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Article publié sur AgoraVox le 16 février 2007
A deux mois du premier tour des élections présidentielles, les Français, majoritaires, qui ont dit "non" au projet de Constitution européenne le 29 mai 2005, doivent se sentir un brin déboussolés, quelque peu perdus. S'ils parviennent à s'extraire du puissant conditionnement médiatique dont ils sont l'objet, et s'ils se mettent à réfléchir rationnellement au choix qu'ils vont faire, ils risquent bien de n'en retirer qu'un affreux mal de tête.
Dans une campagne présidentielle, les prétendants à la fonction suprême ont tous la même stratégie, incontournable : ils font des constats catastrophistes sur la situation de la France, diagnostiquent les maux – parfois mortels – dont elle souffre, et se présentent comme les bons médecins qui y apporteront le bon traitement, lorsqu’ils ne se présentent pas tout bonnement comme des sauveurs. Ils essaient de convaincre (par des arguments) ou de séduire (par de l’émotion) ceux sans lesquels ils ne sont rien, ceux dont ils sont censés être les simples représentants : les citoyens. Citoyens qui, faut-il le rappeler, sont les seuls tenants de la souveraineté nationale, et détiennent théoriquement le pouvoir de désigner librement leurs représentants.
Règle 1 : anéantir le libre-arbitre de l'électeur
Le matraquage médiatique est pourtant un premier bon moyen de forcer la main des électeurs ; sans doute même est-ce le plus efficace. Nicolas Sarkozy et Ségolène Royal sont les deux bénéficiaires de ce procédé dans la campagne actuelle. Conditionner le peuple avec du Sarkolène et du Ségozy, matin, midi et soir, c’est s’assurer qu'il réduira son choix à ces deux seuls produits : Nicolène et Ségolas. Ça s’appelle de la manipulation mentale, ça ruine la liberté de choix théorique des électeurs, et ça fonctionne très bien. Frédéric Beigbeder, célèbre écrivain mondain, avait fait son succès en l’an 2000 en nous rappelant le principe de cette manœuvre publicitaire, dans son roman 99 Francs[1] :
J’interromps vos films à la télé pour imposer mes logos […]. Je rabâche mes slogans dans vos magazines favoris […]. Je Suis Partout. Vous ne m’échapperez pas. Où que vous posiez les yeux, trône ma publicité. Je vous interdis de vous ennuyer. Je vous empêche de penser. Le terrorisme de la nouveauté me sert à vendre du vide. […] Je décrète ce qui est Vrai, ce qui est Beau, ce qui est Bien. […] Vous idolâtrez mes choix. […] Plus je joue avec votre subconscient, plus vous m’obéissez. Si je vante un yaourt sur les murs de votre ville, je vous garantis que vous allez l’acheter. Vous croyez que vous avez votre libre-arbitre, mais un jour ou l’autre, vous allez reconnaître mon produit dans un rayonnage de supermarché, et vous l’achèterez, comme ça, juste pour goûter, croyez-moi, je connais mon boulot. Mmm, c’est si bon de pénétrer votre cerveau. Je jouis dans votre hémisphère droit. Votre désir ne vous appartient plus : je vous impose le mien. Je vous défends de désirer au hasard. Votre désir est le résultat d’un investissement qui se chiffre en milliards d’euros. C’est moi qui décide ce que vous allez vouloir demain.[2]
A quelques nuances près, nous avons là la description assez juste du principal processus à l’œuvre dans notre campagne présidentielle. Et n’en doutons pas, notre prochain président de la République s’appellera Nicolas Sarkozy ou Ségolène Royal. Les jeux sont faits. Les lecteurs d’AgoraVox et tous ceux qui espèrent en l’émergence d’un cinquième pouvoir, celui de la masse des citoyens, n’apprécieront certainement pas ce fatalisme affiché. Ils aimeraient croire que l’on puisse échapper au pouvoir totalitaire des mass média, au pouvoir des dirigeants de TF1, qui ont explicitement affirmé vouloir promouvoir un modèle politique bipartite en France, à l’image de ce qui existe aux Etats-Unis, avec un simple face-à-face entre l’UMP et le PS. Ils aimeraient qu’Internet puisse servir de contre-pouvoir et renverser l’équilibre actuel des forces, introduire de la diversité dans le débat démocratique. Certainement, ce souhait pourra-t-il se concrétiser à long terme. Mais pas pour cette élection, qui, probablement, ne se jouera pas sur le Net. D’ici deux mois, nous en aurons le cœur net : nous saurons si nous sommes déjà rentrés dans l’ère numérique du cinquième pouvoir, ou si l’ère du quatrième pouvoir tout-puissant se poursuit encore pour quelque temps.
Règle 2 : laisser le charme agir
Outre le matraquage médiatique, le deuxième moyen d’attirer à soi des électeurs, c’est la séduction. Nicolas Sarkozy séduit par son volontarisme, son agitation ostentatoire qui laisse augurer de l’action efficace, son aisance oratoire, un certain parler vrai, un tempérament de chef. Ségolène Royal séduit essentiellement par sa féminité, qui est son principal argument, son look, élégant et frais, ses allures tantôt de maman – qui a, «chevillée au corps», la ferme volonté de donner à tous les enfants de France ce qu’elle a donné à ses propres enfants –, tantôt de madone, dont la béatitude se manifeste sur son visage perpétuellement ensoleillé par un sourire radieux, telle une sainte en mission touchée par la grâce de Dieu. Jean-Marie Le Pen séduit fondamentalement par sa puissance oratoire, la richesse de son lexique et de ses tournures, sa verve, son franc-parler, son courage et sa persévérance dans l’impopularité, la constance de ses convictions, la lepénisation d’un certain nombre d’autres candidats. François Bayrou n’a pas le charisme d’un Sarkozy ou d’un Le Pen, il n’en a pas le charme oratoire, n’a pas non plus la féminité de Royal… mais il séduit par son attitude rebelle face aux média, sa posture de rassemblement des gens de bonne volonté, de gauche comme de droite, une volonté de sortir de la bipolarisation et de la guéguerre stérile entre gauche et droite, une certaine simplicité terrienne aussi, et un sens éthique que l’on sent sensiblement plus développé que chez les autres grands candidats. Je passe sur le bagout et la jeunesse d’Olivier Besancenot, la rébellion gaulliste, courageuse et sincère, de Nicolas Dupont-Aignan, le sens comique, probablement involontaire, et les jeux de mots de Villiers, et la grande faiblesse des quelques autres…
Règle 3 (en option) : s'adresser à la raison et à l'intelligence du peuple
Mais bien entendu, ce qui devrait prévaloir, si tout allait pour le mieux dans le meilleur des mondes, si les électeurs se déterminaient librement selon leur raison, ce serait le pouvoir de conviction des différents candidats, autrement dit leurs arguments, le fond de leur pensée, leur vision du monde et de la France. Nous savons que le conditionnement et la séduction jouent un rôle nettement plus prépondérant dans le choix final des électeurs ; mais nous devons néanmoins toujours nous efforcer de revenir au fond sérieux des sujets à traiter, faire le pari que ce n’est pas trop inutile. Parmi ces sujets, il en est de fondamentaux, et d’autres, certes importants, mais plus superficiels. Et bien souvent, les sujets de première importance demeurent soigneusement évités par les politiques, au profit de sujets secondaires qui font diversion.
Cette pratique politicienne ne date pas d’hier, comme ce propos de Montaigne nous le rappelle : «Je vis pourtant sur ce propos, il y a quelques années, qu’un personnage, duquel j’ay la memoire en recommandation singuliere, au milieu de nos grands maux, qu’il n’y avoit ny loy, ny justice, ny magistrat qui fit son office, non plus qu’à cette heure, alla publier je ne sçay quelles chetives reformations sur les habillemens, la cuisine et la chicane. Ce sont amusoires dequoy on paist un peuple mal-mené, pour dire qu’on ne l’a pas du tout mis en oubly. Ces autres font de mesme, qui s’arrestent à deffendre à toute instance des formes de parler, les dances, et les jeux, à un peuple perdu de toute sorte de vices execrables. Il n’est pas temps de se laver et decrasser, quand on est atteint d’une bonne fiévre.»[3]
C’est ce que rappelait encore, plus récemment, il y a quelques mois, l’historien et politologue Emmanuel Todd, dans l’émission Le franc-parler sur i>télé. Selon lui, les Français sont fondamentalement angoissés par les ravages de la mondialisation et du libre-échange, comme ils l’ont clairement manifesté avec la victoire du non au référendum sur le projet de constitution européenne de mai 2005. Or, la classe dirigeante se refuse à traiter ces problèmes, à placer la régulation et le protectionnisme économique au cœur de leur programme. Chaque élection se présente ainsi pour eux comme «un cauchemar» et «doit être neutralisée». Todd voit même dans l’actuelle utilisation éhontée des sondages d’opinion «une tentative de neutralisation du suffrage universel». Et de conclure, d’une manière pour le moins radicale : «Si ça continue comme ça, je pense que la classe dirigeante va devoir choisir entre deux solutions : plier devant le désir de la population, et proposer des solutions raisonnables, ou envisager sérieusement l’abolition du suffrage universel.»
Le Non de 2005 au coeur de l'élection de 2007
Le sujet majeur de l’élection présidentielle de 2007 est bel et bien celui de l’action de la France et de l’Europe face à la mondialisation économique. Lors du référendum il y a deux ans, 55 % des Français avaient refusé l’orientation trop libérale de l’Europe. D’où le terrible dilemme face auquel se retrouvent ces 55 % de Français en 2007. S’ils ne se laissent pas berner par la séduction et le conditionnement, s’ils parviennent à raisonner, à faire leur choix en fonction du positionnement de chacun des candidats sur cette question majeure déjà abordée en 2005, quel doit être leur choix rationnel ? Qui peut porter leur voix ? Qui peut les représenter ?
Nicolas Sarkozy et Ségolène Royal, les deux plus sérieux prétendants à la victoire, ont voté oui au référendum. Sarkozy envisage même, après son élection, une ratification parlementaire du traité constitutionnel, contournant – de manière fort peu démocratique – le vote du peuple. François Bayrou, autre tenant du oui, plaide, de son côté, pour un nouveau référendum sur un nouveau traité constitutionnel de l'Union européenne, «un texte simple et lisible par tous […] tenant compte des inquiétudes exprimées.» Jean-Marie Le Pen s’avère être le seul candidat pouvant accéder au second tour qui porte la voix du non. N’est-ce pas là fort problématique ?
Le casse-tête français
Les 55 % de Français qui ont voté non en 2005 se retrouvent donc face à ce dilemme : voter pour Le Pen s’ils veulent porter un tenant du non au deuxième tour et, pourquoi pas, à la victoire ; voter simplement «pour le fun», pour le geste, pour l’honneur, pour un candidat du non qui n’a aucune chance de gagner, comme Nicolas Dupont-Aignan, qui plafonnera à 5 % ; renier leurs convictions en votant pour un tenant du oui, l’un des favoris des média (qui avaient déjà milité ouvertement pour le oui en 2005) : Sarkozy, Royal, ou le présumé troisième homme, Bayrou ; ou enfin, rester à la maison le jour du vote, dégoûtés du choix qui leur est fait, entre Le Pen, le vote inutile et le reniement, et laisser les autres décider à leur place.
Il est tout à fait anormal que la majorité des Français (55 %) ne trouvent à l’élection présidentielle aucun candidat apte à les représenter au sommet de l’Etat, et se voient imposer un choix entre deux ou trois tenants – minoritaires (45 %) – de l’Europe libérale. Où est passé le non de gauche ? Laurent Fabius a été chassé via les primaires socialistes, et, depuis, ne se fait plus guère entendre, attendant sans doute, tapi dans l’ombre, son heure, après l’échec, qu’il doit souhaiter très fort, de Ségolène Royal. Jean-Pierre Chevènement, le souverainiste, a rallié la candidate du PS, à la faveur de quelques bas accords électoraux, reniant ce qui semblait être des convictions, celles qu’il portait en 2002 et 2005. Quant à l’extrême gauche, elle offre le spectacle lamentable de sa division, de son éclatement, et se condamne elle-même à des résultats éparpillés ridicules en avril prochain – comportement infantile d’une mouvance qui manque cruellement de réalisme.
L'attraction naturelle... d'un trou noir
On peut, dans ces conditions, un peu mieux comprendre le parcours d’Alain Soral, dont j’avais déjà dit un mot sur AgoraVox, homme de gauche qui se dit toujours de gauche, marxiste qui se dit toujours marxiste, et qui a rallié l’équipe de campagne de Jean-Marie Le Pen. Son choix avait pu choquer, mais quel autre choix pouvait-il faire ? Il pouvait s’abstenir ou voter pour son camp traditionnel, qui se condamne à ne pas exister en échouant à présenter une candidature unitaire. Soral a d’ailleurs explicité son engagement lors d’une conférence de presse le 6 février 2007. C’est malheureusement assez limpide.
Les tenants du non auront donc à se demander s’ils veulent faire gagner un candidat qui représente leur choix, ils devront donc se demander s’ils sont prêts à voter Le Pen, un homme qui croit à l’inégalité des races, qui n’est pas convaincu de l’existence des chambres à gaz, et qui n’y voit de toutes façons qu’un point de détail de l’histoire de la Seconde Guerre mondiale, un homme qui veut rétablir la peine de mort et souhaiterait revenir (via un référendum) sur la loi Veil sur l’interruption volontaire de grossesse. Un homme sulfureux, qui, dit-on, ne dérape plus, qui s’est assagi. Disons qu’il ne dérape plus trop en paroles, mais qu’il dérape encore par ses silences. Le 18 décembre 2006, Jean-Michel Apathie, sur RTL, lui a demandé s’il était choqué par la conférence visant à nier la Shoah qui s’était tenue à Téhéran ; le candidat du Front National a répondu qu’il s’agissait là d’un sujet sur lequel il s’interdisait de parler, étant pénalement répréhensible. On imagine aisément les idées répréhensibles qu’il a tenu à garder pour lui. Le 24 janvier 2007, invité de France 24, il a pris la défense de Bruno Gollnisch, qui avait affiché ses doutes quant à l’existence des chambres à gaz, et a refusé de s’exprimer lui-même sur cette question, craignant que ses idées lui valent une condamnation pécuniaire. Nouveau dérapage par omission. Bruno Mégret, nouvel ex-ami de Le Pen, n’hésite d’ailleurs pas, sur son site officiel, à qualifier le Front National de parti d’extrême-droite, antirépublicain, plus ou moins raciste et antisémite. Le vote FN n’est décidément pas devenu, loin de là, un vote comme les autres. Il vaut mieux réfléchir à deux fois avant de commettre ce geste moralement très lourd.
Sans parler des positions du candidat Le Pen en matière d’environnement, qui constituent peut-être l’argument le plus fort pour ne pas voter pour lui – l’environnement étant le sujet majeur du siècle qui commence, celui qui conditionne tous les autres. Jean-Marie Le Pen n’est, en effet, pas du tout convaincu de l’implication humaine dans le réchauffement climatique. On peut même dire qu’il n’y croit pas. Il y verrait plutôt un phénomène purement naturel, et ne perçoit donc pas l’urgence d’agir en ce domaine, contre l’avis de la quasi totalité des spécialistes en la matière. Selon lui, «les mondialistes jouent sur la peur d'une catastrophe écologiste planétaire pour imposer un nouvel ordre mondial.» Il rejette ainsi le protocole de Kyoto qui vise à réduire les gaz à effet de serre, dans la mesure où «la France devrait se soumettre à une instance internationale non élue chargée d'attribuer à chaque pays le droit d'émettre du gaz carbonique, c'est-à-dire de disposer de l'énergie» ; les Européens pourraient être amenés «à renoncer à leur liberté personnelle et à l'indépendance de leur pays.» Considérant que les éléments indiquant une responsabilité humaine majeure dans le réchauffement climatique sont «discutables», Jean-Marie Le Pen juge qu’il ne convient pas de «nous engager dans un processus remettant en cause notre économie et notre indépendance». Il veut préserver, dit-il, «la liberté de millions de Français» d’une «dictature écologique planétaire», d'un «système totalitaire mondial, un Big Brother contrôlant nos faits et gestes, rationnant nos activités et nos dépenses et imposant des normes sociales contre-nature.» Peut-être touche-t-on là à l’aspect le plus dangereux du programme du Front National, et perçoit-on le suicide collectif auquel nous conduit certainement un nationalisme borné.
Une planche de salut... en rêve
Le 22 avril prochain, 55 % des Français auront donc un choix cornélien à faire. Voter pour le seul candidat du non qui peut gagner, malgré les innombrables risques qui accompagnent ce vote. Voter pour un autre candidat du non, moins dangereux et plus «propre», mais qui n’a pas la moindre chance de gagner. Rentrer dans le rang du oui, et suivre les consignes médiatiques en votant, comme il se doit, Ségo ou Sarko. Ou encore, miser sur le rebelle du oui, le candidat du «centre dur». Ou, en désespoir de cause, aller à la pêche ce jour-là, et allumer la télé à 20 heures, pour voir ce que les autres auront décidé pour eux. Cette campagne n’est vraiment pas faite pour les «nonistes» cohérents. Ceux-là ont déjà perdu ces élections. A moins de souffler très fort dans le dos de Nicolas Dupont-Aignan… et de croire dur comme fer au Père Noël.
[1] Frédéric BEIGBEDER, 99 Francs, Editions Grasset, Paris, 2000.
[2] 99 Francs, p. 18-19.
[3] Montaigne, Essais, édition Pierre Villey, PUF, III, IX, p. 947.
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