Révolution 2.0 : quenelle, mémétique et démocratie

Publié le par Taïké Eilée

Le phénomène de la quenelle a pris, ces derniers temps (et plus encore depuis ce samedi, avec le geste de Nicolas Anelka), des proportions que nul n'aurait pu imaginer. Le pouvoir politique en fait l'une de ses priorités, à traiter en 2014, et Dieudonné semble être devenu l'ennemi public numéro un ; c'est un peu le Ben Laden français, que François Hollande et Manuel Valls se sont choisis pour cible. Vouloir défier la finance était probablement trop présomptueux pour l'actuel locataire de l'Elysée, "monsieur 15 %". On a les ennemis qu'on peut... 

 

Au-delà de sa signification originelle, ce qui importe aujourd'hui dans la quenelle, c'est qu'elle a échappé à son créateur (sans doute le premier surpris de son succès) et que des milliers d'individus se la sont appropriés, comme d'un geste d'insoumission au "système", plus ou moins potache, loin de toute référence à une lutte contre le sionisme. C'est un peu l'esprit de Coluche, qui voulait "leur foutre au cul", qui renaît ici. La quenelle est devenue un mème contestataire parmi les plus performants sur la Toile.

 

Son succès doit nous interroger sur la difficulté que rencontrent, a contrario, les "gentils virus" sur lesquels Etienne Chouard comptait (et compte toujours) pour propager son idée de "vraie démocratie". D'un côté, un "mème comportemental", méchant et drôle, qui cartonne, de l'autre, un "mème verbal", gentil et sérieux, qui progresse, certes, mais beaucoup plus lentement. La quenelle, par son travail de sape, pourrait-elle alors (sans même s'en douter) préparer le terrain pour les "gentils virus" et leur travail autrement plus constructif ? A moins que ces derniers ne doivent se résoudre à une action de très longue haleine...

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Crédits illustration : Slo

Commençons par une brève digression sportive. Lorsque Jean-Pierre Papin mit fin à sa carrière de footballeur, on attendit fébrilement le nouveau JPP. Et les observateurs de l'époque crurent le voir arriver en la personne de Florian Maurice, voire de quelques autres jeunes talents. Mais tous déçurent, et JPP n'eut pas vraiment de successeur. Le nouveau grand joueur français n'aurait pas son profil de numéro 9, mais un profil de numéro 10 : c'était Zinédine Zidane. Quand Zidane, à son tour, prit sa retraite, on guetta le nouveau Zidane. Et on crut le reconnaître en la personne de Yoann Gourcuff, ou de quelques autres (Hatem Ben Arfa, Samir Nasri...). Mais aucun ne confirma au plus haut niveau, et Zidane n'eut pas de successeur. On ne peut guère s'empêcher de plaquer nos anciens schémas pour envisager le futur.

 

De même, avec l'arrivée d'Internet, l'interrogation de certains fut de savoir si un homme politique de premier plan allait percer uniquement grâce à ce nouveau moyen d'expression, et gagner la Présidentielle. Nicolas Dupont-Aignan sortit certes de l'anonymat grâce au web, et prit sa place sur la scène médiatique traditionnelle ; François Asselineau se fit aussi une réputation grâce au web, qui ne s'étendit cependant guère hors du Net. Mais en tout état de cause, aucun homme politique français susceptible de gagner une grande élection n'émergea grâce au web. Beppe Grillo, en Italie, aurait pu faire mentir cette règle, dont le parti obtint lors des élections de février 2013 entre 23 et 25 % des suffrages pour chaque chambre du parlement. Grillo avait fait campagne sans passer par les grands médias, uniquement en se servant d'Internet et en allant rencontrer les gens directement. Mais l'homme était déjà une célébrité (grâce aux grands médias et au cinéma) avant cette campagne. Là encore, nous interrogeons le futur avec notre expérience politique passée, et nous restons aveugles à ce qui se passe vraiment, à la nouveauté qui vient.

L'émergence du courage de penser

La nouveauté, nous l'avons déjà explorée depuis longtemps (nous tous), dans nombre d'articles parus ici même. La nouveauté, c'est l'émergence de citoyens adultes (ou, du moins, en voie de le devenir), qui prennent conscience du décalage entre le discours (simpliste, orienté, biaisé) de leurs tuteurs (politiques, médiatiques) et la réalité (plus subtile et complexe) qu'ils peuvent commencer à appréhender, certes en tâtonnant, grâce au web. Exemple caricatural : les montages télévisés qui, lorsqu'ils touchent à des sujets "sensibles", ou marginaux, sont presque toujours manipulateurs, ce que les rushes mis en ligne par les personnes interviewées mettent désormais parfaitement en lumière (voir ici ou ). J'emprunte le mot "tuteurs" au philosophe Emmanuel Kant, qui va nous aider à comprendre en quoi le Net peut permettre la réalisation du projet des Lumières :

"Qu'est-ce que les Lumières ? - La sortie de l'homme de sa minorité, dont il porte lui-même la responsabilité. La minorité est l'incapacité de se servir de son entendement sans la direction d'autrui, minorité dont il est lui-même responsable s'il est vrai que la cause en réside non dans une insuffisance de l'entendement mais dans un manque de courage et de résolution pour en user sans la direction d'autrui. Sapere aude, "Aie le courage de te servir de ton propre entendement" telle est la devise des Lumières."


Kant, Réponse à la question : "Qu'est-ce que les Lumières" ?, le 30 septembre 1784.

 Et voici ce qu'il écrit au sujet des "tuteurs" :

"Que la grande majorité des hommes (y compris le beau sexe tout entier) tienne pour très dangereux de faire le pas qui mène vers la majorité - ce pas lui est d'ailleurs si pénible -, c'est ce à quoi veillent les tuteurs qui, dans leur grande bienveillance, se sont attribué un droit de regard sur ces hommes. Ils commencent par rendre stupide leur bétail et par veiller soigneusement à ce que ces paisibles créatures n'osent faire le moindre pas hors du parc où elles sont enfermées. Ils leur font voir ensuite le danger dont elles sont menacées si elles tentent de marcher seules. Ce danger n'est pourtant pas si grand : après quelques chutes, elles finiraient bien par apprendre à marcher."

Le Net n'a pas permis l'émergence d'un énième représentant du peuple, d'un énième tuteur, mais de citoyens apprenant à s'en passer pour penser. Certes, parfois, nous pouvons "chuter", penser avec maladresse, nous tromper... et sitôt les tuteurs rappliquent pour nous condamner, et nous ramener dans notre enclos ! Les anathèmes pleuvent, la peur nous gagne, et nous redevenons mineurs. L'accusation de "conspirationnisme" est, de ce point de vue, fondamentale à décrypter, comme Etienne Chouard, ce si vaillant démocrate, vient récemment de le faire, le 26 décembre 2013 (fichier PDF ici) :

"Je déplore ce mot de "conspirationniste" qui est une véritable agression contre l'intelligence critique : je note d'ailleurs que les mots "conspirationniste" et "complotiste" sont systématiquement utilisés pour discréditer un donneur d'alerte (institution FONDAMENTALE dans une démocratie digne de ce nom), et ces mots eux-mêmes sont devenus pour moi un révélateur, un indicateur : ceux qui utilisent les mots "conspirationniste" et "complotiste" sont des flics en civil du système ; consciemment ou inconsciemment, ils le sont DE FAIT. (...)

 

Ceux qui se laissent intimider par cette insulte ("complotiste") sont des trouillards. Chacun son truc. Moi, je n'obéis pas aux injonctions de penser, je pèse les arguments sur une balance avec mes valeurs, honnêtement, et je tiens à la pluralité (à la biodiversité politique) de mes informations.

 

Là comme ailleurs, chacun doit se déterminer tout seul, en conscience."

 Et, plus spécifiquement, dans le cas de la réflexion sur le 11-Septembre :

"Mais là encore, il y a un marqueur, regardez bien : la plupart des gens qui diabolisent ReOpen911 sont des chiens de garde du système. Diaboliser les sceptiques, ça leur sert de marqueur entre eux, entre collabos : si tu ne diabolises pas ReOpen, tu seras persécuté à ton tour par le système. Et ça fait peur aux autres.

 

Et inversement, le simple scepticisme sur cette affaire devient un signe d'indépendance intellectuelle (et de courage) pour les autres : les résistants. 

 

Étonnante régularité de cette observation."

Ces propos ne sont-ils pas une mise en application très concrète des injonctions de Kant à sortir de la peur, à faire preuve de courage ? Dans la novlangue actuelle, qui détourne (voire inverse) le sens des mots, un "conspirationniste" se révèle souvent être un citoyen vigilant, un défenseur de la démocratie. Certes, il peut parfois s'égarer, mais ce n'est pas un argument suffisant pour le condamner. Ou alors c'est l'idée même de citoyen adulte que l'on condamne. Et c'est le projet des Lumières lui-même que l'on condamne. Allons au bout de la logique.

Quand la quenelle échappe à son créateur

Et la quenelle dans tout ça ? Elle est un geste de courage précisément, dirigée contre nos tuteurs. Quels qu'ils soient. Dieudonné désignait certes initialement un ennemi bien précis : le sionisme. Mais les quenelleurs qui ont pris la relève - par milliers - ignorent souvent tout de ce combat premier, et leur geste est plus universel, contre tous les tuteurs possibles : le gouvernement, les médias, tous les pantins du pouvoir et les directeurs de conscience. Si le geste reste ambigu, il ne fait guère de doute que la grande majorité des quenelleurs (souvent très jeunes) ne sont pas des militants antisionistes ; ils expriment - en dépit même des intentions de Dieudonné - le message, déjà vulgaire mais si populaire, de Coluche lors de la campagne présidentielle de 1981 :


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C'est justement parce qu'elle a été détournée de sa signification originelle que la quenelle a acquis un tel pouvoir de contagion. Qui peut honnêtement croire que les sportifs Nicolas Anelka, Tony Parker, Boris Diaw, Teddy Riner, Mamadou Sakho ou Pierre-Ambroise Bosse (qui se sont tous affichés en train de faire la quenelle), sans parler de Yannick Noah qui s'est laissé photographier en train d'effectuer un autre geste dieudonnien (le doigt levé), sont les disciples d'Adolf Hitler ?

 

Nos politiques, étrangement, semblent parfois le penser... Il suffit de lire les réactions hallucinantes qui ont suivi la quenelle d'Anelka : "Le geste d’Anelka est une provocation choquante, écœurante. Pas de place pour antisémitisme et incitation à la haine sur terrain de foot", a ainsi tweeté la ministre des Sports Valérie Fourneyron, avant que l'ancienne ministre des Sports, la sénatrice UDI Chantal Jouanno, nous explique que "l’antisémitisme [n’était] pas un sous-racisme" et qu’"il ne [fallait] pas baisser les bras, surtout face à la montée du Front National". Anelka serait donc antisémite et ferait le jeu du Front national ? Est-ce bien cela qu'il faut comprendre ? Le député UDI Meyer Habib, ami de Benjamin Netanyahou et vice-président du CRIF, a annoncé à la télévision israélienne qu'il allait préparer, pour la rentrée parlementaire, un projet de loi pour que soit pénalisé "le nouveau salut nazi et antisémite" que serait la quenelle, et dont les praticiens seraient des "nostalgiques du IIIe Reich", à l'image, selon lui, de Nicolas Anelka. Le délire a atteint son paroxysme dans un tweet de David-Xavier Weiss, secrétaire national de l’UMP chargé des médias (et journaliste à Sud Radio), qui a estimé que le geste de l’attaquant français révélait, de manière "flagrante", l’existence d’un lien entre immigration et antisémitisme.


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On imagine le tollé qu'une telle déclaration aurait provoqué si elle avait émané d'un élu du Front national... Le Lab d'Europe 1 a eu la bonne idée de rappeler les origines de nos soit-disant immigrés : "Né dans les Yvelines, Nicolas Anelka est originaire de Martinique. Quant à Dieudonné, il est né à Fontenay-aux-Roses, dans les Hauts-de-Seine, d'une mère bretonne et d'un père camerounais."


Voir Manuel Valls, ministre de l'Intérieur (qui réclamait jadis plus de Blancs, de White, de Blancos dans sa bonne ville d'Evry), et François Hollande lui-même, président de la République (qui, rappelons-le, a rendu hommage à Jules Ferry, selon lequel "les races supérieures ont un droit vis-à-vis des races inférieures"), prendre solennellement la parole pour promettre de venir à bout de la quenelle a quelque chose de surréaliste. Le chef de l'Etat s'était certes déjà abaissé à prendre la parole dans l'affaire Leonarda... Après le "mariage pour tous", il semble donc que la nouvelle priorité de ce gouvernement soit la lutte contre les outrances d'un humoriste qui, officiellement, "ne fait plus rire personne". Heureusement que nous ne sommes pas en situation de crise économique, et que le plein emploi règne en France. Sinon, on aurait de quoi s'inquiéter...

Naissance d'un mème révolutionnaire

La classe politique se discrédite donc à vitesse accélérée, et les quenelles se répandent d'ailleurs sur le Net à proportion que ce discrédit grandit. La quenelle peut être considérée comme un mème, cette "unité d'imitation" qui se multiplie dans "la soupe de la culture humaine", selon la définition de Richard Dawkins, et dont le web est un lieu de propagation privilégié :

"Dans sa forme la plus sommaire, un mème internet est une idée simple propagée à travers le web. Cette idée peut prendre la forme d'un hyperlien, d'une vidéo, d'un site internet, d'un hashtag, d'un personnage récurrent ou simplement d'une phrase ou d'un mot. (...)

 

Un mème internet peut parfois changer avec le temps, par hasard ou du fait d'un commentaire, d'imitations ou d'une parodie. Les mèmes internet peuvent évoluer et très vite se répandre sur Internet, atteignant souvent une popularité mondiale et disparaissant quelques jours après leur publication. (...)

 

L’élément humoristique est un facteur très important pour les mèmes. Une communication décalée par rapport à un contexte, en combinaison avec des images, est la base des mèmes sur internet. Chaque membre de la communauté cherche à se faire une place en introduisant ou modifiant des mèmes."

Pensons, plus précisément, au Gangnam Style et au Harlem shake qui, tous deux, derrière leur apparence loufoque, avaient un message politique - contestataire. Dans le premier cas :

"Psy fait notamment une critique de la débauche consumériste des jeunes femmes de ce quartier [Gangnam-gu, à Séoul], et met en scène différents lieux de défoulement de la société sud-coréenne étouffée sous la pression sociale (...). La carrière d'entraînement des chevaux, la salle de sport, le métro, le supermarché sont transformés en discothèque, et des « ajoumas » (littéralement « dames d’un âge certain ») traversent le pays en bus en chantant et en dansant. Symbole du réveil d'une Corée décomplexée face à la morosité de la société que met en scène Psy, ces femmes commencent à s'amuser après une vie à subir un mari artisan du « miracle économique coréen »."

Dans le deuxième cas, on peut déceler derrière l'absurde, comme le fait le sémiologue Nicolas Jung, un appel à la révolution : 

"Ce mème internet est né en hiver, quelques jours avant mardi gras, pendant le carnaval. On en retrouve les différents éléments : un fou élu roi des festivités, des déguisements et des masques qui autorisent la transgression, un exutoire collectif qui rompt l’ordre établi pour mieux mimer le chaos, un rituel enfin créé ici par la répétition des mêmes gestes et de la même formule dans toutes les vidéos liées au phénomène. "The Harlem Shake" ne serait-il pas, en somme, un gigantesque carnaval organisé à l’échelle de la planète ? Et le buzz autour de cette vidéo ne répondrait-il tout simplement pas à ce besoin que nous ressentons cycliquement de déconstruire pour mieux reconstruire ?

 

"The Harlem Shake" semble ainsi s’inscrire dans la croyance ancestrale selon laquelle le désordre généré, la fin du monde symbolique permettra le renouveau de toute chose et la création d’un nouvel ordre."

 

Comme le note encore Jung, ce défoulement rappelle "le carnaval et sa fonction d'inversion des valeurs qui permet de renverser le monde, la société à la fin d'un cycle (fin de l'hiver) pour mieux reconstruire et repartir sur des bases solides (le début du printemps)". Le succès du Harlem Shake repose ainsi, au-delà d'"une formule particulièrement simple à reproduire", sur "un côté ludique et fédérateur" et un message "qui peut être jugé subversif et appeler à la transgression, ce qui trouve souvent de l'écho, notamment auprès d'un jeune public". Ces caractéristiques ne correspondent-elles pas très exactement à celles de la quenelle ?

 

Dans un monde médiatique jugé mensonger, dénoncé pour son inversion constante des valeurs, n'y a-t-il pas une aspiration dans le peuple à inverser ces valeurs pour les remettre peut-être à l'endroit ? Ne sent-on pas confusément que nous sommes en fin de cycle ? Et la quenelle, telle que le public s'en est emparé, n'est-elle pas le signe, ludique et fédérateur, que l'on souhaite mener le carnaval à son terme ? Telle est peut-être bien l'inquiétude que le pouvoir ressent, et qui justifie qu'il veuille sévir : que le carnaval actuel ne constitue pas une simple parenthèse dans le cours normal des choses, mais traduise un réel désir de révolution. Le philosophe Francis Cousin n'a sans doute pas tort, lorsqu'il dit que les gens qui rient dans les spectacles de Dieudonné "sont sur un terreau qui est extrêmement dangereux pour le système capitaliste, parce que ce rire a produit une distance entre la vérité officielle et la vérité réelle, et ce qui est décisif c'est la distance", car elle peut être le prélude à un "mouvement de lutte de classes offensif".

 

La conscience de cette "distance" (ce que certains appellent "sortir de la Matrice") est surtout produite par la pratique intelligente du web, qui finit par rendre plus que pénible, indigeste, la consommation de médias traditionnels. Sans que nous ne ressentions forcément tous les choses avec une telle intensité, l'expérience décrite par Piero San Giorgio face à Gilles Lartigot peut sans doute nous parler à tous : "Ça fait maintenant sept ans que je n'ai plus de télévision. (...) Dans le temps, quand j'allais dans un hôtel (...) la première chose qu'on fait c'est d'allumer la télévision, on écoute les nouvelles, ça fait un bruit de fond... Aujourd'hui, si j'essaie d'allumer les nouvelles, je t'assure, en trois secondes j'éteins tout de suite, tellement ça me dégoûte, tellement je me rends compte que c'est du mensonge, et tellement je me rends compte que c'est de la merde." Depuis l'époque, il y a plus de trente ans, où Coluche se moquait des journalistes et des "milieux autorisés qui s'autorisent à penser", les choses n'ont pas vraiment évolué dans le bon sens... mais certains citoyens se sont eux-mêmes autorisés à penser et à se passer un peu des journalistes, surtout lorsqu'ils prétendent remplacer les curés. Mieux que toutes les quenelles du monde (qui risquent de mal vieillir, dans le grégarisme et le conformisme), tel est l'acte le plus subversif.

Le principe de Gulliver

Mais une question se pose alors : peut-on traduire politiquement cette nouvelle indépendance de l'esprit ? Etienne Chouard a commencé à montrer la voie, il a même conçu un mème, non pas comportemental mais verbal, en synthétisant à l'extrême son message : "Ce n’est pas aux hommes de pouvoir d’écrire les règles du pouvoir". Un site, créé par un "gentil virus", est venu en renfort pour dire l'essentiel de ce qu'il y avait à retenir : "Le Message". Le voici justement, le fameux message :

Parce que ce n’est pas aux hommes au pouvoir d’écrire les règles du pouvoir
“Nous voulons une Assemblée Constituante démocratique, donc tirée au sort.”

Et une association a même vu récemment le jour : Les Citoyens Constituants, pour porter ce projet. Pourtant, force est de constater que les "gentils virus" n'ont pas la viralité de la quenelle. Ce qui est bien normal : la contestation est toujours plus facile et populaire que la construction, le rire que la réflexion. Et si Dieudonné est un provocateur, Chouard est dans la douceur, dans l'écoute respectueuse de l'autre, le refus du conflit (qu'il abhorre) et la promotion de la discussion, en digne continuateur de Montaigne :


Vidéo de l'émission complète ici

 

L'ennui, c'est que personne n'a jamais accédé au pouvoir en étant à ce point vertueux. Et les idées elles-mêmes, qu'on le veuille ou non, sont portées par des hommes. Certains rient avec la quenelle de Dieudonné ; on ne rira jamais avec le message de Chouard. Certains ont la rage avec la quenelle (et cette passion est mobilisatrice) ; mais on n'aura jamais la rage en écoutant Etienne Chouard. Il faudrait alors que la sagesse soit contagieuse... mais qui peut le croire ? La bêtise l'est, la colère l'est ; mais on n'a jamais vu la sagesse contaminer l'esprit d'un peuple.

 

Peut-être peut-on alors espérer que lorsque le pouvoir aura fini d'être discrédité (avec 15 % d'opinions favorables on n'en est plus très loin), les Français seront accessibles à une parole juste et claire, sans qu'elle n'ait besoin de s'enrober de rire et de spectacle. Ou alors il faudra se creuser la tête pour inventer un mème plus performant (un geste). Ou il faudra tout simplement être patient... Il se peut que le changement de paradigme - s'il advient - prenne nécessairement beaucoup de temps. D'ici là, il faudra cultiver les micro-résistances, comme l'évoque par exemple dans ce texte Michel Onfray :

"La politique que je propose suppose ce que je nomme le principe de Gulliver : chacun connaît l’histoire de Swift qui montre comment un géant peut être entravé par des lilliputiens si, et seulement si, le lien d’une seule de ces petites créatures se trouve associé à une multiplicité d’autres attaches. L’histoire de Gulliver illustre à ravir la leçon de La Boétie : « Soyez résolus de ne plus servir et vous voilà libres. » La domination n’existe que par le consentement de ceux qui ne la refusent pas. Si l’on refuse l’assujettissement, et que l’on est assez nombreux pour cela (leçon de l’association d’égoïstes de Stirner…), alors ce pouvoir s’effondre de lui-même, car il ne tient sa force que de notre faiblesse, il n’a de pouvoir que de notre soumission."

La révolution commence sur soi-même (c'est la seule sur laquelle nous ayons prise), et elle se poursuit par coopérations lilliputiennes, jusqu'au jour, peut-être, où les liens tissés immobiliseront Gulliver...

 

Courage et patience : deux vertus à cultiver assurément en 2014. Bonne année à tous !

Publié dans Politique et Internet

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