Politique et Internet

Vendredi 13 octobre 2006

Article écrit le 22 août 2006

Ou quand Jack Lang rêvait tout haut qu'il était une rockstar...

La polémique fait grand bruit dans la blogosphère, et sur le Net en général : Jack Lang, dans un entretien donné au Nouvel Observateur, reproduit le 17 août sur son blog, affirme :

"J'étais l'autre jour au Festival des Vieilles Charrues. Un événement extraordinaire, inventé, porté par des bénévoles. La preuve de la vitalité de ce pays, qui n'attend qu'une délivrance... On m'attrapait dans les allées. «On sera avec vous l'an prochain, débarrassez-nous de cette droite !» Je suis monté sur scène pour saluer Jamel Debbouze. 50 000 jeunes m'ont applaudi. Ils criaient, «Jack président !» - apparemment, ils ne lisent pas les sondages... La France attend la gauche."

Dès la publication de cet article, des gens présents à ce festival ce jour-là ont écrit au site du Nouvel Observateur pour contester cette version des faits. Non, Jack Lang n'est jamais monté sur scène avec Jamel Debbouze, et non, personne ne l'a acclamé, personne n'a scandé son nom ! Sur le blog même de Jack Lang, les réactions interloquées n'ont pas tardé. A ce jour, 133 commentaires ont été laissés sous cet article, un chiffre très largement supérieur à la moyenne des commentaires. Certes, tous ne portent pas sur cette déclaration litigieuse de M. Lang, mais une bonne partie tout de même.

Des journalistes de Ouest France ont confirmé la version des blogueurs offusqués par le mensonge de M. Lang : "Jack Lang n'est jamais monté sur scène pour saluer Jamel Debbouze. Il est certes venu au festival le week-end des 22 et 23 juillet. Il a bien assisté au concert de Raphaël puis au concert de Cali le samedi, à la suite duquel Jamel est monté sur scène faire son show, mais en aucun cas il n'est, lui, monté sur scène et ne s'est donc fait acclamer par 50.000 jeunes".

Loïc Le Meur s'est évidemment fait l'écho de cette affaire, dès le 18 août, terminant son billet sur ces mots : "J'imagine que Jack Lang et son équipe vont s'empresser de rétablir la vérité." Il a fallu attendre le 22 août, c'est-à-dire 5 jours après le début de la polémique - une éternité sur le Net -, pour que Jack Lang daigne apporter sa réponse. C'est le quotidien Libération qui a reçu la primeur de sa mise au point ; selon M. Lang, sa déclaration "était à lire comme un raccourci de l'enthousiasme qui l'a accompagné toute cette journée".

Un raccourci ? Pour M. Lang, un mensonge, une fausse histoire, c'est un raccourci ? Les gens m'adorent, j'en suis sûr, mais ils ne me le montrent pas autant qu'ils le devraient... alors je vais réécrire l'histoire, pour qu'elle corresponde mieux à ce qui devrait être... et puis mon invention n'est pas vraiment un mensonge, car elle exprime ce que pensent les gens au fond de leur coeur, sans oser le dire ouvertement... Mais de qui se moque-t-on ? Je sais, la réponse est évidente : de nous.

Notons que Jack Lang n'a toujours pas apporté de réponse sur son blog, ce qui est un comble, puisque c'est certainement sur son blog - outil de communication, voire de conversation censé être hyper-réactif - que la polémique fait le plus rage.

Les politiques mentent et ont toujours menti, cela va de soi. Mais qu'il est ridicule de se faire prendre aussi grossièrement la main dans le sac ! Comment avoir l'audace, l'inconscience, et même la folie pour oser faire un mensonge aussi énorme, aussi facilement visible ? Jack Lang le pseudo-blogueur n'a-t-il pas encore pris conscience que chaque citoyen, chaque électeur est aujourd'hui un blogueur potentiel, un témoin en puissance prêt à témoigner avec ses mots ou ses images ?

Si l'affaire n'est pas étouffée trop vite, si elle est mise à la connaissance d'un maximum d'individus, elle pourrait tout simplement disqualifier M. Lang dans la course à l'investiture socialiste pour la Présidentielle. Mais je rêve tout haut... car les Français ont-ils jamais été sensibles aux mensonges qu'on leur a faits ? En vérité, ils s'en contrefichent, pour la grande majorité d'entre eux. Peut-être même aiment-ils ça : se faire embobiner par de fieffés menteurs, se faire balader par de sympathiques coquins ? Allez, Jack, raconte-nous des bobards, on t'aime !
Par Taïké Eilée
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Samedi 14 octobre 2006
Article écrit le 23 août 2006

La politique vivante, c'est-à-dire filmée, s'invite de plus en plus sur Internet. A moins d'un an de l'élection présidentielle, les entretiens de responsables politiques, petits ou grands, se multiplient sous formes de podcasts. D'autant plus vivants et revigorants qu'ils sont menés par de nouvelles têtes, jeunes citoyens engagés et férus de nouvelles technologies. Petite présentation de ces nouveaux acteurs médiatiques.


Le précurseur, c'est bien sûr Loïc Le Meur, qui a déjà podcasté Nicolas Sarkozy (gros succès, avec 401 commentaires à ce jour), Dominique Strauss-Kahn (58 commentaires, répartis sur trois podcasts), Arnaud Montebourg (75 commentaires, également répartis sur trois podcasts), Jean-François Copé (47 commentaires) et Jack Lang (15 commentaires).


Ce dernier podcast (celui de Jack Lang) a été réalisé en collaboration avec Romain Hatchuel, entrepreneur et chroniqueur politique sur i-télé, et co-fondateur de BuzzBazar. Ce vlog, qui accueillera désormais les podcasts politiques de Loïc Le Meur, présente des interviews de personnalités politiques en vue pour l'élection de 2007, qu'elles soient candidates ou non. Ont déjà été interrogés François Bayrou, Roland Castro, Jack Lang, Christine Boutin, Marine Le Pen (dont le podcast a été censuré par l'éditeur Podemus), Stéphane Pocrain et Christiane Taubira. A voir aussi une interview intéressante du journaliste de i-télé Samuel Etienne, qui nous donne notamment sa vision du journalisme citoyen. Sarah, Romain et Versac sont pour le moment les trois journalistes citoyens à l'oeuvre sur BuzzBazar. Le vlog devrait permettre aux "poditeurs" de contribuer activement à son contenu, en envoyant des idées de thèmes ou d'invités, et même leurs propres podcasts.


Le PoliTIC'Show est une autre initiative d'importance dont j'avais déjà dit un mot. Signalons que, depuis, Benito et Valerio ont renoncé à ce projet, qui n'est plus désormais porté que par le seul Nicolas Voisin, accompagné du réalisateur Julien Villacampa. Jean-Marie Le Pen est le premier candidat d'importance à la Présidentielle qui a accepté l'invitation du PoliTIC'Show. Les "petits candidats" font également l'objet d'interviews. Tous les 15 jours, trois d'entre eux, souvent complètement inconnus du grand public, sont interviewés par téléphone ; leurs propos sont alors disponibles en podcasts audio. Neuf entretiens ont déjà été réalisés dans ce cadre. (Merci, au passage, d'avoir glissé Les caprices du vent dans le blogroll du PoliTIC'Show et de Nues.)


Un tout nouveau magazine en ligne sera à suivre très attentivement dans les prochains mois : il est provisoirement intitulé Le Monde Citoyen, et compte déjà parmi ses collaborateurs de nombreux blogueurs de renom : Adam Kesher, Bernard Langlois, Carlo Revelli (co-fondateur d'Agora Vox), Eric Mainville, Guy Birenbaum, Jean Véronis, John-Paul Lepers (l'ancien compère de Karl Zéro dans Le Vrai Journal), José Ferré, Nicolas Voisin (auteur de Nues et du PoliTIC'Show), Olivier Bonnet, Philippe Gammaire, Sébastien Fontenelle, The Benito Report, Thierry Crouzet (auteur du Peuple des connecteurs). Voir ici pour connaître le mode d'emploi du site, dont voici le premier point : "Le magazine regroupera les émissions de webTV et les reportages vidéos, les podcasts audio et les interviews, les meilleurs articles (actualité, société, médias et politique) et les propositions citoyennes d’une dizaine de “plumes” et de collectifs de la blogosphère francophone, journalistes indépendants et blogueurs." A suivre donc...


Pour un avant-goût de cette télé "citoyenne" ou "alternative", on peut déjà aller faire un tour sur le blog d'un des membres du Monde Citoyen : John-Paul Lepers. Tout plein de reportages un peu bruts, notamment dans les coulisses de certains "événements" de la vie politique.


Signalons encore l'initiative, davantage amateure et profondément "geek", de Mémoire Vive. Il y en aurait encore plein d'autres à mettre en avant, certainement. C'en est là cependant un bon échantillon.
Par Taïké Eilée
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Mardi 5 décembre 2006

Article publié sur AgoraVox le 4 décembre 2006


Invité le samedi 2 décembre 2006 à la 59e Journée Dédicaces de Sciences Po, l'écrivain Alain Soral en a été chassé par la police, sur la demande du directeur de l'établissement, Richard Descoings. Alain Soral avait officialisé, quelques jours auparavant, son ralliement au Front National et à l'équipe de campagne de Jean-Marie Le Pen. Compte rendu de ces événements, analyse, et petite digression personnelle.

"Vous n'êtes pas toléré dans cet établissement", "Vous n'êtes pas désiré ici", "Vous êtes indésirable"... C'est ainsi qu'un policier a justifié à l'écrivain Alain Soral son expulsion du salon du livre qui se tenait à Sciences Po samedi dernier (vidéo de l'expulsion). Pourtant, le sulfureux pamphlétaire, connu pour ses positions républicaines et critiques à l'égard de tous les communautarismes (féministe, gay, arabe, juif...), ou encore pro-palestiniennes et critiques vis-à-vis du sionisme, avait bel et bien été invité, parmi près de 130 personnalités.

Il avait, certes, reçu, la veille, le 1er décembre, un courriel de Richard Descoings, directeur de Sciences Po, qui annulait son invitation, au motif que sa venue faisait peser une menace à la fois sur lui-même et sur l'ensemble des participants (lire le mail sur le site de Soral). Si menace il y avait, pourquoi ne pas avoir demandé à la police de la prévenir, en entourant Alain Soral de sa protection ? Au lieu de cela, la police a bien été appelée, mais pour chasser l'homme menacé. Peut-on établir un parallèle avec la situation de Robert Redeker ? Au philosophe menacé, la police assure fort normalement une protection. Quant à Alain Soral, soi-disant menacé, il est chassé manu militari d'un salon littéraire par cette même police. Etrange traitement. Richard Descoings s'est expliqué - laborieusement - sur cette affaire Soral sur RSP.fm, la radio des étudiants de Sciences Po.

Censuré et intimidé

Alain Soral est, en effet, un homme en danger, qui s'est déjà fait violemment agresser. La première fois, c'était le 28 septembre 2004. Lors d'une séance de dédicace dans une librairie parisienne, une vingtaine d'individus armés de gourdins et de bombes lacrymogènes ont fait irruption, saccageant la boutique et blessant plusieurs personnes présentes sur les lieux (article du Nouvel Observateur). Soral s'en est sorti sans gros dégâts. La Ligue de défense juive a été suspectée d'avoir organisé cette expédition punitive. L'attaque faisait suite à la diffusion sur France 2, le 20 septembre 2004, de l'émission Complément d'enquête, où Alain Soral avait tenu des propos antisémites ; l'écrivain s'était dit, quant à lui, piégé par les journalistes, qui n'avaient retenu du long l'entretien à bâtons rompus qu'il leur avait accordé que les quelques secondes où il avait dérapé, où il avait, d'après lui, outrepassé sa pensée, et "qui pouvaient provoquer, selon ses propres termes, sa mort médiatique et aussi physique."

De fait, depuis cet incident, Soral est tricard dans les médias - un vrai paria - et semble apporter le danger partout où il passe. Le 13 septembre 2006, il a reçu un autre avertissement, en se faisant de nouveau agresser par deux individus en scooter, qui l'ont gazé. Cette agression faisait suite à sa visite au Liban, en compagnie de Dieudonné, Thierry Meyssan, Marc Robert et Ahmed Moualek. Le petit groupe, qui voulait rendre compte des terribles agissements de l'armée israélienne contre le peuple libanais, avait alors rencontré de très hauts dirigeants du Hezbollah.

Un marxiste chez Le Pen

Richard Descoings a donc officiellement viré Soral des murs de son école par peur d'incidents violents que l'agitateur aurait pu attirer sur sa personne. Mais ne peut-on pas aussi relier sa décision au récent "coming out" de Soral quant à son orientation politique ? En effet, même si la rumeur circulait déjà depuis quelques temps, l'information n'est officielle que depuis la semaine dernière : Alain Soral a annoncé, à travers deux interviews, l'une donnée le 27 novembre à la webradio québecoise Rockik.com, l'autre le 29 novembre au webzine Salut Public, qu'il avait rejoint l'équipe de campagne de Jean-Marie Le Pen. Et ce, depuis plus d'un an ! Information confirmée par l'intéressé le 1er décembre dans l'émission Les Grandes Gueules sur RMC.

Il définit lui-même, sur Rockik.com, son rôle au sein du FN comme celui d'un "conseiller technique", produisant des idées et du concept, "en charge des affaires sociales et des banlieues". Alain Soral a déjà eu l'occasion de marquer la pensée frontiste de son empreinte, à travers le fameux discours (texte ou vidéo) tenu par le président du Front National au pied du moulin de Valmy le 20 septembre dernier. La patte de Soral y était manifeste. C'est d'ailleurs ce discours soralien de Valmy, avec ses accents de réconciliation nationale, cette main tendue à tous les Français, notamment d'origine immigrée, qui avait séduit Dieudonné, ami de Soral qui se revendique "libre-penseur-sans-a-priori-voulant-juger-par-lui-même", et qui lui a fait envisager un possible ralliement futur avec le candidat Le Pen.

Le diagnostic de Soral, c'est que l'ultra-libéralisme mondialisé et les communautarismes détruisent la France ; selon lui, il y a convergence d'analyse entre les tenants du non au projet de constitution européenne, qu'ils soient communistes, chevènementistes, ou lepénistes. Pourquoi alors l'ancien militant au PCF, qui se réclame encore aujourd'hui du marxisme, n'a-t-il pas rallié l'extrême gauche ou encore Jean-Pierre Chevènement (d'autant qu'il se dit proche des idées du "Ché") ?

"En bon analyste marxiste, je dois admettre, dit-il sur salutpublic.fr, que les choses ne bougent pas grâce aux partis de gauche traditionnels qui ont renoncé à peu près à tout... Elles ne bougent pas à gauche ni à l’extrême gauche, où ne sévit plus que la sclérose d’un néo-communisme adolescent, essentialiste, esthétisant mal compris et mal digéré type LO, PT, LCR… Elles bougent dans le camp du populisme." Soral en tire cette "conclusion : je pense que l’engagement à la fois raisonnable et révolutionnaire pour agir contre les dégâts de l’ultra-libéralisme mondialisé et du communautarisme – communautarisme qui conduit à ce clash des civilisations dont a besoin l’ultra-libéralisme américain pour achever sa domination - c’est de s’engager aux côtés de Jean-Marie Le Pen à la prochaine présidentielle. Aucun renoncement ni délire dans ce positionnement, juste le viril et sain usage de la raison dialectique…"

La réconciliation : un slogan vide et naïf ?

Pour Soral, les anciens clivages politiques, vermoulus, sont à dépasser, dans une "révolution douce", qui passera par la réconciliation (mot qu'il a aujourd'hui constamment à la bouche, comme d'ailleurs son ami Dieudonné) : "C’est la réconciliation de ces deux forces révolutionnaires d’essences différentes mais complémentaires – réserves d’énergie de la jeunesse pauvre issue de sociétés patriarcales à haute teneur morale et raison pratique des adultes de la petite et moyenne bourgeoisie française – qui permettra le saut qualitatif." Soral veut réconcilier le peuple français avec lui-même, transcender les classes et les communautés, les faire communier dans l'idée de Nation, dont les principes fondamentaux seraient l'assimilation, le travail et la citoyenneté. C'est ainsi qu'il se définit lui-même comme un "national républicain", et déclare s'être rallié au FN par l'entremise de Marine Le Pen, qui, assure-t-il, partage ses positions nationales républicaines, sans qu'on puisse dire si elles sont de gauche ou de droite.

Soral croit au destin gaullien de Le Pen, qui, seul, dit-il, pourra sauver la France. Car lui seul reste encore radicalement hors du système. Soral, qui joue parfois les prophètes et se targue de ne presque jamais se tromper, croit à l'inéluctable accession au pouvoir du Front National, même si elle ne se produit pas en 2007. Au pire, le FN deviendra, nous annonce-t-il, le premier parti d'opposition de France, et pèsera au moins 25 %... Rendez-vous dans cinq mois pour juger des pouvoirs de prédiction d'Alain Soral.

Cas de conscience

D'aucuns rappelleront à Soral les dérapages commis par Le Pen il y a dix ou vingt ans, et qui lui ont valu d'innombrables condamnations judiciaires : l'histoire du "détail" (les chambres à gaz sont "un point de détail de l'histoire de la Seconde Guerre mondiale"), l'inégalité des races, les "sidaïques" prétendus contagieux par leur transpiration, leur salive, et assimilés à des lépreux, etc. Je lui rappellerai à mon tour ces meetings lepénistes, où des visages de gens basanés étaient projetés sur un écran géant, dans le seul but de les faire huer par le public... Ces scènes horribles ont été montrées dans de nombreux reportages. Beaucoup, je pense, s'en souviennent.

La question est : peut-on relativiser ces propos, les comprendre, transiger, les excuser ? Peut-on se réconcilier avec ceux qui les ont prononcés (dans le pardon christique que prône Soral) ? Peut-on leur tendre la main et les rallier ? Alain Soral, comme Dieudonné (qui, tout en restant plus distant pour le moment, semble prendre le même chemin), ont choisi de tendre la main. Souhaitons-leur, dans leur candeur, qu'ils ne se la fassent pas arracher !

"L'espoir" Dieudo-Le Pen

Soral et Dieudonné ont été ces dernières années diabolisés, boycottés par les médias, parfois caricaturés à l'excès. Ils en ont souffert. Ils ont développé naturellement de la haine, ou, du moins, un peu de rancoeur envers ceux qui leur ont fait subir un tel traitement. Leur but est aujourd'hui de faire sauter "le système". Le Pen est devenu leur espérance, car il leur apparaît comme le seul rebelle de la scène politique française ; et puis parce qu'il leur ressemble : vilipendé depuis plus de trente ans, incarnant à lui seul le Mal, il a porté sa croix comme eux, a fait montre d'une incroyable force de résistance, comme eux, d'un entêtement acharné, sans avoir jamais plié ou rompu sous les coups... Et tout ça crée une certaine solidarité - celle des parias. Au-delà des idées, ils se rejoignent en ce qu'ils s'estiment humainement, se considérant comme des honnêtes hommes, pris à parti par des lâches, des vendus, le bal des hypocrites.

Mais rien ne vaut la parole de Soral lui-même, qui, dans une interview filmée, déclarait espérer "une alliance objective entre tous les miséreux… Je vois se dessiner, disait-il, le rapprochement étrange entre la colère de Dieudonné et la colère des lepénistes… Est-ce que c’est pas ça la France qui peut se sauver demain, c’est un Le Pen et un Dieudonné qui se tendent la main et qui se mettent à se parler ?… Ces gens là ont peut-être les mêmes valeurs, valeurs de dignité, de travail… Le rapprochement Dieudonné-Le Pen, c’est l’abjection absolue de toute la boboitude standard, c’est la monstruosité absolue, or pour moi c’est le plus grand espoir."

Un charme ambigu

Les bobos ont de quoi frémir si la révolution que Soral appelle de ses voeux a lieu. Parlant, dans l'interview évoquée ci-dessus, des travaux réalisés à Paris par la mairie PS et Verts de Bertrand Delanoë, et qu’il juge pour le moins sévèrement, il déclare - certes avec ironie : "Dans une période révolutionnaire, les gens qui ont fait ça, ils peuvent être guillotinés, s’il y a un Robespierre qui vient, il peut y avoir de la guillotine, ça mérite, largement... on en a guillotiné pour moins que ça…" Et de renchérir sur les bobos qui viennent acheter le Paris populaire, et le détruisent : "Le lieu qui serait naturellement pour eux, et peut-être un jour j’en ferai un camp pour eux… un camp de… un camp de… ouaih un camp, on les mettra là… c’est la Défense, c’est le seul lieu qu’ils méritent, c’est le lieu qui leur ressemble…" Probablement n'est-ce pas là à prendre au premier degré, mais c'est tout de même un peu violent...

Soral est un mec drôle et viril, à l'humour féroce, qui produit des analyses sociologiques souvent justes et courageuses, mais qui dérape de temps en temps. Dieudonné est, à mon sens, le comique le plus drôle et le plus percutant de sa génération, et lui aussi est souvent "borderline", trop ou pas, cela dépend des limites de chacun. Le Pen est le plus talentueux tribun actuel, il a ce charme oratoire que la plupart des politiques n'ont plus, cette richesse de la langue qu'il partage avec François Mitterrand, et qui lui donne un ascendant certain dans les débats sur la plupart de ses contradicteurs, rattrapé toutefois par les horreurs qu'il distille avec un plaisir pervers de temps à autre. Ces trois hommes sont maltraités dans les médias dominants, mais rencontrent un écho de plus en plus fort dans la population. Cette équipe de "bras cassés" pourrait se révéler une "dream team" aux prochaines élections, qui sait... Sans doute le saltimbanque (certes, encore en phase d'observation) et le sociologue font-ils fausse route. Mais nous devons avoir conscience que leur sympathie affichée pour le leader du FN pourrait jouer un rôle non négligeable au printemps prochain.

Ce rapprochement entre un ancien militant du Parti Communiste et le parti d'extrême droite est le symptôme d'un mouvement de fond, caractérisé par la dédiabolisation de Le Pen (symbolisée par l'attitude d'ouverture d'un Dieudonné), couplée à un rejet de plus en plus massif du système "UMPS", et ce, jusque chez le très modéré François Bayrou. A chaque bord de l'échiquier politique, on entend des appels à la révolution, ou du moins on diagnostique un climat pré-révolutionnaire. A l'heure où chacun peut sentir un ras-le-bol populaire face au matraquage médiatique du tandem présidentiel Ségo-Sarko, doit-on craindre une révolte dans les urnes au printemps prochain ? En tout cas, les sondages récents en attestent : jamais Jean-Marie Le Pen n'a été aussi proche du pouvoir.
Par Taïké Eilée
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Mercredi 24 janvier 2007


Mardi 23 janvier, de 19h à 21h, Thierry Crouzet était à la librairie Le Divan, à Paris (15e), pour présenter et dédicacer son nouvel ouvrage : Le Cinquième Pouvoir - Comment Internet bouleverse la politique. Thierry Crouzet est l'une des figures marquantes de la blogosphère française. Il s'est fait largement connaître début 2006 avec son précédent livre, Le Peuple des connecteurs, et tient un blog qui porte le même nom. Pas de rupture, en effet, pour lui, entre le papier et le Web : son site lui sert à fabriquer son livre, grâce aux interventions des internautes, et il le prolonge ensuite, dans la conversation caractéristique du Web 2.0.


Thierry Crouzet pourrait être tenu pour une sorte d'utopiste du Net (même s'il se range plutôt parmi les "expérimentateurs") : il est, en effet, convaincu que le Web va changer profondément le mode de fonctionnement de notre société, en particulier sur le plan politique, et, pourquoi pas, révolutionner le monde. Selon lui, les problèmes fondamentaux auxquels nous sommes confrontés aujourd'hui sont d'une telle complexité qu'il est inconcevable que des hommes politiques soient en mesure de les comprendre et d'y trouver les solutions adéquates. Il serait devenu impossible de prévoir les conséquences de nos décisions politiques. C'est ainsi qu'à l'époque de la crise du CPE, il stigmatisait à la fois les promoteurs du projet et ses détracteurs (qui descendaient dans la rue), car ni les uns ni les autres ne pouvaient prétendre anticiper ce que cette mesure allait donner comme résultats.


Crouzet est libéral, très libéral, dans un sens qu'aucun de nos politiques ne saurait représenter aujourd'hui. L'Etat est, selon lui, impuissant à relever l'essentiel des défis qui se présentent à nous. C'est l'intelligence collective qui, seule, pourra les affronter avec succès. Un travail collaboratif, qui a pour modèle ce qui se passe sur Internet - réseau vertueux sans aucun chef -, et qui réclame l'engagement de chacun, la reconnaissance de sa responsabilité pleine et entière dans le cours de notre monde.


Crouzet, en quelque sorte, étend au fonctionnement de la société tout entière les préceptes que Dan Gilmor appliquait initialement aux seuls médias d'information : mes lecteurs en savent plus que moi, proclamait le célèbre journaliste de la Silicon Valley en 2004 dans We the Media ; c'est pourquoi j'ai tout intérêt à accepter la conversation avec eux, une collaboration constante avec eux dans mon travail. Fini le temps où le journaliste livrait, de son piédestal, tel un professeur, son article, que ses lecteurs se contentaient de recevoir sans broncher. Fini le mode de la leçon. Aujourd'hui, le journaliste est soumis à la critique permanente de son lectorat, dont il subit, que ça lui plaise ou non, les commentaires. Il doit tirer parti de ce nouveau contexte, et travailler "main dans la main" avec ses lecteurs, profiter de leurs conseils et même de leurs informations. De la même manière, le politique de demain, selon Crouzet, devra prendre acte du fait que les gens de la base sont plus compétents que lui, dans les divers champs d'action qui sont les leurs, et devra savoir tirer parti de ces compétences éparpillées à la base de la société. Le vrai pouvoir devra émaner de la base ; il devra être ascendant, et non plus descendant.


Crouzet, cohérent avec lui-même, assume le fait de ne pas voter. Car voter ne sert à rien. C'est donner un semblant de pouvoir à des gens qui ne savent pas (et ne peuvent pas savoir) ce qu'il faut faire. La politique doit se pratiquer autrement. Ségolène Royal, avec son approche "participative", est sur la bonne voie selon lui, mais ne semble pas décidée à aller suffisamment loin (voir cette interview réalisée lors de la soirée au Divan par Christophe Grébert). Chacun doit participer, en tant que membre du Réseau, à son échelle et dans son aire d'action, à la vie politique. Et la société, à terme, doit même envisager de s'auto-organiser. Thierry Crouzet aime à citer - telle une métaphore - l'exemple de ces quelques villages anglais où les panneaux de signalisation ont été retirés, et où, paraît-il, les automobilistes se responsabilisent et conduisent finalement bien plus prudemment et sûrement qu'ailleurs. Y a-t-il la moindre once de réalisme dans le projet de société de Thierry Crouzet ? A chacun d'en juger. Loïc Le Meur en doutait encore le 22 janvier, dans ce podcast, où le pape de la blogosphère renouait avec ses bonnes habitudes : des podcasts sympas et décontractés, qui avaient fait son charme et son succès, jusqu'à ces derniers temps, avant qu'il ne s'engage politiquement aux côtés de Nicolas Sarkozy, et que sa fraîcheur ne se perde un petit peu... C'est chez Loïc Le Meur que j'avais, pour ma part, découvert Thierry Crouzet, dans un très bon podcast, en mai 2006.


Le pouvoir de la masse, c'est donc le cinquième pouvoir, qui se manifeste aujourd'hui sur Internet et les blogs, et qui constitue le vrai contre-pouvoir - le quatrième, celui de la presse, tendant à l'être de moins en moins, en tout cas trop rarement, soumis à des pouvoirs industriels et financiers qui entravent sa si précieuse liberté.


Pour revenir à la soirée-dédicaces de ce mardi, pas mal de beau monde s'y était donné rendez-vous : Carlo Revelli, fondateur d'AgoraVox, Christophe Ginisty, directeur général de PointBlog, Rachid Nekkaz, candidat à l'élection présidentielle, Quitterie Delmas, porte-parole des Jeunes UDF de Paris, Christophe Grébert, auteur de MonPuteaux.com, sans oublier une petite équipe télé d'Arte.


En voici un aperçu d'environ 20 minutes. Il y est notamment question de la notion de "longue traîne" (the long tail) ; on peut se reporter à cet article de Chris Anderson, rédacteur en chef de Wired, qui a la paternité de cette expression, pour en savoir plus.


Par Taïké Eilée
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Samedi 17 février 2007

Article publié sur AgoraVox le 16 février 2007


A deux mois du premier tour des élections présidentielles, les Français, majoritaires, qui ont dit "non" au projet de Constitution européenne le 29 mai 2005, doivent se sentir un brin déboussolés, quelque peu perdus. S'ils parviennent à s'extraire du puissant conditionnement médiatique dont ils sont l'objet, et s'ils se mettent à réfléchir rationnellement au choix qu'ils vont faire, ils risquent bien de n'en retirer qu'un affreux mal de tête.

Dans une campagne présidentielle, les prétendants à la fonction suprême ont tous la même stratégie, incontournable : ils font des constats catastrophistes sur la situation de la France, diagnostiquent les maux – parfois mortels – dont elle souffre, et se présentent comme les bons médecins qui y apporteront le bon traitement, lorsqu’ils ne se présentent pas tout bonnement comme des sauveurs. Ils essaient de convaincre (par des arguments) ou de séduire (par de l’émotion) ceux sans lesquels ils ne sont rien, ceux dont ils sont censés être les simples représentants : les citoyens. Citoyens qui, faut-il le rappeler, sont les seuls tenants de la souveraineté nationale, et détiennent théoriquement le pouvoir de désigner librement leurs représentants.

Règle 1 : anéantir le libre-arbitre de l'électeur

Le matraquage médiatique est pourtant un premier bon moyen de forcer la main des électeurs ; sans doute même est-ce le plus efficace. Nicolas Sarkozy et Ségolène Royal sont les deux bénéficiaires de ce procédé dans la campagne actuelle. Conditionner le peuple avec du Sarkolène et du Ségozy, matin, midi et soir, c’est s’assurer qu'il réduira son choix à ces deux seuls produits : Nicolène et Ségolas. Ça s’appelle de la manipulation mentale, ça ruine la liberté de choix théorique des électeurs, et ça fonctionne très bien. Frédéric Beigbeder, célèbre écrivain mondain, avait fait son succès en l’an 2000 en nous rappelant le principe de cette manœuvre publicitaire, dans son roman 99 Francs[1] :

J’interromps vos films à la télé pour imposer mes logos […]. Je rabâche mes slogans dans vos magazines favoris […]. Je Suis Partout. Vous ne m’échapperez pas. Où que vous posiez les yeux, trône ma publicité. Je vous interdis de vous ennuyer. Je vous empêche de penser. Le terrorisme de la nouveauté me sert à vendre du vide. […] Je décrète ce qui est Vrai, ce qui est Beau, ce qui est Bien. […] Vous idolâtrez mes choix. […] Plus je joue avec votre subconscient, plus vous m’obéissez. Si je vante un yaourt sur les murs de votre ville, je vous garantis que vous allez l’acheter. Vous croyez que vous avez votre libre-arbitre, mais un jour ou l’autre, vous allez reconnaître mon produit dans un rayonnage de supermarché, et vous l’achèterez, comme ça, juste pour goûter, croyez-moi, je connais mon boulot. Mmm, c’est si bon de pénétrer votre cerveau. Je jouis dans votre hémisphère droit. Votre désir ne vous appartient plus : je vous impose le mien. Je vous défends de désirer au hasard. Votre désir est le résultat d’un investissement qui se chiffre en milliards d’euros. C’est moi qui décide ce que vous allez vouloir demain.[2]

A quelques nuances près, nous avons là la description assez juste du principal processus à l’œuvre dans notre campagne présidentielle. Et n’en doutons pas, notre prochain président de la République s’appellera Nicolas Sarkozy ou Ségolène Royal. Les jeux sont faits. Les lecteurs d’AgoraVox et tous ceux qui espèrent en
l’émergence d’un cinquième pouvoir, celui de la masse des citoyens, n’apprécieront certainement pas ce fatalisme affiché. Ils aimeraient croire que l’on puisse échapper au pouvoir totalitaire des mass média, au pouvoir des dirigeants de TF1, qui ont explicitement affirmé vouloir promouvoir un modèle politique bipartite en France, à l’image de ce qui existe aux Etats-Unis, avec un simple face-à-face entre l’UMP et le PS. Ils aimeraient qu’Internet puisse servir de contre-pouvoir et renverser l’équilibre actuel des forces, introduire de la diversité dans le débat démocratique. Certainement, ce souhait pourra-t-il se concrétiser à long terme. Mais pas pour cette élection, qui, probablement, ne se jouera pas sur le Net. D’ici deux mois, nous en aurons le cœur net : nous saurons si nous sommes déjà rentrés dans l’ère numérique du cinquième pouvoir, ou si l’ère du quatrième pouvoir tout-puissant se poursuit encore pour quelque temps.

Règle 2 : laisser le charme agir


Outre le matraquage médiatique, le deuxième moyen d’attirer à soi des électeurs, c’est la séduction. Nicolas Sarkozy séduit par son volontarisme, son agitation ostentatoire qui laisse augurer de l’action efficace, son aisance oratoire, un certain parler vrai, un tempérament de chef. Ségolène Royal séduit essentiellement par sa féminité, qui est son principal argument, son look, élégant et frais, ses allures tantôt de maman – qui a, «chevillée au corps», la ferme volonté de donner à tous les enfants de France ce qu’elle a donné à ses propres enfants –, tantôt de madone, dont la béatitude se manifeste sur son visage perpétuellement ensoleillé par un sourire radieux, telle une sainte en mission touchée par la grâce de Dieu. Jean-Marie Le Pen séduit fondamentalement par sa puissance oratoire, la richesse de son lexique et de ses tournures, sa verve, son franc-parler, son courage et sa persévérance dans l’impopularité, la constance de ses convictions, la lepénisation d’un certain nombre d’autres candidats. François Bayrou n’a pas le charisme d’un Sarkozy ou d’un Le Pen, il n’en a pas le charme oratoire, n’a pas non plus la féminité de Royal… mais il séduit par son attitude rebelle face aux média, sa posture de rassemblement des gens de bonne volonté, de gauche comme de droite, une volonté de sortir de la bipolarisation et de la guéguerre stérile entre gauche et droite, une certaine simplicité terrienne aussi, et un sens éthique que l’on sent sensiblement plus développé que chez les autres grands candidats. Je passe sur le bagout et la jeunesse d’Olivier Besancenot, la rébellion gaulliste, courageuse et sincère, de Nicolas Dupont-Aignan, le sens comique, probablement involontaire, et les jeux de mots de Villiers, et la grande faiblesse des quelques autres…

Règle 3 (en option) : s'adresser à la raison et à l'intelligence du peuple

Mais bien entendu, ce qui devrait prévaloir, si tout allait pour le mieux dans le meilleur des mondes, si les électeurs se déterminaient librement selon leur raison, ce serait le pouvoir de conviction des différents candidats, autrement dit leurs arguments, le fond de leur pensée, leur vision du monde et de la France. Nous savons que le conditionnement et la séduction jouent un rôle nettement plus prépondérant dans le choix final des électeurs ; mais nous devons néanmoins toujours nous efforcer de revenir au fond sérieux des sujets à traiter, faire le pari que ce n’est pas trop inutile. Parmi ces sujets, il en est de fondamentaux, et d’autres, certes importants, mais plus superficiels. Et bien souvent, les sujets de première importance demeurent soigneusement évités par les politiques, au profit de sujets secondaires qui font diversion.

Cette pratique politicienne ne date pas d’hier, comme ce propos de Montaigne nous le rappelle : «Je vis pourtant sur ce propos, il y a quelques années, qu’un personnage, duquel j’ay la memoire en recommandation singuliere, au milieu de nos grands maux, qu’il n’y avoit ny loy, ny justice, ny magistrat qui fit son office, non plus qu’à cette heure, alla publier je ne sçay quelles chetives reformations sur les habillemens, la cuisine et la chicane. Ce sont amusoires dequoy on paist un peuple mal-mené, pour dire qu’on ne l’a pas du tout mis en oubly. Ces autres font de mesme, qui s’arrestent à deffendre à toute instance des formes de parler, les dances, et les jeux, à un peuple perdu de toute sorte de vices execrables. Il n’est pas temps de se laver et decrasser, quand on est atteint d’une bonne fiévre.»[3]

C’est ce que rappelait encore, plus récemment, il y a quelques mois, l’historien et politologue Emmanuel Todd, dans l’émission
Le franc-parler sur i>télé. Selon lui, les Français sont fondamentalement angoissés par les ravages de la mondialisation et du libre-échange, comme ils l’ont clairement manifesté avec la victoire du non au référendum sur le projet de constitution européenne de mai 2005. Or, la classe dirigeante se refuse à traiter ces problèmes, à placer la régulation et le protectionnisme économique au cœur de leur programme. Chaque élection se présente ainsi pour eux comme «un cauchemar» et «doit être neutralisée». Todd voit même dans l’actuelle utilisation éhontée des sondages d’opinion «une tentative de neutralisation du suffrage universel». Et de conclure, d’une manière pour le moins radicale : «Si ça continue comme ça, je pense que la classe dirigeante va devoir choisir entre deux solutions : plier devant le désir de la population, et proposer des solutions raisonnables, ou envisager sérieusement l’abolition du suffrage universel.»

Le Non de 2005 au coeur de l'élection de 2007

Le sujet majeur de l’élection présidentielle de 2007 est bel et bien celui de l’action de la France et de l’Europe face à la mondialisation économique. Lors du référendum il y a deux ans, 55 % des Français avaient refusé l’orientation trop libérale de l’Europe. D’où le terrible dilemme face auquel se retrouvent ces 55 % de Français en 2007. S’ils ne se laissent pas berner par la séduction et le conditionnement, s’ils parviennent à raisonner, à faire leur choix en fonction du positionnement de chacun des candidats sur cette question majeure déjà abordée en 2005, quel doit être leur choix rationnel ? Qui peut porter leur voix ? Qui peut les représenter ?

Nicolas Sarkozy et Ségolène Royal, les deux plus sérieux prétendants à la victoire, ont voté oui au référendum. Sarkozy envisage même, après son élection, une ratification parlementaire du traité constitutionnel, contournant – de manière fort peu démocratique – le vote du peuple. François Bayrou, autre tenant du oui, plaide, de son côté, pour
un nouveau référendum sur un nouveau traité constitutionnel de l'Union européenne, «un texte simple et lisible par tous […] tenant compte des inquiétudes exprimées.» Jean-Marie Le Pen s’avère être le seul candidat pouvant accéder au second tour qui porte la voix du non. N’est-ce pas là fort problématique ?

Le casse-tête français

Les 55 % de Français qui ont voté non en 2005 se retrouvent donc face à ce dilemme : voter pour Le Pen s’ils veulent porter un tenant du non au deuxième tour et, pourquoi pas, à la victoire ; voter simplement «pour le fun», pour le geste, pour l’honneur, pour un candidat du non qui n’a aucune chance de gagner, comme Nicolas Dupont-Aignan, qui plafonnera à 5 % ; renier leurs convictions en votant pour un tenant du oui, l’un des favoris des média (qui avaient déjà milité ouvertement pour le oui en 2005) : Sarkozy, Royal, ou le présumé troisième homme, Bayrou ; ou enfin, rester à la maison le jour du vote, dégoûtés du choix qui leur est fait, entre Le Pen, le vote inutile et le reniement, et laisser les autres décider à leur place.

Il est tout à fait anormal que la majorité des Français (55 %) ne trouvent à l’élection présidentielle aucun candidat apte à les représenter au sommet de l’Etat, et se voient imposer un choix entre deux ou trois tenants – minoritaires (45 %) – de l’Europe libérale. Où est passé le non de gauche ? Laurent Fabius a été chassé via les primaires socialistes, et, depuis, ne se fait plus guère entendre, attendant sans doute, tapi dans l’ombre, son heure, après l’échec, qu’il doit souhaiter très fort, de Ségolène Royal. Jean-Pierre Chevènement, le souverainiste, a rallié la candidate du PS, à la faveur de quelques bas accords électoraux, reniant ce qui semblait être des convictions, celles qu’il portait en 2002 et 2005. Quant à l’extrême gauche, elle offre le spectacle lamentable de sa division, de son éclatement, et se condamne elle-même à des résultats éparpillés ridicules en avril prochain – comportement infantile d’une mouvance qui manque cruellement de réalisme.

L'attraction naturelle... d'un trou noir

On peut, dans ces conditions, un peu mieux comprendre le parcours d’
Alain Soral, dont j’avais déjà dit un mot sur AgoraVox, homme de gauche qui se dit toujours de gauche, marxiste qui se dit toujours marxiste, et qui a rallié l’équipe de campagne de Jean-Marie Le Pen. Son choix avait pu choquer, mais quel autre choix pouvait-il faire ? Il pouvait s’abstenir ou voter pour son camp traditionnel, qui se condamne à ne pas exister en échouant à présenter une candidature unitaire. Soral a d’ailleurs explicité son engagement lors d’une conférence de presse le 6 février 2007. C’est malheureusement assez limpide.

Les tenants du non auront donc à se demander s’ils veulent faire gagner un candidat qui représente leur choix, ils devront donc se demander s’ils sont prêts à voter Le Pen, un homme qui croit à l’inégalité des races, qui n’est pas convaincu de l’existence des chambres à gaz, et qui n’y voit de toutes façons qu’un point de détail de l’histoire de la Seconde Guerre mondiale, un homme qui veut rétablir la peine de mort et souhaiterait revenir (via un référendum) sur la loi Veil sur l’interruption volontaire de grossesse. Un homme sulfureux, qui, dit-on, ne dérape plus, qui s’est assagi. Disons qu’il ne dérape plus trop en paroles, mais qu’il dérape encore par ses silences. Le 18 décembre 2006,
Jean-Michel Apathie, sur RTL, lui a demandé s’il était choqué par la conférence visant à nier la Shoah qui s’était tenue à Téhéran ; le candidat du Front National a répondu qu’il s’agissait là d’un sujet sur lequel il s’interdisait de parler, étant pénalement répréhensible. On imagine aisément les idées répréhensibles qu’il a tenu à garder pour lui. Le 24 janvier 2007, invité de France 24, il a pris la défense de Bruno Gollnisch, qui avait affiché ses doutes quant à l’existence des chambres à gaz, et a refusé de s’exprimer lui-même sur cette question, craignant que ses idées lui valent une condamnation pécuniaire. Nouveau dérapage par omission. Bruno Mégret, nouvel ex-ami de Le Pen, n’hésite d’ailleurs pas, sur son site officiel, à qualifier le Front National de parti d’extrême-droite, antirépublicain, plus ou moins raciste et antisémite. Le vote FN n’est décidément pas devenu, loin de là, un vote comme les autres. Il vaut mieux réfléchir à deux fois avant de commettre ce geste moralement très lourd.

Sans parler des positions du candidat Le Pen
en matière d’environnement, qui constituent peut-être l’argument le plus fort pour ne pas voter pour lui – l’environnement étant le sujet majeur du siècle qui commence, celui qui conditionne tous les autres. Jean-Marie Le Pen n’est, en effet, pas du tout convaincu de l’implication humaine dans le réchauffement climatique. On peut même dire qu’il n’y croit pas. Il y verrait plutôt un phénomène purement naturel, et ne perçoit donc pas l’urgence d’agir en ce domaine, contre l’avis de la quasi totalité des spécialistes en la matière. Selon lui, «les mondialistes jouent sur la peur d'une catastrophe écologiste planétaire pour imposer un nouvel ordre mondial.» Il rejette ainsi le protocole de Kyoto qui vise à réduire les gaz à effet de serre, dans la mesure où «la France devrait se soumettre à une instance internationale non élue chargée d'attribuer à chaque pays le droit d'émettre du gaz carbonique, c'est-à-dire de disposer de l'énergie» ; les Européens pourraient être amenés «à renoncer à leur liberté personnelle et à l'indépendance de leur pays.» Considérant que les éléments indiquant une responsabilité humaine majeure dans le réchauffement climatique sont «discutables», Jean-Marie Le Pen juge qu’il ne convient pas de «nous engager dans un processus remettant en cause notre économie et notre indépendance». Il veut préserver, dit-il, «la liberté de millions de Français» d’une «dictature écologique planétaire», d'un «système totalitaire mondial, un Big Brother contrôlant nos faits et gestes, rationnant nos activités et nos dépenses et imposant des normes sociales contre-nature.» Peut-être touche-t-on là à l’aspect le plus dangereux du programme du Front National, et perçoit-on le suicide collectif auquel nous conduit certainement un nationalisme borné.

Une planche de salut... en rêve

Le 22 avril prochain, 55 % des Français auront donc un choix cornélien à faire. Voter pour le seul candidat du non qui peut gagner, malgré les innombrables risques qui accompagnent ce vote. Voter pour un autre candidat du non, moins dangereux et plus «propre», mais qui n’a pas la moindre chance de gagner. Rentrer dans le rang du oui, et suivre les consignes médiatiques en votant, comme il se doit, Ségo ou Sarko. Ou encore, miser sur le rebelle du oui, le candidat du «centre dur». Ou, en désespoir de cause, aller à la pêche ce jour-là, et allumer la télé à 20 heures, pour voir ce que les autres auront décidé pour eux. Cette campagne n’est vraiment pas faite pour les «nonistes» cohérents. Ceux-là ont déjà perdu ces élections. A moins de souffler très fort dans le dos de Nicolas Dupont-Aignan… et de croire dur comme fer au Père Noël.

[1] Frédéric BEIGBEDER, 99 Francs, Editions Grasset, Paris, 2000.
[2] 99 Francs, p. 18-19.
[3] Montaigne, Essais, édition Pierre Villey, PUF, III, IX, p. 947.

 

 

Par Taïké Eilée
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