Sport

Mercredi 11 octobre 2006 3 11 /10 /2006 08:08

Article écrit le 14 juillet 2006


 
Vendredi 14 juillet 2006. Pour la première fois depuis la fin de la Coupe du Monde le 9 juillet, Zidane est en train de sortir un peu de nos esprits, il commence à laisser tout doucement la place à d'autres sujets de préoccupations et de conversations. Car depuis la finale, et plus précisément la 110e minute du match marquée par le coup de boule de Zizou sur Materazzi et le carton rouge de l'arbitre, la France, voire le monde tout entier, ne parlent plus que de lui. Zidane a raté sa sortie, et pourtant il n'a jamais autant occupé les esprits.
 
 
Un coup de boule mémorable, des paroles mystérieuses
 
 
Les jugements ont été sévères envers le meneur de jeu français : IMPARDONNABLE, INEXCUSABLE, a-t-on pu lire sous la plume des journalistes de l'Europe entière. Les Français ont pourtant, dans leur majorité, déjà pardonné à leur Zizou national. Car ils l'aiment. Les interviews de Michel Denisot sur Canal+ et de Claire Chazal sur TF1, mercredi 12 juillet, ont constitué un événement majeur pour des millions d'aficionados suspendus aux lèvres de leur idole, attentifs à ses premières paroles depuis la finale, impatients de connaître les horribles mots que le vilain Materazzi avait bien pu lui adresser pour susciter une telle réaction de violence.
 
 
Qu'a pu dire Materazzi à Zidane ? Telle fut sans doute la question la plus brûlante que s'est posé le monde entier ces derniers jours, malgré les drames qui ravageaient dans le même temps Bombay et le Proche-Orient. Des spécialistes de la lecture labiale (sur les lèvres), de l'Angleterre au Brésil, ont même donné leurs versions des faits. "On sait tous que tu es le fils d'une pute terroriste" : telle aurait été la phrase qui aurait fait disjoncter le Français, selon certains experts.
 
 
Zidane aura pourtant nié toute connotation raciste dans l'insulte du défenseur italien, se contentant de dire qu'elle concernait sa mère et sa soeur, qu'elle était "très grave" et le touchait au plus profond de lui-même. Materazzi, de son côté, a nié avoir utilisé le terme de "terroriste", arguant son inculture : eh oui, Marco Materazzi vit sur une autre planète, il ne sait pas ce qu'est un terroriste islamiste... Il a aussi nié avoir insulté la maman de Zidane, ajoutant que, pour lui, la mère était sacrée ; il n'a pas nié, en revanche, avoir insulté la soeur de Zidane, sans doute moins sacrée à ses yeux...
 
 
Le 20 juillet, Zidane et Materazzi se retrouveront devant les enquêteurs de la FIFA pour confronter leurs versions. Des sanctions seront prises : amendes et matchs de suspension vraisemblablement (punition symbolique et sans conséquence pour le jeune retraité Zidane). Zidane perdra en outre, très probablement, son titre de Meilleur Joueur de la Coupe du Monde. Dommage, car il est amplement mérité.
 
 
Le Roi Soleil
 
 
Avec cette "affaire Zidane", on en aurait presque oublié que l'Italie a gagné la Coupe du Monde. Il n'est pas très exagéré de dire que l'Italie a été oubliée avant même d'être sacrée ; au moment même où Zidane a commis l'irréparable, à la 110e minute du match, il a pris toute la place dans les esprits des amateurs de football. Il n'y a guère qu'en Italie que l'Italie championne du monde intéresse les gens. Partout ailleurs, on en reste à Zidane. Même pas à la France, non, à Zidane. Comment expliquer cela, comment rendre compte d'une telle aura ?
 
 
D'abord, Zidane est le plus grand joueur de foot des 10 dernières années. Il est le Maître du sport le plus planétaire, de l'activité humaine qui suscite le plus de passion, il est le Dieu de la religion la plus puissante du monde : le football. Ce n'est pas rien. Il a même déjà acquis sa place dans le Panthéon des dieux du foot, un Panthéon dominé par deux rois - Pelé et Maradona - et dont la cour comporte une poignée de seigneurs nommés Cruyff, Beckenbauer, Di Stefano et Platini, et une ribambelle de princes : Puskas, Garrincha, Eusébio, Van Basten, Baggio, Ronaldo, Ronaldinho... L'enjeu de la finale, c'était de faire rentrer Zidane dans le sommet de cette hiérarchie, d'en faire le 3e roi, ni plus, ni moins. Beaucoup considèrent que cette intronisation a échoué et qu'il devra se contenter du rang de seigneur. D'autres, idolâtres jusqu'au bout, l'ont canonisé malgré tout, saint parmi les saints et roi parmi les rois.
 
 
Modèle malgré lui
 
 
Ensuite, Zidane, c'est un comportement fait d'humilité, un talent presque entièrement dévoué à l'équipe, une certaine timidité. C'est un engagement dans des causes bonnes. C'est une gentillesse. C'est une image idéale pour tous les publicitaires : avec Zidane, ils ont le véhicule parfait des valeurs les plus nobles et les plus vendeuses. Zidane, c'est un symbole, celui de l'enfant d'immigrés algériens des quartiers nord de Marseille qui réussit, s'intègre et devient le modèle à suivre pour toute une génération "black-blanc-beur".
 
 
Les médias se sont aujourd'hui largement désolidarisés de ce slogan qu'ils avaient eux-mêmes inventé, après notamment les émeutes de banlieues de l'automne dernier. Zidane, lui, accepte sans sourciller ce rôle d'exemple qu'on lui a collé sur le dos. Au milieu des démagogues politiques et médiatiques, qui profitent d'une situation, celle d'une victoire rassembleuse en 1998, avant de la dénigrer lorsqu'ils s'aperçoivent qu'elle ne peut plus les aider dans leurs desseins personnels, eh bien lui, Zidane, demeure comme un phare lumineux auquel chaque jeune peut se raccrocher pour avancer, malgré la conscience qu'il a des innombrables difficultés que comporte la réalité. La lumière est lointaine et même presque irréelle, mais néanmoins d'une puissance inouïe.
 
 
Zidane a un avantage énorme sur la plupart des hommes qui aspirent au pouvoir, qui aspirent à exercer une influence sur les autres : celui d'être aimé et respecté. Son coup de sang, finalement, n'entache pas son image, d'autant qu'il l'assume avec honnêteté. Il s'excuse auprès des enfants qui l'ont regardé faire ce geste qui n'est pas "digne" (selon ses propres termes), mais il ne le regrette pas, car l'homme Zidane ne peut pas supporter certaines atteintes à sa conscience, sa réaction dût-elle le priver d'un titre honorifique. La conscience prime. Et personne ne doute au fond que la conscience de ce bonhomme-là soit bonne, avec les imperfections inhérentes, bien sûr, à n'importe quelle conscience humaine.
 
 
Héros des temps modernes
 
 
Zidane est un homme comme les autres, d'un certain point de vue. D'un autre point de vue, il est un mythe vivant. C'est un constat objectif, compte tenu des réactions mondiales qu'il suscite. Les qualificatifs qui lui sont souvent accolés, "Dieu", "demi-dieu", "héros" ("héros de tragédie" en l'occurrence, le jour de la finale), "mythe", "légende", même s'ils sont risibles pour l'homme sensé, ou tout bêtement pour l'homme qui n'est pas sensible au football, ne doivent pas pour autant être pris à la légère. Ils nous renseignent sur l'Homme et sur nous-mêmes. Sur notre besoin de déifier, d'admirer. De vivre par procuration des choses exceptionnelles. Grandioses.
 
 
Dans un Mondial, où ce sont des équipes nationales qui s'affrontent, les joueurs sont nos représentants. Nous allons être nous-mêmes valorisés ou, au contraire, dévalorisés par leurs performances. "On est les champions !", "On a gagné !", s'exclame ce supporter affalé dans son canapé, une bière à la main, ou cet autre, aux joues peintes en bleu-blanc-rouge, braillant devant un écran géant en brandissant des drapeaux, à des centaines, voire des milliers de kilomètres du lieu du match. C'est bel et bien soi-même qui est en jeu. Les joueurs de l'équipe de football ont la mission de rendre leurs compatriotes heureux et fiers d'eux-mêmes.
 
Une équipe qui avance dans la compétition, qui se rapproche de la plus haute marche, ne fait plus seulement du sport, elle fait... de la politique ? Pas vraiment. Elle fait de la mystique. Elle transforme, certes brièvement, un groupe humain disparate en un groupe uni, un corps. Elle provoque une joie totale chez l'individu, qui se sent en communion avec l'absolu. Pensons à Thierry Roland, au coup de sifflet final d'un certain 12 juillet 1998, qui s'exclamait : "Après avoir vu ça, on peut mourir tranquille... le plus tard possible, mais on peut !" Nul doute qu'il pensait ce qu'il disait à la minute où il l'a dit. Et beaucoup auraient pu dire, au même moment, la même chose. Nous sentions avoir atteint un sommet, un pic de bonheur, un absolu. D'où la reconnaissance éternelle dont jouit Zidane, lui qui nous a offert ce moment-là, cette joie suprême.
 
La Nation vive
 
 
Un Mondial de foot, c'est encore l'occasion de constater la vie puissante qui anime l'idée de Nation. Cela faisait longtemps que les drapeaux nationaux et les hymnes n'avaient eu autant la cote. A l'heure où l'Europe est censée développer son idée et enterrer petit à petit les nations qui la composent, à l'heure où d'aucuns rêvent d'un gouvernement mondial, de fusion planétaire, ce sont ces petites entités que sont les nations qui s'affirment avec force. On a bien entendu quelques idéalistes peu férus de football dire qu'ils apprécieraient autant une victoire de la France qu'une victoire de l'Allemagne ou qu'une victoire italienne, voire même, puisque nous sommes tous frères, une victoire de l'Argentine ou du Ghana. Force est de constater qu'ils sont une infime minorité. La fibre nationale est bel et bien vivante. Que ça nous plaise ou non. Nous pourrions bien aimer être libérés de ce lien-là, de cette identité-là, nous devons constater que nous ne le sommes pas, pour la très grande majorité d'entre nous Terriens.
 
 
Peut-être un jour les hommes se définieront-ils simplement comme Terriens (peut-être le jour où il faudra quitter la planète pour coloniser d'autres terres, à travers l'espace immense). Peut-être un jour les couleurs de peaux et les origines auront été oubliées et ne compteront plus pour rien. Peut-être un jour aurons-nous tous une même culture commune et une langue unique. Ce jour, les nations auront cessé d'exister, car elles ne correspondront plus à l'homme nouveau, qui se raccrochera à d'autres identités. Mais aujourd'hui encore, nous sommes au plus profond de nous-mêmes Français, Italiens, Brésiliens, Iraniens, Ivoiriens, Coréens... Nous sommes encore pétris de ces différences-là, de langues, d'histoires, de cultures. Ces différences ont leur mauvais côté, leur côté belliqueux, que beaucoup d'hommes de bonne volonté s'efforcent de tempérer.
 
 
L'appartenance à une nation est encore la plus puissante de toutes les appartenances, concurrencée parfois par l'appartenance religieuse. La première est rationnelle (elle nous unit par son côté pratique, utile), la seconde est irrationnelle (elle unit par la croyance en une Révélation, en un au-delà). Un match de Coupe du Monde dote notre appartenance nationale d'une dimension religieuse. Une manière, en cas de victoire, de se sentir le Peuple élu. Et le joueur qui nous permet de ressentir cela sera appelé "Sauveur", "Messie", "Jésus", ou plus prosaïquement "Zorro". Autant de surnoms attribués à Zidane.
 
Montaigne, Pascal, Zidane
 
 
Sur notre Terre qui n'a jamais été aussi peuplée, où tout événement est retransmis pratiquement partout, et où le football est roi, Zinédine Zidane est probablement l'homme le plus connu du monde (avec une poignée de chefs d'Etat et d'artistes) et l'un des plus connus de toute l'histoire humaine. Pas étonnant donc qu'un carton rouge à 10 minutes d'une fin de carrière éblouissante ait pu susciter autant de passion et prendre autant de place dans nos têtes, comme si le reste du monde avait cessé d'exister.
 
 
"Vanité des vanités, tout est vanité". L'homme est vain, plein de vent et de vide. Etre de divertissement, avaient dit Pascal et, avant lui, Montaigne. Pour ne pas penser à sa condition désespérante de mortel, l'homme se divertit. A la chasse, à la cour, au jeu, disaient déjà nos philosophes. Au football, ajouterons-nous aujourd'hui. Le divertissement est l'activité première de l'homme. Et le football le premier divertissement (ou le deuxième, après le sexe), pour les mâles du monde entier. Et Zidane le centre de ce divertissement. Autant dire qu'il était, jusqu'à ces tout derniers jours, le centre du monde.
Par Taïké Eilée - Publié dans : Sport
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Dimanche 15 octobre 2006 7 15 /10 /2006 08:35

Article écrit le 11 septembre 2006

L'US Open 2006 restera dans les annales à double titre. Il marque, en premier lieu, la fin de carrière du joueur le plus charismatique et le plus aimé du circuit de ces 20 dernières années ; j'ai nommé André Agassi. Il fait, en second lieu, franchir à Roger Federer, le numéro 1 mondial, un cap décisif dans son ascension vers le titre honorifique de plus grand joueur de tous les temps.

Qui aurait parié un dollar sur André Agassi à la fin des années 80 ? Qui pouvait prévoir qu'il se construirait, au terme d'une carrière de plus de 20 ans, l'un des plus impressionnants palmarès de l'histoire du tennis ? Bien peu d'observateurs, pour dire la vérité. Le "Kid de Las Vegas" était alors essentiellement une attraction, avec sa longue crinière blonde sur la tête, ses shorts en jean et ses polos bariolés. On lui reconnaissait, certes, du talent, mais le scepticisme était tout de même de rigueur. Deux finales perdues contre toute attente à Roland-Garros, en 1990 et 1991, d'abord face au terne Equatorien Gomes, puis face à son cogneur de compatriote, Jim Courier, semblaient le destiner à demeurer un bel espoir du tennis, mais finalement un "looser".

Sa victoire surprise dès l'année suivante, en 1992, à Wimbledon, face au croate Goran Ivanisevic, lui évita de douter trop longtemps, et le mit définitivement sur la voie du succès. Sept autres titres du Grand Chelem suivront, sur toutes les surfaces. Agassi devient le premier joueur de l'ère moderne du tennis à remporter les 4 tournois majeurs. Un obstacle de taille s'est toutefois bien souvent invité sur le parcours de Dédé, qui lui a empêché de devenir le Maître du jeu ; un obstacle qui avait pour nom Pete Sampras. Durant l'essentiel de sa carrière, Agassi aura dû se contenter de la deuxième place, derrière son éternel rival, l'homme aux 14 Grand Chelem. Ces deux-là ont archi-dominé le milieu des années 90, et nous auront offert quelques-uns des plus grands matchs de l'histoire de ce sport, comme, dix ans plus tôt, Ivan Lendl et John McEnroe.

Roger Federer, en remportant son troisième US Open consécutif, a du même coup remporté son 9e titre du Grand Chelem. Le cap est franchi : le voici objectivement au-dessus des légendes que furent Jimmy Connors, Ivan Lendl et André Agassi, tous vainqueurs de 8 Grand Chelem. Il avait déjà dépassé cette année, avec ses victoires à l'Open d'Australie et à Wimbledon, John McEnroe et Mats Wilander, 7 Grand Chelem, et bien sûr Boris Becker et Stefan Edberg, détenteurs de 6 titres. Rejoindre Bjorn Borg et ses 11 titres devrait être une formalité, qu'il devrait remplir dès l'année prochaine. En ligne de mire, il a déjà Pete Sampras et son record absolu de 14 Grand Chelem. Nul ne doute que le prochain record sera pour le Suisse.

De là à dire que Federer est le plus grand joueur de tous les temps, il n'y a qu'un pas, facile à faire, mais peut-être abusif. Certes, en valeur absolue, il l'est. La plupart des joueurs du circuit ayant eu la (mal)chance de jouer les deux Grands, Sampras et Federer, s'accordent pour dire que le Suisse a un jeu encore un peu plus parfait que celui de l'Américain. Agassi lui-même a déclaré que, s'il avait trouvé la parade face à Sampras (même si elle ne marchait pas à tous les coups), il ne l'a jamais trouvé contre Federer, qui semble réellement, lorsqu'il est à son top niveau, imbattable.

Cela dit, on peut s'interroger sur la qualité de la concurrence qui se dresse face à Roger Federer. Elle ne semble pas franchement équivalente à celle que rencontra Sampras. Face à ce dernier, on trouvait bien sûr Agassi, mais aussi Becker, Chang, Kafelnikov... ou encore Rafter, Ivanisevic, Stich, Courier, Muster, Bruguera, Moya, etc. Bref, pas mal de très grosses pointures. La résistance face à Federer semble inexistante ; seul Nadal sur terre battue constitue un vrai rival et même le surpasse. Pour le reste, potentiellement, les deux meilleurs joueurs sont Roddick et Safin, mais tous deux (surtout le Russe) sont trop irréguliers. Hewitt, dans ses meilleurs jours, est un valeureux faire-valoir. Bref, tout cela est bien léger...

Dans les deux cas, on reste loin de la densité que connurent les années 80, sans doute la plus belle période pour le tennis, truffée de joueurs vraiment charismatiques : Connors, McEnroe, Lendl, Wilander, Edberg, Becker... Pat Cash, Noah, Mecir... Il est évident que dominer au milieu de tant de champions est une autre paire de manches que le faire dans un quasi désert. C'est pourquoi les 8 Grand Chelem d'Ivan Lendl (sur 19 finales ! RECORD ABSOLU*) me paraissent une performance au moins aussi remarquable que les futurs records de Federer.

* 19 finales pour Lendl, 18 pour Sampras, 16 pour Borg... 10 pour Federer à ce jour (soit un taux de réussite en finale assez exceptionnel : 90 % !!).

Par Taïké Eilée - Publié dans : Sport
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Mercredi 29 novembre 2006 3 29 /11 /2006 14:29

Article publié sur SportVox le 29 novembre 2006

 

 
Fabio Cannavaro vient d'être élu Ballon d'Or 2006. Le Ballon d'Or de France Football désigne chaque année, depuis 1956, le meilleur joueur de football de l'année civile, selon quatre critères : le palmarès du joueur, sa classe, c'est-à-dire son talent individuel et son fair play, sa carrière, et enfin sa personnalité. Il est à signaler que, depuis 1995, n'importe quel joueur évoluant dans un championnat européen peut être élu, quelle que soit sa nationalité, alors qu'avant cette date, seuls les joueurs d'origine européenne étaient en lice. Ce point de règlement explique que certains joueurs parmi les plus grands, comme Pelé, Maradona, ou encore Romario n'aient jamais remporté le prestigieux trophée. Trois joueurs, à ce jour, dominent le palmarès, avec trois Ballons d'Or chacun : Johan Cruyff, Michel Platini et Marco Van Basten.

Une récompense à relativiser

Comme chaque année, la désignation du Ballon d'Or fait couler beaucoup d'encre et beaucoup de salive. C'est un sujet de dispute et d'oppositions irréconciliables. Car il y a, à chaque fois, méprise ou ambiguïté sur ce qu'est réellement le Ballon d'Or. On s'imagine parfois spontanément qu'il s'agit de mettre en lumière le meilleur joueur du monde. Or, il n'en est rien. Si c'était le cas, Zinédine Zidane aurait glané quatre ou cinq Ballons d'Or durant sa carrière, et non pas un seul ; et cette année, c'est Ronaldinho qui l'aurait emporté, comme il l'aurait déjà fait les deux années précédentes, puisque c'est lui qui domine le football mondial depuis maintenant trois ans.

Le Ballon d'Or récompense plutôt le joueur le plus décisif de l'équipe la plus marquante de l'année, du fait des titres qu'elle a remportés. Dans les années sans compétition internationale, la Ligue des Champions et les grands championnats nationaux (italiens, espagnols, anglais, voire allemands et français) sont déterminants. Accessoirement, on tient compte de la Coupe de l'UEFA et des coupes nationales. Dans les années de championnats continentaux (comme l'Euro) ou de Coupe du Monde, les résultats à ces compétitions prennent l'ascendant sur toutes les autres épreuves. La Coupe du Monde, en particulier, a tendance a occulter tout le reste d'une saison. C'est ainsi que Ronaldo avait remporté son deuxième Ballon d'Or en 2002 sur les trois seules semaines du Mondial, ayant été insignifiant le reste de l'année, alors que Thierry Henry et Zinédine Zidane avaient éclaboussé de leur classe toute l'année 2002, mais avaient piteusement raté leur mois de Coupe du Monde.

Si l'on a donc bien compris ce qu'est le Ballon d'Or, si l'on a bien compris qu'il ne récompense pas nécessairement le meilleur, mais le joueur le plus performant de l'équipe qui a gagné les titres les plus importants, on comprend que le nom de Fabio Cannavaro pouvait être avancé, sans grand risque de se tromper, dès le soir de la finale du Mondial, le 9 juillet dernier à Berlin. Le trophée devait forcément revenir à un champion du monde. A moins, bien sûr, que l'équipe sacrée ne comportât aucun joueur de grand talent (pensons à la Grèce championne d'Europe en 2004 qui ne comptait aucun Ballon d'Or potentiel) ; mais ce n'était pas le cas de la Squadra Azzurra.

Parmi les champions du monde, Cannavaro est bel et bien celui qui a été le plus mis en évidence par tous les observateurs durant toute la durée du Mondial. Sacré meilleur défenseur, et aussi deuxième meilleur joueur de la compétition à une poignée de points derrière Zinédine Zidane.

Parmi les champions du monde, on comptait, certes, d'autres grands joueurs : Gattuso, Zambrotta... mais surtout Pirlo et Buffon, les deux seuls qui pouvaient sérieusement contester la domination de Cannavaro. Il n'a pas manqué grand chose à Buffon, qui finit deuxième du classement. Quant à Pirlo (9e), véritable maître à jouer de la Squadra Azzurra, il a sans doute souffert d'un certain manque de charisme et de popularité, d'une certaine discrétion, malgré sa présence essentielle - et médiatiquement reconnue - au sein de l'effectif du Milan AC.

Un Ballon d'Or par défaut

Cannavaro a incontestablement bénéficié, outre de son talent défensif et de son rôle central de capitaine, d'un manque cruel de très grands joueurs offensifs au sein de l'équipe nationale italienne actuelle. Car chacun sait que le Ballon d'Or va naturellement aux joueurs offensifs, attaquants ou milieux créateurs. Or, l'Italie en est dépourvue aujourd'hui. Mis à part Pirlo, placé tout de même plus bas qu'un vrai numéro 10, l'Italie ne compte à ces postes offensifs que deux grands joueurs, ou plutôt deux anciens grands joueurs, aujourd'hui sur le déclin : Francesco Totti et surtout Alessandro Del Piero, deux joueurs qui avaient, pensait-on il y a quelques années, la carrure d'un Ballon d'Or, mais qui ont sans doute laissé passer leur chance. On est, de toutes façons, loin de l'époque d'un Roberto Baggio (Ballon d'Or 1993), ou même d'un Gianfranco Zola, deux techniciens hors-paire qui auraient raflé haut la main le Ballon d'Or s'ils avaient évolué dans la Squadra Azzurra 2006.

Manque de très grands joueurs offensifs, mais aussi manque des très grands, voire des immenses joueurs à vocation défensive que comptait la sélection italienne il y encore peu : les Milanais Franco Baresi et Paolo Maldini, bien entendu, deux des plus grands défenseurs de toute l'histoire du football, mais qui n'ont pas réussi à gagner un Mondial, ou encore Alessandro Costacurta, autre figure légendaire du grand Milan AC, et Alessandro Nesta, compère de Cannavaro dans la défense centrale italienne, dont la classe, l'élégance et l'efficacité ont été reconnues depuis de nombreuses années, mais qui a eu le malheur de se blesser au tout début du Mondial, laissant la voie libre à Cannavaro.

Cannavaro, meilleur que Thuram ou Desailly ?

L'attribution du Ballon d'Or à Fabio Cannavaro pourrait également provoquer quelques aigreurs du côté des grands défenseurs français champions du monde de 1998 (Lizarazu, Desailly, Blanc et Thuram), qui avaient atteint - sur la durée - un niveau bien supérieur à celui de l'Italien. Pourtant, aucun n'avait pu approcher le Ballon d'Or. Pourquoi donc ? Deux facteurs ont joué, qui peuvent expliquer le sacre de Cannavaro et les piètres résultats individuels des défenseurs français en 1998 (le premier d'entre eux, Thuram, était 7e).

D'abord, comme on l'a déjà dit, les attaquants sont traditionnellement mieux considérés que les défenseurs ; or, en 1998, il y avait pléthore d'attaquants de classe mondiale qui avaient brillé lors de la Coupe du Monde : Suker, Ronaldo, Owen, Rivaldo, Batistuta, Bergkamp... En 2006, à l'inverse, toutes les grandes stars de l'attaque ont déçu, à l'exception notable de Zidane (et, dans une certaine mesure, plus discrète, Henry). Kaka avait, certes, illuminé les tout premiers matchs, avant de s'éteindre... Ronaldo avait rempli son contrat en battant le record de buts en Coupe du Monde de Gerd Müller (15), mais ses performances étaient restées assez ternes... Klose fut le grand buteur du Mondial, mais il n'est pas une star... Bref, alors qu'en 1998, l'immense Marcel Desailly était éclipsé par une horde de goaléadors géniaux et au sommet de leur art, en 2006, l'absence de ces mêmes goaléadors géniaux laissait la possibilité à un solide défenseur italien de se mettre en évidence.

Ensuite, ce qui a permis à Cannavaro d'atteindre la première place, mais aussi à Buffon de monter sur la deuxième marche du podium (et de former un invraisemblable doublé italien), c'est paradoxalement la relative faiblesse de l'équipe d'Italie. Ce n'est pas faire grande injure à l'Italie que de dire que son équipe championne du monde était dotée, certes, d'un excellent collectif, mais était dénuée de très grands joueurs, tels que pouvaient l'être Roberto Baggio, Paolo Maldini ou Franco Baresi (ou même Alessandro Del Piero au sommet de sa forme). Dans ces conditions, le nom de Cannavaro sortait assez facilement du lot, en compagnie des seuls Buffon et Pirlo.

A l'inverse, si l'on regarde l'équipe de France de 1998, à l'exception du secteur offensif, qui était assez pauvre, tout le reste de l'équipe, très homogène, était composé de joueurs d'exception, qu'il était très difficile de départager. Mis à part Zidane, un cran au-dessus de tous les autres, comment hiérarchiser clairement Barthez, Lizarazu, Desailly, Blanc, Thuram, Deschamps, Petit, ou encore Djorkaeff ? A mon sens, c'est Desailly qui était le Ballon d'Or bis de 1998, mais passons... Alors que les voix françaises en 1998 s'étaient dispersées, derrière Zidane, entre 7 ou 8 Bleus, en 2006, les voix italiennes ont pu se concentrer sur 4 ou 5 joueurs (et 2 en particulier). C'est l'homogénéité au plus haut niveau de l'équipe de France 98 qui lui a empêché de voir se réaliser un doublé (Zidane-Desailly), et c'est, à l'inverse, la relative pauvreté de l'effectif transalpin en 2006 qui lui a permis de réaliser le doublé Cannavaro-Buffon. Le chauvinisme a, je crois, malgré les apparences, peu à voir avec cette analyse.

Henry et Zidane, des regrets et des lauriers

Fabio Cannavaro est l'un des trois seuls défenseurs à avoir été sacré dans toute l'histoire du Ballon d'Or, avec Franz Beckenbauer et Matthias Sammer. Il n'est pourtant pas l'un des meilleurs défenseurs de l'histoire du foot, ni même l'un des tout meilleurs de l'histoire du football italien. Il est probablement l'un des plus faibles Ballons d'Or (si ce n'est le plus faible). Il est pourtant indiscutable sur cette année, si l'on accepte les critères édictés par France Football. Il fut bien le meilleur joueur de l'équipe qui a gagné le titre le plus important de l'année. Certes, il y avait aussi Buffon...

Quant aux autres... Eh bien, Henry (3e) doit se mordre les doigts, lui qui aligne sa septième année consécutive dans le Top 10 de ce classement (record absolu ?), dont cinq dans le Top 4. Jamais peut-être un joueur ne sera passé aussi près, aussi souvent, sans gagner. Thierry Henry peut se consoler en sachant qu'il est le joueur le plus régulier au plus haut niveau des années 2000 (devant Ronaldinho, Zidane ou Shevchenko), même si cela ne se traduit pas par la remise d'un ballon en or... Henry risque bien de rejoindre le club des illustres "loosers" du Ballon d'Or, en compagnie des Raul, Bergkamp, Batistuta, Del Piero, Maldini, Roberto Carlos, Klinsmann ou Beckham... autant d'immenses joueurs jamais récompensés, à côté desquels pourtant certains Ballons d'Or font pâle figure (Cannavaro, Nedved, Owen, Sammer, Belanov...).

Zidane (5e), quant à lui, s'est disqualifié avec son affreux coup de boule. S'il avait simplement su - depuis des années - maîtriser ses nerfs, le meneur de jeu français, élu à juste titre Meilleur Joueur du Mondial, aurait vraisemblablement fini sa carrière avec pas moins de trois Ballons d'Or (1998, 2000 et 2006), au lieu d'un seul (1998). Ronaldinho (4e) était le joueur le plus attendu du dernier Mondial ; il a été quasiment transparent. Il était pourtant l'un des trois meilleurs joueurs de l'année en club, avec Thierry Henry et, surtout, son collègue du Barça, le Camerounais Samuel Eto'o (6e), sans doute le meilleur attaquant du monde en 2006. L'absence de Eto'o lors du Mondial ne pouvait pas lui laisser espérer un bien meilleur classement.

Le Ballon d'Or déçoit cette année, comme il continuera de décevoir à l'avenir ceux qui voudraient le voir récompenser le meilleur joueur de la planète. Le Ballon d'Or ne récompense qu'une performance ponctuelle. Si l'on veut prendre un peu de recul, et regarder les résultats sur la longue durée, qui sont ainsi davantage significatifs, nous pouvons nous consoler en constatant que Thierry Henry et Zinédine Zidane rentrent tous deux cette année pour la septième fois dans le Top 10 du Ballon d'Or, et qu'ils sont les seuls joueurs depuis au moins vingt ans, à avoir réalisé cette performance. Et pour consoler Thierry Henry, qui risque de ne jamais s'imposer, on peut lui rappeler que dans la famille des "loosers" du Ballon d'Or, il y a l'un des plus fantastiques joueurs de tous les temps, qui vient très récemment de disparaître, le Hongrois du grand Real Madrid des années 50, Ferenc Puskas.
Par Taïké Eilée - Publié dans : Sport
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