu’elle fait cracher à 360 degrès, et fait jouer toute sa souplesse pour éviter les balles ennemies. Clin d’oeil en passant à Matrix. Son ex-petit copain, Wray (alias Freddy Rodriguez), est un jeune type mystérieux, solitaire, qui s’avérera être une sorte de légende de l’Ouest, roi du colt et tireur d’élite. A travers cet archétype du poor lonesome cowboy remis au goût du jour (le bougre n’est pas maladroit en matière d’art martial), Rodriguez rend hommage aux bons vieux westerns d’antan. Les deux amants, paumés dans un monde de plus en plus en déliquescence - au propre comme au figuré -, vont prendre la tête de la résistance face à tous les méchants gluants qui font splatch ! quand on leur tire dessus.
 

On retrouve avec plaisir, dans ce joyeux délire, Michael Biehn, qu’on avait découvert dans Terminator : c’est lui qui venait du futur pour sauver Sarah Connor et engendrer John Connor, le chef de la résistance aux machines. Ici, il campe un shérif intransigeant, qui aimerait bien réussir - jusqu’au seuil de la mort - à percer les secrets culinaires de son frère, interprété par Jeff Fahey. Celui-ci est excellent et irrésistible en tenant de snack obsédé par la barbaque et l’élaboration de la meilleure recette de sauce barbecue de tout le Texas. Bruce Willis joue même un petit rôle, parodique de son personnage traditionnel de super-héros, et l’on apprend (attention scoop !) que c’est lui qui a tué Ben Laden ! Les habitués des films de Tarantino et Rodriguez reconnaîtront Tom Savini, "Sex Machine" dans Une Nuit en enfer (1996), au pouvoir comique toujours aussi énorme, ici dans le rôle d’un adjoint du shérif pour le moins maladroit.
 

Un cinéma total qui se marre

Planète Terreur se situe dans la (très bonne) lignée d’Une Nuit en enfer (avec George Clooney, Quentin Tarantino, Harvey Keitel, Juliette Lewis et Salma Hayek). Histoires de contaminations, de métamorphoses monstrueuses, vampires ici, zombies là, à chaque fois anthropophages voraces, spectacle gore, têtes et bras arrachés, sang et autres substances qui giclent de toutes parts, et puis créatures super-sexy, au tempérament de feu, danses endiablées (Satanico Pandemonium !), obsessions sexuelles de Quentin Tarantino, humour déjanté, sens de l’absurde, rythme infernal, maîtrise technique parfaite... et à chaque fois, en guise de (presque) dernier plan, un temple-pyramide maya (source de tous les sortilèges ?) qui émerge, paisible, au petit matin, au sortir de la nuit maléfique. Les thèmes sont récurrents, mais les productions se renouvellent miraculeusement.

Les effets spéciaux sont merveilleux, et les maquillages, qui nous gratifient de tant d’horreurs. La musique, envoûtante et chaude, assaisonnée à la sauce mexicaine, accompagne magistralement les rafales de Cherry, dans d’étonnants ballets-massacres. Comme dans le très croustillant Supervixens, les femmes, bigger than life, sont malmenées, violentées, parfois même charcutées par les hommes, machos et brutaux, mais elles ne s’en laissent pas compter et savent se mêler à la bagarre. Fragiles au départ, elles se muent en véritables wonderwomen, au point d’éclipser les héros mâles, et ce sont elles qui triomphent à la fin.
 

Planète Terreur est un vrai moment de bonheur, réjouissant au possible, qui ne se prend surtout pas au sérieux, un objet totalement original, malgré les innombrables références et clins d’oeil, une aventure sans temps mort, sans creux, bref, le film du moment. A voir !
Par Taïké Eilée - Publié dans : Cinéma
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Dimanche 13 juillet 2008 7 13 /07 /2008 23:50
Splendeurs et misères de Bud Fox, jeune loup d'une banque d'affaires de Wall Street, qui réussit à séduire un investisseur, Gordon Gekko. Ce dernier lui explique que l'avarice et l'ambition sont les premières vertus s'il veut réussir dans le milieu de la finance.

Par Oliver Stone. Avec Michael Douglas, Charlie Sheen, Martin Sheen, Daryl Hannah.

Bon film !












Par Taïké Eilée - Publié dans : Cinéma
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