Nouveaux médias

Vendredi 6 octobre 2006 5 06 /10 /2006 05:36
Article écrit le 1er octobre 2005
 
 
 
Le 27 septembre 2005, l’Échangeur et expertsconsulting ont lancé le club e². A cette occasion, une première matinée a été organisée sur le thème de l’irruption des blogs dans le monde de l’entreprise et sur leurs possibles usages. Parmi les intervenants, Pierre Bellanger, Président fondateur de Skyrock, a livré les fruits de son expérience en la matière.


Le club e² est né le mardi 27 septembre 2005 dans les locaux de l’Échangeur, dans le 3e arrondissement de Paris. Il s’agit de l’association de l’Échangeur et d’expertsconsulting : le premier, créé en 1997, est un centre de démonstration des pratiques innovantes de la relation client qui apporte aux entreprises une plate-forme de dialogue et de réflexion ; le second, créé en 1993, est un cabinet conseil en management, spécialisé en innovation, marque et prospective.

Le club e² s’adresse aux entreprises qui veulent comprendre comment les nouvelles générations de technologies engendrent de nouveaux usages sociaux et modifient les comportements des consommateurs, et qui souhaitent échanger sur ces questions avec d’autres entreprises. Six réunions par an sont prévues, chacune organisée autour d’un thème, à l’heure du petit-déjeuner.


Parole d’expert


Ce mardi, de 8 heures 30 à 11 heures, une première matinée, exceptionnellement ouverte à tous, était organisée. Daniel Kaplan, délégué général de la Fondation pour l’Internet Nouvelle Génération (FING), a commencé par mettre au niveau ceux qui n’étaient pas encore familiers avec l’univers de la blogosphère.

Il a rappelé qu’on estimait à plus de 60 millions le nombre de blogs dans le monde, à 4 millions en France, dont 3 millions de Skyblogs, et que cela constituait un phénomène de publication sans précédent. Il a aussi rappelé la facilité de leur publication, leur logique d’échange, de réseau, a mentionné leur standard de publication, RSS, qui permet la syndication ou republication de contenu, n’a pas oublié de parler du trackback, qui permet d’avoir connaissance de tous les blogs qui pointent vers tel ou tel billet publié sur tel blog.

Il a encore noté que le référendum sur le projet de constitution européenne avait constitué une date importante dans l’histoire du blogging, avec un "non" qui s’était nettement mieux structuré que le "oui".

Quelques difficultés posées par les blogs ont été mises en évidence : l’interpénétration de la communication publique et de la communication privée, l’accélération de la propagation des informations et aussi des rumeurs, ou encore la concurrence avec les médias, qui a pu être constatée récemment lors du passage de l’ouragan Katrina.

Concernant plus spécifiquement l’entreprise, M. Kaplan a distingué quatre types de blogs : les blogs "jetables", initiés à l’occasion de projets et qui ne durent que le temps de ces derniers ; les blogs de PDG ; les blogs de salariés, qui doivent se soumettre à certaines règles éthiques, notamment de confidentialité ; et les blogs syndicaux, avec le plus célèbre d’entre eux : Miroir syndical.

M. Kaplan a ensuite interrogé le rôle que les blogs pouvaient tenir dans les stratégies de marque. Le blog est avant tout un phénomène individuel, quoiqu’en réseau ; il suppose donc, pour les marques, l’acceptation d’une perte de contrôle du message, c’est-à-dire le fait que les internautes-consommateurs s’expriment librement ; il induit aussi le devoir, pour la marque, de laisser tomber le discours publicitaire officiel pour parler aux internautes sur le même ton que celui dont ils usent. Et ce, sur le principe, à prendre très au sérieux (sauf à être complètement discrédité) de la "conversation".

M. Kaplan a illustré son propos en revenant sur l’échec cuisant de Vichy ; cette marque avait inventé de toutes pièces une personne, dénommée Claire, qui était censée parler des produits Vichy. Le manque d’authenticité a été le révélateur de la supercherie. Nous n’avions, en fait, affaire là qu’à un site de "com", sans aucune valeur ajoutée réelle dans la communication.

Pour les marques qui ne souhaitent pas se lancer dans le blogging, mais aussi pour celles qui s’y engagent, M. Kaplan a fait remarquer qu’une bonne stratégie consistait à aller participer à d’autres blogs, ceux des principaux blogueurs qui parlent de la marque, consommateurs ou autres entreprises. L’effet d’une telle attitude peut se révéler "puissant".


L’empire Skyblogs


Suite à cette entrée en matière, c’est Pierre Bellanger, Président de Skyrock, qui, avec un indéniable talent oratoire, est venu faire partager son expérience des blogs, à travers ce phénomène unique au monde que constituent les Skyblogs. Le poids lourd des blogs en France a voulu faire preuve de modestie, précisant qu’il ne s’agissait pas, pour lui, de donner un cours magistral, qu’il était encore en train d’apprendre, usant de cette belle métaphore : "la voiture se construit en roulant".

Mais, dès ces premières précautions prises, il a aligné quelques chiffres pour le moins impressionnants : 2,93 millions de Skyblogs actifs à ce jour, 133 millions d’articles (le terme "articles" est peut-être un peu osé), près de 15 000 nouveaux Skyblogs créés chaque jour ! Skyrock, qui est la première radio française pour les 13-24 ans, est inconnue aux États-Unis (mise à part la sphère rap), mais les Skyblogs, eux, y sont connus. Comment expliquer un tel succès ? Et pourquoi ce succès n’a-t-il pas touché autant les autres radios ?

M. Bellanger a rappelé le contexte indispensable à avoir à l’esprit pour mieux comprendre le phénomène. Skyrock ne part pas, en effet, de rien. Il a une histoire, et celle-ci est marquée par une culture de la liberté d’expression. On a parlé, depuis longtemps, de radios libres, mais on a rarement parlé d’auditeurs libres – sauf sur Skyrock.

Le slogan de l’émission phare de la station, "Radio Libre", présentée par Difool, est à ce titre assez intéressant : "Total respect, zéro limite". Difool, l’ancien compère du Doc (sur Fun Radio), à l’origine du phénomène Skyblogs ? C’est bien possible, d’autant que son émission a rendu populaire un autre concept, très proche de ce qui peut se passer sur les blogs : la "Sky-solidarité", où chaque auditeur est appelé à venir aider un autre auditeur "en galère", en apportant sa propre expérience – et plus si affinité. Les blogs prolongent les pratiques qui existent déjà dans l’émission.

Les auditeurs, sur les blogs, finissent par se connaître les uns les autres. Reprenant la célèbre formule d’Andy Warhol, selon laquelle chacun aurait dans le futur son quart d’heure de gloire, M. Bellanger a souligné qu’avec les blogs, chacun était célèbre pour quinze personnes.

Mais au-delà de la célébrité, les blogs peuvent aussi constituer des outils d’émancipation, car, sur Internet, des tas de gens se posent les mêmes questions et peuvent s’entraider. Le XXe siècle aura été celui de la diffusion, d’un vers plusieurs ; le XXIe sera celui de la conversation, de plusieurs à plusieurs.

Ce passage du modèle de la diffusion au modèle de la conversation a d’ailleurs des implications fortes dans le domaine de la publicité, a renchéri M. Bellanger. Pour les marques, la communication ne peut plus être unilatérale. La publicité doit comporter à présent un volet conversationnel. Les consommateurs deviennent plus sensibles et réceptifs à ce que disent d’autres consommateurs que les marques elles-mêmes. C’est une véritable "netamorphose", selon l’expression de M. Bellanger. Les marques doivent désormais accepter la critique.

Pour conclure sur sa propre marque, Skyrock, Pierre Bellanger l’a définie, non plus (de manière vieillotte) comme "une radio qui a des auditeurs", mais bel et bien comme "des auditeurs qui ont une radio". C’est l’esprit blog, c’est l’esprit Skyrock. C’est l’esprit de notre temps.
Par Taïké Eilée - Publié dans : Nouveaux médias
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Lundi 9 octobre 2006 1 09 /10 /2006 06:45
Article écrit le 2 mai 2006

L'avènement du podcast citoyen


J'ai découvert il y a quelques jours le blog de Natacha et Sacha Quester-Séméon, qui s'intitule Mémoire Vive. Je l'ai découvert à l'occasion du podcast que Natacha a réalisé avec Yvette Roudy, ancienne ministre socialiste des Droits de la femme, féministe, et signataire du Manifeste des 343 salopes pour le droit à l'avortement en 1971. En gros, il était question de faire réagir l'illustre militante à l'initiative prise par les 143 rebelles, à ce jour trois femmes du parti socialiste : Anne Hidalgo, Annick Lepetit et Michèle Sabban, qui prétendent s'inspirer des "343" dans un but de transformation en profondeur de la vie politique française : "Nous voulons dans un travail au long cours continuer à lutter pour la parité, pour la rénovation de la vie politique, pour la démocratie militante à laquelle nous sommes attachés, bref pour stimuler notre vie politique par des débats, un travail de fond, une réflexion collective", écrit Anne Hidalgo. Pour beaucoup d'observateurs, cette entreprise n'est autre qu'une déclaration de guerre (à peine déguisée) adressée à Ségolène Royal. Portée aux nues par les sondages, désignée par les médias comme la candidate du PS aux présidentielles, elle est l'incarnation parfaite en ce moment de la "pipolisation" de la politique... au détriment du fond.


Voyez à ce sujet ce très juste article de l'Observatoire des Médias : Présidentielle 2007 : le non-débat des médias, qui remarque et déplore que, "de même que pour les élections présidentielles de 1995 et de 2002, les préoccupations essentielles des journalistes stars des médias ne sont pas les questions sociales, le fond du programme des partis politiques, ou le rôle de la France dans une économie mondialisée... mais les conflits de personnes au sein d’un même parti. En filigrane, on peut lire et entendre partout cette question fondamentale : « quels seront les candidats à la présidentielle de 2007 ? »".


Yvette Roudy ne retient de l'initiative des "rebelles" que leur tentative d'abattre Ségolène et de nous priver à tous d'avoir enfin une femme Présidente de la République. En faisant mine de lutter contre la "pipolisation" des politiques, elles iraient en fait à l'encontre de l'intérêt des féministes (qui est de voir une femme accéder à la fonction suprême) et trahiraient donc l'engagement des 343 salopes dont elles se réclament pourtant.


Mais laissons là le fond. Car c'est surtout la forme qui m'a intéressé et séduit dans ce podcast. Un podcast permet, on le savait, des interviews dans des formats beaucoup plus longs que la télévision ou la radio ne sauraient jamais l'autoriser ; et, surtout, il rend possible un autre ton, une autre posture, une décontraction inédite, un naturel pour le moins charmant. L'utilisation d'un simple téléphone mobile pour filmer l'interview crée entre les protagonistes une certaine intimité, inconcevable sur un plateau de télévision, cadre beaucoup plus artificiel qui rend impossible une véritable expression de soi. Avec une telle miniaturisation de la caméra, on n'atteint certes pas complètement le naturel, mais on y tend franchement. D'autant que le portable permet de filmer dans des lieux insolites, comme chez l'invité par exemple. Beaucoup de commentaires ont d'ailleurs salué la fraîcheur de Natacha, qui participe à faire de ses podcasts de vrais moments de plaisir. Car Natacha a déjà réalisé trois autres podcasts, celui d'Yvan Attal, vraiment excellent, celui de Francis Pisani, et enfin (c'était le premier) celui de Katja, sémiologue des médias.


Tout le monde n'a sans doute pas le talent de l'équipe de Mémoire Vive, mais ces innovations laissent présager de fort intéressantes incursions citoyennes dans la vie politique. Plus largement, chacun, aujourd'hui, avec un peu de talent et d'envie, peut créer son journal multimédia, faire entendre sa réflexion, ou permettre à certaines personnalités de s'exprimer plus librement et profondément, en dehors des ornières médiatiques habituelles. Le pire, bien sûr, trouvera aussi sa place. Pour le moment, contentons-nous d'adresser à Natacha et Sacha un grand bravo pour ce grand bol d'air frais !
Par Taïké Eilée - Publié dans : Nouveaux médias
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Samedi 11 novembre 2006 6 11 /11 /2006 08:24

Article écrit le 10 novembre 2005

 

A l’heure où le journalisme traditionnel traverse une crise majeure, qui fait augurer à certains noirs prophètes sa disparition prochaine, un nouveau journalisme est en train de naître au pays du Levant, en Corée du Sud. Il s’agit d’un journalisme triomphant, plein de vie et de santé, qui a cette étonnante particularité d’être créé par les citoyens eux-mêmes. Un journalisme citoyen. Zoom sur OhmyNews, poids lourd mondial et leader incontesté de ce journalisme du XXIe siècle.

Oh Yeon Ho n’est pas peu fier de son bébé, le site de journalisme citoyen
OhmyNews. Ce dernier aurait réussi, selon son fondateur, à réaliser le fameux «village global» dont parlait Marshall McLuhan, à l’échelle de la Corée du Sud. OhmyNews est né le 22 février 2000 et est aujourd’hui la référence mondiale en matière de journalisme citoyen.

En ouverture de
son discours au Congrès de l'Association Mondiale de la Presse, le 31 mai 2004 à Istanbul, en Turquie, Oh Yean Ho n’y est pas allé par quatre chemins pour définir quelle fut l’ambition première de son entreprise : «to say goodbye to 20th century journalism and to create a new 21st century journalism.» Dans la même veine conquérante et triomphante, on peut lire sur son site ce message de bienvenue : «Welcome to the revolution in the culture of news production, distribution, and consumption. Say bye bye to the backwards newspaper culture of the 20th century

Tous journalistes

L’idée qui le guide est celle-là même qu’a popularisée le pape du journalisme citoyen,
Dan Gillmor, et qu’il a exprimée dans la Bible de tous les citoyens-reporters, son ouvrage We the media : «20th century journalism is one-way. Professional reporters write, and readers read. […] OhmyNews created a two-way journalism. The readers are no longer passive. They can be reporters anytime they want. The main concept of OhmyNews is «Every citizen is a reporter.» Journalists aren't some exotic species, they're everyone who has news stories and shares them with others.»

Ces belles paroles ne sont pas restées lettres mortes depuis la création d’OhmyNews. A l’origine, l’organisation ne comptait que 727 reporters citoyens ; ils étaient, le 31 mai 2004, estimés à 33 000. Et, à la fin du mois de juin 2005, à plus de 38 000 (dont 600 implantés dans le reste du monde). Ces reporters amateurs viennent de toutes les couches de la société sud-coréenne : des étudiants aux enseignants, en passant par les policiers et les militaires. Parmi sa masse immense de contributeurs, OhmyNews compte même ses «stars», des auteurs particulièrement prolifiques et très lus.

L’un d’eux, Lee Bong Ryul, un salarié de 34 ans, a écrit près de 400 articles en quatre ans. Et, en 2002, son audience moyenne par article s’élevait à plus de 10 000 personnes. Quant à Ko Tae Jin, un petit chef d’entreprise de 39 ans, vivant dans une petite ville de la province de Kyungsang, il a écrit des chroniques au rythme soutenu d’une ou deux par semaine, et son audience a dépassé les 20 000 lecteurs.

Fier de ses deux champions, Oh Yeon Ho a déclaré à leur sujet : «I think Mr. Lee and Mr. Ko are the very people we can call journalists. Their performances are equal with professional journalists.» Il n’est plus question ici de préserver soigneusement la différence entre les vrais et les faux journalistes, comme s’y efforcent, par exemple, la plupart des blogueurs influents en France ; on prétend clairement être journaliste, même si ce n’est pas là son métier principal ou officiel.

OhmyNews compte aussi dans ses rangs des journalistes au sens traditionnel du terme, de véritables reporters. En 2004, ils étaient au nombre de 35. Il comporte aussi une équipe éditoriale, qui sélectionne les articles, les accepte ou les refuse, et décide de leur place dans la hiérarchie du site. Selon l’importance qu’elle leur accorde. Des chroniqueurs étrangers de renom viennent enfin étoffer l’immense «rédaction» d’OhmyNews : Terry L. Heaton, David McNeill, John Duerden, Howard Rheingold.

Changer le monde

Les reporters citoyens proposent chaque jour entre 150 et 200 articles, soit plus de 70 % du contenu informationnel du site. Ils sont rémunérés, mais leur cachet reste faible et dépend de la place que les éditeurs auront accordée à leur article : si celui-ci monte dans le «Top News», son auteur sera payé l’équivalent d’environ 17 dollars. La motivation des citoyens reporters est donc autre que l’argent. Selon Oh Yeon Ho, ils écrivent dans l’espoir de changer le monde : «The traditional paper says «I produce, you read » but we say «we produce and we read and we change the world together.»»

Et, de fait, OhmyNews, depuis ses débuts, a sorti des scoops très régulièrement ; en 2002, il a ainsi été le premier média à parler d’un scandale financier qui impliquait le groupe Hyundai. Et Oh Yeon Ho d’ajouter fièrement à ce sujet : «Every mainstream newspaper and broadcaster cited OhmyNews


L’influence de OhmyNews est véritablement devenue considérable ; l’élection, en 2002, du Président réformateur Roh Moo Hyun lui incomberait pour une part non négligeable. D’ailleurs, c’est à OhmyNews que le Président nouvellement élu a accordé sa toute première interview, au nez et à la barbe des trois grands journaux conservateurs qui dominaient la scène de la presse écrite depuis de nombreuses années. Ce choix du Président coréen se comprend aisément lorsque l’on sait que OhmyNews attire chaque jour des millions de visiteurs, et était devenu, en 2003, le sixième média le plus influent de Corée du Sud (Internet, presse écrite, radios et télévisions confondus).

Plus fondamentalement, OhmyNews est né, selon les dires de son fondateur, d’un désir de démocratie, dans un pays où la presse était, jusque-là, largement aux mains des conservateurs : «Before we started OhmyNews, the Korean media was 80 percent conservative and 20 percent progressive. So I felt that without changing the media market 80-20 imbalance, there would be no democracy in Korea. In that situation, even though there is an important story produced by the progressive media, if the conservative mainstream media ignores it, it cannot become a social agenda. I wanted to equalize it to 50-50. That's why I created OhmyNews with the editorial philosophy of "Open progressivism".»

Made in South Korea

Mais si ce désir a pu se concrétiser et produire des effets aussi rapidement, c’est que la Corée du Sud offrait un terrain particulièrement propice à ce développement. OhmyNews peut être considéré, déclare Oh Yeon Ho, comme : «a special product of Korea.» Des raisons expliquent, selon lui, pourquoi le modèle du reporter citoyen est apparu pour la première fois en Corée du Sud.

Tout d’abord, les lecteurs coréens ont été déçus par les grands médias conservateurs et se trouvaient, pour cela, en attente de médias alternatifs.

Ensuite, Internet est beaucoup mieux implanté en Corée du Sud que dans la plupart des autres pays. Il y connaît un taux de pénétration de plus de 75 %.

Et puis, la Corée du Sud est un pays suffisamment petit pour permettre aux équipes de reporters (reconnus) de relier les lieux où se joue l’actualité en quelques heures, afin de vérifier si l’article d’un citoyen reporter est correct ou non.

Par ailleurs, la Corée du Sud est une société unipolaire, dans le sens où le pays entier peut être appréhendé à travers un nombre limité de questions ; ce qui permet à l’équipe dirigeante de OhmyNews d’adopter une stratégie efficace de «sélection» et de «concentration» : sélectionner les événements les plus importants et concentrer tous ses moyens dessus pour les couvrir aux mieux.

Mais la raison la plus importante à ce succès tient à l’attitude des citoyens sud-coréens elle-même. Ces citoyens étaient prêts à participer à l’aventure. La Corée du Sud peut, en effet, compter sur une génération jeune, active et avide de réformes ; en gros, la génération des gens qui ont entre une vingtaine et une trentaine d’années. D’ailleurs, environ 80 % des citoyens reporters et des lecteurs de OhmyNews appartiennent à cette génération. Ainsi, la technologie seule ne suffit pas ; c’est la disposition de ses utilisateurs, des hommes et des femmes qui se l’approprient, qui est, elle, véritablement décisive.

OhmyNews comporte deux versions : l’une, coréenne, difficilement décryptable pour un Occidental, et l’autre, internationale, rédigée en anglais. Le journal traite une large palette de sujets : affaires coréennes et internationales, technologies, arts, divertissements ; une rubrique est spécialement consacrée aux grandes questions mondiales, et une autre aux interviews. Les articles peuvent être commentés, et il est possible de contacter leurs auteurs. Le site offre enfin un classement hebdomadaire des dix articles les plus consultés.

La révolution de l’information est en marche, et la Corée du Sud présente au reste du monde un modèle à l’avenir probablement prometteur. Les Etats-Unis et la France ont emboîté le pas à la Corée du Sud, avec les créations de deux autres sites de journalisme citoyen :
OurMedia et AgoraVox. Gageons que ces précurseurs ne resteront pas seuls bien longtemps et feront de nombreux petits un peu partout sur la planète.
Par Taïké Eilée - Publié dans : Nouveaux médias
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Jeudi 25 janvier 2007 4 25 /01 /2007 18:38

Article publié sur AgoraVox le 25 janvier 2007


Mercredi 24 janvier 2007, Laurent Bazin, journaliste à i>TELE, a annoncé qu'il fermait son blog. Ouvert il y a seulement trois mois, celui-ci avait pour ambition d'être un lieu de liberté de parole et d'échange avec les internautes. Cette belle entreprise s'est avérée "impossible" à poursuivre, sans risquer de mettre en péril la carrière du journaliste. Laurent Bazin doit, pour sa tranquillité, rentrer dans le rang. Un micro-événement pour le moins inquiétant.

Dans une note intitulée "Voilà, c'est (déjà) fini", Laurent Bazin explique à ses lecteurs les raisons de la fermeture précipitée de son blog, le pourquoi de cette capitulation : "Il m'est en effet impossible de continuer l'exercice de transparence que je m'étais imposé le 16 novembre dernier en entamant ce dialogue avec vous. Je réalise aujourd'hui, sans doute trop tard, qu'en vérité on ne peut pas "tout publier". Formidable naïveté de ma part, presqu'inquiétante diront certains après vingt ans de métier." Naïveté... Formidable... Inquiétante... Après vingt ans de métier... Il y a quelque chose d'assez bouleversant dans ces mots. Dans la croyance qu'avait conservée, malgré une expérience déjà longue, ce journaliste intègre en la noblesse de son métier, un métier - voire une mission - qui prétend (dans l'idéal) "porter le fer dans la plaie", chercher le vrai et le dire, malgré les risques et les pressions, passant outre tous les inconforts. Laurent Bazin croyait, via son blog, pouvoir demeurer un saint homme de l'information ; il a dû se résoudre, au final, après trois mois d'aventure, à reconnaître qu'il était avant tout un salarié. Qui ne fait pas absolument ce qu'il veut. Qui n'est pas en mission. Mais qui bosse, pour un boss, qui fixe les règles, et qui a ses intérêts propres, auxquels doit se plier le petit soldat de l'information s'il veut rester en place. Le ventre commande, et les beaux idéaux s'y plient. On le comprend.

On ne peut donc pas "tout publier". On le savait déjà, c'est vrai. Mais qu'a bien pu révéler notre ex-journaliste-blogueur pour subir les pressions qui l'auront fait capituler aussi vite ? Des secrets d'Etat ? Les frasques extra-conjugales de nos candidats à la présidence ? Même pas. Laurent Bazin écarte ces pistes d'une phrase sèche : "Nicolas, Segolène et les autres n'y sont pour rien." Alors quoi ? En fait, le journaliste s'est heurté à... ses propres confrères : "Ce sont mes confrères qui ont le plus souffert." Il en a ainsi "blessé" certains, "exaspéré" d'autres, a enfin "déclenché la colère" des derniers. Le parti-pris de la transparence ne leur était manifestement pas bien familier... Autant d'inimitiés suscitées par une entreprise somme toute assez saine, cela a de quoi refroidir quelque peu les ardeurs des plus enthousiastes.

Mais que devient l'idéal du journaliste ? Peut-on le jeter si facilement aux orties ? "Mais je suis un salarié, nous répond Bazin, mon entreprise a des actionnaires et des intérêts et - sauf à vouloir jouer les chevaliers blancs - je ne peux continuer à mener parallèlement ces deux vies éditoriales." Une déclaration qui a le mérite de la franchise. Alors qu'en novembre dernier, Loïc Le Meur prophétisait la fin du "off" pour les politiques, la déconvenue de Laurent Bazin - qui s'était fait une spécialité sur son blog de trahir les "off" -, indique clairement que la transparence pour les journalistes n'est pas encore d'actualité. C'est que tout le monde se tient : "On est toujours en connivence avec quelqu'un... On se retient toujours de livrer une information dont on ne se priverait pas si il s'agissait d'un inconnu. Tant que l'on est salarié, que l'on travaille avec une équipe, toute vérité n'est pas bonne à dire. C'est comme ça." La transparence n'était qu'un rêve (ou un cauchemar). Les relations humaines élémentaires s'y opposent. Tension sans résolution simple entre l'humain et l'exigence du vrai.

Et Laurent Bazin de saluer ses lecteurs, un peu orphelins de sa liberté ce mercredi matin : "Merci à tous ceux qui avaient trouvé ici un espace de discussion. J'ai aimé votre liberté de ton, j'ai été surpris aussi par la violence de vos mises en cause. Vous pouvez vous payer ce luxe. Moi pas. En tout cas pas sous cette forme là." Luxe. Qu'on peut se payer ou pas. La vérité, espérons-le, saura emprunter d'autres chemins...
 

Audace, insolence... inconscience ?


Je ne peux m'empêcher de mettre en rapport le billet de clôture du blog de Laurent Bazin avec cet autre billet, très osé, qu'il avait écrit le 7 décembre 2006, intitulé "Ne tirez pas sur le lampiste...". Peut-être se heurtait-il là aux limites qu'un journaliste ne doit pas dépasser. Il s'en prenait alors, sans ambages, à la fois à ses confrères journalistes et aux hommes politiques : "Je crois profondément que les politiques ne se sauveront pas en accusant artificiellement les journalistes de ne rien comprendre aux vraies aspirations du pays et que les journalistes n'iront pas bien loin non plus s'ils se contentent de servir la soupe aux candidats et changer de cheval au gré du vent. Je crois qu'on ne respecte pas ceux qui vous sont acquis. Et que rentrer dans ce jeu, c'est se condamner à n'être plus respectable. Je crois aussi que c'est aux politiques d'agir et qu'ils ne peuvent pas continuer à accuser les journalistes de ne rien comprendre sous pretexte que la colère des électeurs gronde." Remontrance pour le moins vigoureuse... Les politiques ont, en effet, parfois la fâcheuse tendance - qu'ils partagent d'ailleurs avec les blogueurs - de taper sur les journalistes, car c'est à la mode, c'est plutôt "tendance". Ça peut sans doute rapporter quelques suffrages de plus. Mais les journalistes sont aussi un peu responsables de ce mauvais traitement qui leur est fait : s'ils ne font que "servir la soupe aux candidats" ? S'ils ne font que "changer de cheval au gré du vent" ? "Rentrer dans ce jeu, c'est se condamner à n'être plus respectable." Sentence terrible de Bazin. Mais tellement lucide. Pour ne plus servir de défouloirs aux politiques - et aux blogueurs et autres "journalistes citoyens" -, les journalistes de métier devraient sans doute avoir le courage dont a fait montre Laurent Bazin durant trois mois sur son blog, en osant parler vrai. La fin de son entreprise, hier, n'a pas de quoi rendre optimiste pour l'avenir de la presse...

Toute cette note du 7 décembre 2006 mériterait d'être citée, pour sa liberté de ton et sa clairvoyance : "Je lis vos commentaires et je suis frappé de voir combien la critique des médias est devenue courante, quotidienne, le mépris parfois systématique. [...] A mon niveau, je n'ignore évidemment pas les petites - et parfois les grandes - compromissions de certains. La complicité passée ou présente qui unit les uns ou les autres. Les petits arrangements ou les grandes réconciliations qui ont rythmé l'histoire agitée du couple Politiques/journalistes et Politiques/Industriels."

Et voici alors parti notre kamikaze de l'information dans une critique acérée de Nicolas Sarkozy et de Paris-Match, pointant du doigt le récent retournement de l'hebdomadaire, qui, un an après avoir froissé le Premier Flic de France en publiant une photo de sa femme au bras de son amant, nous offrait un numéro à sa gloire qui est resté dans toutes les mémoires, évoquant "un destin en marche". "Faut-il y voir le résultat d'un marchandage ? D'un changement de ligne éditoriale ? Une contrepartie ou une façon de s'excuser d'avoir été trop loin ?", s'interroge Bazin. "Une seule certitude : entre la Une sur Cécilia et la Une sur Nicolas, le directeur de la Rédaction de Match, Alain Genestar, a été remercié par son actionnaire. Nicolas Sarkozy a été tellement furieux de voir cette photo en couverture d'un journal du groupe Lagardère que pendant des semaines, il n'a plus pris au téléphone ni son propriétaire, Arnaud, ni Jean-Pierre Elkabach (patron d'Europe1, de Public Sénat et administrateur du groupe sus-nommé) dont il est si proche. Une brouille ostensible. Presque un début de guerre..." Et de dresser le portrait assez effrayant de "celui que le tout Paris considère comme "l'homme qui a une chance sur deux de devenir président de la République". Un homme à craindre et qui sait en imposer aux rédactions comme à ses collègues ministres." Sans oublier de taper sur les confrères, en dénonçant leur incorrigible lâcheté : "Et cette Une est sans doute un exemple frappant de cette pusillanimité qui reste le fort de certains journalistes et patrons de presse. Toujours avec les loups, gorge offerte. Les premiers à agiter les dagues lorsque le vieux lion faiblit." Pas vraiment adepte de la langue de bois, ce Bazin... On comprend aisément que ses envolées blogosphériques n'aient pas plu à tout le monde.

Segolène Royal en prend également pour son grade, ainsi que la "poignée de journalistes admiratifs (et -tives)" qu'elle a su "très habilement fidéliser autour d'elle", et qui ont offert, selon Bazin, le spectacle de remarquables "palinodies" (ou retournement de veste), dictées par le seul mouvement apparent du vent...

Bazin comprend ainsi fort bien le coup de gueule du candidat de l'UDF contre une certaine collusion politico-médiatique : "Je ne peux pas dire que Francois Bayrou se trompe lorsqu'il dénonce avec Jean-Francois Kahn la "bullocratie"." Mais, pour autant, il met en garde contre la tentation que l'on peut avoir, au regard de cette "bullocratie", de discréditer les journalistes : "Parce que je déteste autant qu'eux ces petits arrangements et que je n'ai pas le sentiment d'en être complice, je suis ulcéré de voir que ce thème des journalistes "loin de tout, pervertis par le système", est en train de devenir une autre forme de pensée unique." Protestation légitime, lorsque l'on n'est pas soi-même complice de ces petits arrangements entre amis. Il faudrait sans doute davantage de journalistes aussi peu complices pour que cette nouvelle pensée unique ne puisse prendre racine et se développer. Mais Bazin a jeté l'éponge hier matin. Blog fermé. Espace de liberté abandonné. Ce n'est pas là le signe le plus encourageant qu'il pouvait nous offrir, à nous, qui souhaiterions un quatrième pouvoir digne de ce nom. De quoi, à l'inverse, légitimer encore un peu plus le cinquième pouvoir, que j'évoquais hier à travers Thierry Crouzet.
Par Taïké Eilée - Publié dans : Nouveaux médias
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Mercredi 11 février 2009 3 11 /02 /2009 17:34
Article publié sur AgoraVox et Yahoo! Actualités

Que vaut l’information sur Internet ? Rien, ou pas grand chose, selon Thomas Horeau et Régis Mathé, auteurs d’un reportage surréaliste diffusé en fin d’année dernière dans Complément d’enquête sur France 2. Un reportage qui avait pour but de ramener les brebis égarées de l’Internet sur le droit chemin cathodique. Effet inverse garanti !

Au delà de l’exemple précis que je donne dans cet article, c’est une attitude plus générale des médias traditionnels vis-à-vis d’Internet qui est questionnée.


Derrière l’agressivité et la haine, il y a souvent une souffrance, une peur, une fébrilité. De nombreux journalistes, dans leurs reportages, font montre depuis plusieurs années d’une attitude très négative, faite de méfiance, de suspicion, presque de haine, lorsqu’ils traitent d’Internet. Des échanges qui s’y déroulent, des informations qu’on y trouve. Est-ce à dire qu’Internet les mette en danger, les inquiète, leur inflige une souffrance ?

Un certain nombre d’entre eux entretiennent un mauvais rapport au Net, d’abord parce qu’ils y perçoivent une concurrence à leur travail, jugée inacceptable, une source de critiques aussi, auxquelles ils ont bien du mal à se faire. Ensuite, tout simplement, parce qu’ils ne semblent pas bien connaître l’objet de leur courroux ; ils développent alors la peur classique que l’on éprouve devant l’étranger, l’inconnu, ce qu’on ne comprend pas, et qui nous dépasse, et met à mal les cadres figés de notre monde. Alors on attaque, on se défend, on mord, on montre les crocs.

Cette attitude désastreuse a pu être constatée, de manière particulièrement claire et caricaturale, dans un reportage abracadabrantesque de l’émission Complément d’enquête
sur France 2, le 1er décembre 2008. D’aucuns auront dû se pincer pour croire ce qu’ils voyaient, tant ce reportage semblait avoir été fait par des hommes d’un autre temps, d’un autre siècle. Internet y était présenté comme le mal, le lieu de toutes les perditions en matière d’information, du moins lorsqu’il est le terrain de jeu, libre et sans contrainte, des amateurs, non encadrés par les professionnels des médias.

Biaisé d’entrée. Le reportage, signé Thomas Horeau et Régis Mathé, était intitulé "La vérité est ailleurs" et présenté ainsi sur le site de France 2 : "Ils ne font plus confiance aux médias traditionnels. Désormais ils s’informent uniquement sur Internet. Sites d’infos indépendants, débats citoyens, échanges de vidéos, mais aussi rumeurs, mensonges et films truqués ; pourquoi le web est-il devenu leur unique référence ?" D’emblée on remarque un présupposé : les aficionados d’Internet auraient rompu avec les médias traditionnels, ils ne s’informeraient plus que sur le seul média Internet. Et ils seraient de ce fait en grand danger, car soumis aux fausses informations, qui pullulent sur Internet, tandis que les médias traditionnels en sont, eux, comme chacun sait, exempts.



Crescendo. La construction du reportage parle d’elle-même. C’est un passage en revue de différents sites : d’abord Hoaxbuster, qui déniche les fausses rumeurs du Net, pour rétablir la vérité. Le ton est déjà donné : Internet est le royaume de la rumeur et du faux. Attention danger. Puis, le site ReOpen911, qui recense des informations sur les attentats du 11-Septembre et milite pour la réouverture d’une enquête indépendante, et que le reportage présente, en gros, comme ce qui se fait de pire sur Internet en matière de propagation de fausses informations. On est là au coeur de la Rumeur, presque dans l’antre de la folie... La séquence qui traite de ce site est d’ailleurs introduite par une accumulation d’informations, plus risibles et ridicules les unes que les autres : "Nicolas Sarkozy et Carla Bruni chantent en duo à l’Elysée... la preuve en image de visiteurs venus d’un autre monde..."

Puis vient le tour d’AgoraVox, "autoproclamé le média citoyen" (on continue dans le registre de l’imposture), où l’on ne trouverait que "très peu d’info, et beaucoup, beaucoup de commentaires". Si le site ne propose, en effet, que peu d’informations inédites, il est faux de dire qu’il ne contient que peu d’informations ; il en regorge. Même dans une analyse, une critique, un point de vue, l’auteur se base en général sur des informations (souvent sourcées) ; en outre, il peut en effet participer aux commentaires de son article, pour éclaircir certains points et débattre, ce que Thomas Horeau et Régis Mathé ne peuvent pas faire suite à leur reportage ; heureusement pour eux, tant ils se feraient vraisemblablement incendier.

Combat d’arrière-garde. Ensuite, la raison d’être d’AgoraVox serait, nous dit-on, qu’un nombre croissant d’internautes ne se fient plus aux journalistes - jugés "paresseux et suivistes" et soumis à "une censure qui ne dit pas son nom" - et ne se fieraient "plus qu’à la toile pour s’informer". Dans cette curieuse assertion, le journaliste semble oublier que tous les médias sont aujourd’hui sur Internet, que nombre d’individus regardent la télévision, écoutent la radio et lisent la presse traditionnelle sur la toile, sans plus passer par les canaux anciens. La distinction rigide entre médias traditionnels et Internet est donc absolument désuète aujourd’hui et vient créer un antagonisme qui n’existe pas en réalité, ou qui est largement exagéré. Internet met simplement tous les médias, professionnels ou non, au même niveau, les rend sujets à la critique et à l’enrichissement de chacun, ce que les mauvais journalistes continuent de vivre comme un scandale et une souffrance, au lieu de comprendre que c’est au contraire une chance pour eux, comme l’a montré le journaliste de la Silicon Valley Dan Gillmor, dès juillet 2004, dans son livre We the media - et dont la célèbre devise est : "Mes lecteurs en savent plus que moi" (alors coopérons !).

Silences coupables. Le reportage nous présente l’un des rédacteurs d’AgoraVox, Manuel Atreide (appelé ici simplement "Manuel"), pour nous dire que lui, ce qu’il n’aime pas, ce sont les journalistes qui ne paient pas leur place à l’opéra (sans préciser pourquoi) et que ce qu’il aime, c’est de ne pas avoir un rédacteur en chef qui lui dit sur quoi écrire. Un peu court comme description... lorsque l’on sait que l’équipe de France 2 a passé 2h30 en sa compagnie ! En effet, invité le 6 décembre dernier des Immédiatiques sur France Culture, pour parler de son expérience de rédacteur sur AgoraVox, Manuel Atreide n’a pas manqué de se plaindre du montage - d’une minute - que les journalistes de Complément d’enquête ont fait de son interview... longue de 2h30. Avait-on intérêt à taire les motivations du "journaliste citoyen" pour faire apparaître sa démarche comme puérile, relevant du simple caprice ?

Le critique littéraire Pierre Assouline, qui débattait avec Manuel Atreide, a jugé que celui-ci était "tombé sur un mauvais journaliste" : "Votre type de France 2, il était pas bon, et c’est pas parce que vous êtes tombé sur quelqu’un d’approximatif et qui était pas un très bon journaliste qu’il faut en faire une règle".
Certes, pas de généralité ; même si, lorsque l’on traite d’Internet, les reportages équilibrés se font rares. Un récent reportage d’Envoyé spécial (France 2) sur Facebook a ainsi, à son tour, défrayé la chronique, prenant le parti de mettre l’accent sur tous les dangers potentiels du célèbre réseau social, et en passant sous silence ses aspects positifs. De très nombreux internautes ont vivement réagi à ce reportage, décortiquant notamment ses approximations, au point que France 2, ébranlée par ce tollé, leur a proposé de faire eux-mêmes un reportage sur le sujet, que la chaîne a promis de diffuser sur son site Internet.

Mensonges par omission. Des approximations, il y en a, et pas qu’un peu, dans le reportage de Complément d’enquête. Ainsi, on laisse penser que, sur AgoraVox, les articles passent en ligne selon la seule volonté des internautes qui votent "sous pseudonyme" (ce qui est le cas de certains, mais pas de tous). Le choix du plus grand nombre, d’une marée d’anonymes... laisse-t-on penser. Sans autre préalable. C’est tout simplement omettre l’ensemble du processus de modération, dont les étapes sont pourtant décrites sur le site, et dont on peut imaginer que Carlo Revelli, le fondateur d’AgoraVox, a parlé aux reporters venus l’interroger. Le reportage veut laisser entendre que tout peut passer en ligne, et qu’aucun filtre n’existe. Faux. Au lieu de s’intéresser aux inévitables imperfections d’un système en constante évolution, on fait croire que le système de filtrage n’existe tout simplement pas. On parle d’information "sans contrôle"... Et on préfère mettre l’accent sur une déclaration faite manifestement en off par Carlo Revelli, où il dit en blaguant craindre "l’horrible montage" que les "horribles journalistes" feront de son interview... Il s’agit de faire passer les internautes pour des paranoïaques, qui craindraient sans raison les montages des vertueux journalistes : en revenant, dans un instant, sur le cas de ReOpen911, on verra que cette crainte est malheureusement plus que justifiée. Notons encore que le reportage affirme que la "une" d’AgoraVox résulte du choix des internautes, alors qu’elle relève, jusqu’ici, de celui de la rédaction. On n’en est plus à une approximation près...

La rumeur de Val. Le reportage traite enfin de sites d’information indépendants, mais animés par des journalistes professionnels : Rue 89 et Mediapart. Le salut de l’information sur Internet ? Comme s’il fallait choisir entre les uns et les autres... Mais on peut même en douter, puisque Thomas Horeau et Régis Mathé, entre la présentation de ces deux sites, donnent la parole, sans réserve apparente, à Philippe Val, qui ne dirige pourtant aucun site, mais un journal papier, Charlie Hebdo, et qui vient nous dire que l’information crédible sur Internet, "c’est juste une bonne blague dans le royaume du n’importe quoi" (l’homme est connu depuis janvier 2001 pour sa position farouchement "internetophobe" [1], qui explique sans doute son intervention dans ce reportage au parti pris assez explicite). Pour illustrer sa brillante idée, Philippe Val lance face caméra : "Y a jamais eu d’avions sur les Twin Towers, et en plus y avait pas de juifs dedans et c’est les Américains qui ont envoyé les avions, mais tout ça doit tenir ensemble. Mais sur Internet, ça tient, ça touche un peu les murs, mais ça tient". L’humanité la plus élémentaire aurait sans doute voulu que ces propos incohérents soient coupés au montage... tant ils ridiculisent leur auteur.

Selon Philippe Val, ces propos existent sur Internet ; on aimerait lui demander où. La première idée qu’il lance n’est soutenue par personne, si ce n’est par quelques illuminés qui se comptent sur les doigts de la main. La deuxième est une rumeur que celui-là même que l’on présente comme le pape du complotisme, Thierry Meyssan, a démontée dans son livre L’Effroyable imposture... dès 2002 ! Sur Wikipédia, on peut lire : "L’historien Pierre Rigoulot écrit dans son livre L’Antiaméricanisme : « Meyssan n’hésite même pas à relancer les plus odieuses rumeurs sur la responsabilité du Mossad car "les juifs avaient été prévenus et étaient peu nombreux dans le bâtiment" ». Ce livre a été condamné en diffamation par jugement de la 17e chambre du TGI de Paris, le 13 avril 2005, Pierre Rigoulot ayant inventé de toutes pièces cette fausse citation de Thierry Meyssan alors même que celui-ci réfute cette thèse dans L’Effroyable imposture" (voir aussi ce débat sur LCI, le 21 mars 2002, à partir de 8min30). Val est aujourd’hui l’un des seuls à continuer à donner vie à cette rumeur, enterrée depuis longtemps, au moins en France.
 
De précieuses images. Arrêtons-nous justement, un instant, sur la séquence du reportage consacrée à ReOpen911 (que l’association a "débunkée" en vidéo, et que l’éditeur Arno Mansouri a aussi décryptée longuement sur le Réseau Voltaire). Nous avons la chance de disposer de la quasi intégralité de l’interview, que les personnes interrogées ont eu la bonne idée de filmer. Et le décalage entre ce film de 53 minutes et les 2 minutes sélectionnées par les journalistes de France 2 est saisissant. Ce qui est extraordinaire, c’est que la voix off du reportage introduit la séquence en disant : "Une défiance jusqu’à l’excès, jusqu’à l’obsession du complot. Ce jour-là, ils acceptent de nous recevoir, mais en filmant l’entretien. Ils se méfient des journalistes, de leurs questions et de leurs montages..." Et, alors qu’on s’attendrait à un montage irréprochable, fidèle, honnête, compte tenu de la dénonciation qui précède d’une défiance injustifiée, le reportage va nous présenter le montage le plus malhonnête qui soit, le plus à charge, le plus biaisé, le plus mensonger même. A noter que c’est la deuxième fois, avec le passage de Carlo Revelli, que le journaliste ironise sur la crainte injustifiée de ses interlocuteurs vis-à-vis de son futur montage... ce qui ne va pas l’empêcher de commettre son méfait. C’est ce qu’on appelle le culot.



A bas la complexité ! Ici, Thomas Horeau et Régis Mathé veulent faire passer un message simple, "sans ambiguité" : les "jeunes militants" qu’ils mettent en scène sont des "révisionnistes", qui "nient le 11-Septembre" ; on n’en fait parler qu’un seul, censé représenter tous les autres, et censé être aligné sur les premières déclarations maladroites de Jean-Marie Bigard. En regardant l’interview dans son entièreté, on est sidéré d’une telle manipulation. On y entend des gens réfléchis, qui ne pensent pas tous exactement la même chose ; l’un dit qu’il ne croit pas à la thèse de Thierry Meyssan du missile sur le Pentagone, qu’il adhère plutôt à l’idée d’un crash de Boeing, même si des questions subsistent. Un autre dit qu’il serait prêt à admettre qu’il se trompe, qu’il fait fausse route, qu’il en serait même heureux si on le lui montrait, mais qu’il souhaite un dialogue à base d’arguments, et pas d’insultes. Impensable d’intégrer de tels passages dans le montage final...

On remarque que le journaliste pose des questions souvent fermées, qui veulent simplifier le débat, comme s’il était à la recherche de la petite phrase définitive qui lui permettra de cataloguer une fois pour toutes ses interlocuteurs. Mais de manière sans doute assez désespérante pour lui, les personnes interviewées demeurent prudentes et appellent toujours à complexifier les problèmes. L’un dira à la fin que le point commun de tous les membres de son association, c’est qu’à un moment dans leur vie, ils ont eu la chance d’avoir du temps pour s’informer et prendre du recul ; Thomas Horeau et Régis Mathé n’avaient manifestement pas de temps à perdre dans la réalisation de leur reportage. Ils avaient une idée préconçue à faire valoir, une thèse, et n’ont pas démordu de leur projet ; au lieu que l’expérience ne les pousse à construire un angle à leur reportage, c’est l’angle, décidé manifestement en amont, qui a plié l’expérience pour qu’elle s’en accomode. Un journaliste devrait être ouvert à l’expérience, à l’imprévu, être réellement disposé à s’enrichir des rencontres qu’il fait, et non pas vouloir de manière forcée imposer ses préjugés. 

Un joli roman. Au final, ce reportage de Complément d’enquête nous a-t-il proposé de l’information ? Cette denrée si rare sur Internet, à ce qu’on nous dit ? J’ai posé la question à Manuel Atreide. Voici sa réponse : "Le reportage est habilement fait. C’est plaisant, c’est rythmé mais ce n’est pas de l’info. C’est une histoire scénarisée, construite, pour laquelle on assemble des bouts d’interviews pour aller dans le sens qu’on veut donner. L’information, c’est raconter une histoire ou donner des faits pour que les gens se fassent leur propre idée ? Il n’y a rien à redire au reportage en lui-même, en ce qui me concerne, pas de déformation de mes propos. Mais c’est tout le montage que j’analyse comme problématique. Et je peux le faire puisque je sais ce qui a été dit, au moins en partie. C’est cela qui m’inquiète au fond. Thomas Horeau a fait un joli roman video. Pas de l’info. Selon moi !

Ce reportage est un comble : il dénonce la désinformation sur Internet, et pratique lui-même la désinformation. Il pointe la paranoïa des internautes, inquiets des montages malhonnêtes des journalistes, et (pour mieux leur donner raison ?) pratique le pire montage qui soit. Un reportage à diffuser assurément dans toutes les écoles de journalisme... comme contre-exemple à ne surtout jamais suivre !

Vigilants. Si Internet (sous-entendu : l’Internet amateur) diffuse inévitablement du faux (on se demande par quel miracle il en serait autrement), les médias traditionnels (c’est une autre évidence à rappeler) en sont aussi les vecteurs. L’article d’Ignacio Ramonet, "Médias en crise", publié en janvier 2005 dans Le Monde diplomatique, est une bonne piqûre de rappel, qui rappelle justement quelques-uns des plus retentissants bidonnages médiatiques aux Etats-Unis et en Europe, ou de simples erreurs, qui ont largement participé à remettre en cause la crédibilité des médias installés. Il rappelle aussi comment ces médias se sont parfois transformés, notamment en temps de guerre, en véritables organes de propagande et d’intoxication. Internet, qui n’est ni le média idéal ni le média du mal, aura eu au moins le mérite de mettre en lumière certains des mensonges ou des simples erreurs propagés dans les grands médias.

L’un des derniers exemples en date est la révélation, dans la blogosphère, qu’une vidéo-buzz, censée montrer les ravages causés par les bombes israéliennes sur des civils palestiniens début janvier à Gaza, datait en réalité du 23 septembre 2005 et faisait suite à l’explosion accidentelle d’un camion contenant des roquettes du Hamas dans un camp de réfugiés à Jabalya. Ce qui n’empêcha pas le 13h de France 2 de l’utiliser dans un de ses reportages, lundi 5 janvier, avant de s’excuser le lendemain de l’erreur.


Note :

[1] Philippe Val, éditorial de Charlie Hebdo du 17 janvier 2001, cité par ACRIMED : "A part ceux qui ne l’utilisentque pour bander, gagner en bourse et échanger du courrier électronique, qui est prêt à dépenser de l’argent à fonds perdus pour avoir son petit site personnel ? Des tarés, des maniaques, des fanatiques, des mégalomanes, des paranoïaques, des nazis, des délateurs, qui trouvent là un moyen de diffuser mondialement leurs délires, leurs haines, ou leurs obsessions. Internet, c’est la Kommandantur du monde ultra-libéral. C’est là où, sans preuve, anonymement, sous pseudonyme, on diffame, on fait naître des rumeurs, on dénonce sans aucun contrôle et en toute impunité. Vivre sous l’Occupation devait être un cauchemar. On pouvait se faire arrêter à tout moment sur dénonciation d’un voisin qui avait envoyé une lettre anonyme à la Gestapo. Internet offre à tous les collabos de la planète la jouissance impunie de faire payer aux autres leur impuissance et leur médiocrité. C’est la réalité inespérée d’un rêve pour toutes les dictatures de l’avenir."

Annexe :

Il n’est pas inintéressant de mettre ces propos en rapport avec ceux tenus par Caroline Fourest sur France Culture
le 30 janvier 2009. Dans les deux cas, on a affaire à des personnalités qui supportent mal certaines dérives facilitées par Internet, et qui - là est leur dérive propre - tendent à faire de comportements certes répréhensibles mais minoritaires le comportement-type de l’internaute moyen.


Fourest s’en prenait, dans sa chronique, à un phénomène "en vogue sur Internet" : "la haine des médias, du système médiatique, qui semble devoir jouer le même rôle que la haine du lobby judéo-maçonnique ou que la focalisation sur l’immigration, celui du bouc-émissaire". Selon cette pensée, "les médias seraient tous un peu sionistes, manipulateurs et vendus au pouvoir". Cette "pensée complotiste", qui règne selon Fourest sur Internet, se caractérise par "l’absence délibérée de discernement et de raisonnement : le réflexe, l’amalgame et le préjugé remplacent l’analyse". On remarque ici qu’à une pensée simpliste (tous les médias nous manipulent), on en oppose une autre du même acabit (la foule des internautes est dangereusement paranoïaque).

Fourest en vient à justifier "l’allergie" d’un certain nombre de journalistes "à la pensée bouc-émissaire en vogue sur Internet". En effet, quoi que feraient les journalistes, ils seraient immanquablement critiqués. Et la fondatrice de la revue ProChoix, dont l’objet, rappelons-le, est la défense des libertés individuelles, de rêver tout haut à quelques freins à la liberté d’expression : "Autant l’avouer, il y a des moments où l’on se prend à regretter le temps où il fallait au moins prendre sa plume, rédiger une lettre, payer un timbre et aller à la Poste pour vous donner des leçons...". Le parallèle avec les nostalgiques du suffrage censitaire serait ici tentant... De la même manière que le peuple, sous le règne du suffrage universel, vote parfois mal (la dernière fois c’était en 2005, paraît-il...), il commente aussi parfois bêtement sur les forums. Est-ce une raison pour le lui interdire ?

Selon l’analyste de France Culture, "l’internaute possède sur le journaliste un avantage qui ne sert pas forcément le débat public : en un clic anonyme, le moindre redresseur de torts peut mentir, tronquer et insulter sans avoir à se justifier
." On pourrait dire exactement la même chose (à la question de l’anonymat près) des journalistes ; le reportage de Complément d’enquête l’a illustré : des journalistes peuvent mentir (au moins par omission), tronquer, insulter (l’air de rien), sans avoir à se justifier. Caroline Fourest, en opposition frontale avec la conception de Dan Gillmor, semble regretter la prise de parole du plus grand nombre sur Internet et l’ascendant qu’avait autrefois sur lui la classe journalistique.

La journaliste dit ensuite son malaise face aux innombrables commentaires sur Internet, qui auraient jusqu’au redoutable pouvoir de nous faire perdre "tout courage de penser"  ; car "les redresseurs de torts" (les gens qui postent des commentaires) "sont les meilleurs chiens de garde de la pensée unique et molle. Si vous les écoutez tous, vous ne direz plus rien sur rien." Mais qui a dit qu’il fallait les écouter tous ? Par ailleurs, les "chiens de garde" n’existent-ils pas aussi parmi les journalistes ? Serge Halimi, auteur des Nouveaux chiens de garde, avait pourtant fait le boulot sur cette question... Déjà oublié ? Les "chiens de garde" sont partout, y compris en chacun de nous. Pas sûr cependant que "les meilleurs" d’entre eux (les plus puissants et efficaces) soient les commentateurs du web...

Rejetant finalement la tentation de haïr l’interactivité et l’outil web en lui-même (ouf...), Caroline Fourest reconnaît que les "miracles" existent parfois : "des commentaires constructifs, qui vous signalent une erreur ou vous mettent sur une piste et contribuent à ouvrir votre horizon de journaliste". Enfin un peu de positif... "Le propre du journaliste, proclame-t-elle, c’est d’avoir le cuir assez épais pour discerner le commentaire imbécile de l’alerte utile". On pourrait dire que c’est le propre de tout internaute, journaliste ou non, qui écrit sur Internet.

Conclusion : "[Internet] n’est qu’un média. Il n’existe aucun grand ordonnateur, nous sommes tous responsables de ce que nous en faisons". On le voit in fine, avec ces toutes dernières paroles modérées, qui tranchent avec l’attaque initiale : Caroline Fourest n’a rien contre Internet et la libre expression qu’il permet ; elle est seulement atterrée par la bêtise qui y règne parfois, et qui est la bêtise humaine (rien de neuf sous le soleil...), seulement plus visible qu’à l’époque du courrier des lecteurs. Une visibilité accrue qui lui fait grossir le phénomène et minimiser, à l’inverse, les manifestations de l’intelligence (collective ou non), qu’elle va jusqu’à qualifier de "miracles".

Face à Internet, Fourest verrait donc simplement le verre à moitié vide, quand d’autres le verraient à moitié plein... Quant à Philippe Val, un brin plus extrémiste, ses propos suggèrent qu’il n’a pas trouvé la moindre trace de liquide au fond du verre. Aurait-il tout bu ?




référencé sur ACRIMED


Par Taïké Eilée - Publié dans : Nouveaux médias
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